Newton et Cie. Dieu, les extraterrestres et nous. Par Jacques Anould
Newton et Cie : « Cet admirable arrangement du Soleil, des planètes et des comètes, ne peut être que l’ouvrage d’un être tout-puissant est intelligent. Et si chaque étoile fixe est le centre d’un système semblable au nôtre, il est certain que tout porte l’empreinte d’un même dessein. Tout doit être soumis à un seul et même être. »
Isaac Newton écrit ces lignes dans l’édition 1713 de son « Philosophiae naturalis principia mathematica (Principes mathématiques de la philosophie naturelle). » C’est un ouvrage dans lequel il met explicitement en question l’hypothèse cartésienne des tourbillons.
S’il s’inspire lui aussi de la pensée atomiste, via les travaux de Gassendi, le savant anglais prend une direction différente de celle de Descartes. En effet, il le fait, d’une part en admettant l’existence d’atomes et de vide, d’autre part en introduisant l’idée de forces d’attraction et de répulsion.
À priori, une telle physique laisse ouverte la question d’autres systèmes solaires, d’autant plus que, d’une manière assez étonnante, les Principaes n’abordent nulle part la question des origines du monde tel que nous l’observons. Moins encore celles d’autres mondes possibles, autrement dit la question cosmogonique.
Dans la correspondance qu’il échange avec Newton, Richard Bentley invite même contraint le savant anglais à préciser qu’il lasse à Dieu dans son système, une place qui se réduit à deux actions. D’abord, au sein des grandes masses d’atomes en nombre infini, seule l’intervention divine permet de séparer la matière opaque de la matière brillante pour créer respectivement les planètes et le Soleil. Ensuite, le bras devin est requis pour maintenir les planètes sur les orbites que nous leur connaissons, à la bonne vitesse, sans être attirées par le Soleil
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De cette manière, la cosmogonie athée des atomistes se trouve écartée au nom d’un Dieu rendu nécessaire, pour respecter les postulats initiaux de gravité innée et de chaos. Le Dieu de Newton est un Dieu particulièrement actif dans l’univers, un Dieu auquel est accordée la faculté de faire varier les lois de la nature, puisque l’espace est indivisible à l’infini et que la matière n’en remplit pas toutes les parties. Rien n’empêche donc l’existence d’autres mondes. Pourtant tout sont créés par un unique intelligent et devant dessein.
Convaincu pour sa part de l’existence d’autres mondes habités par des êtres vivants et intelligents, et ce au nom de l’utilité des multitudes d’étoiles visibles et probablement encore invisibles même aux meilleurs télescopes, Bentley dépasse son maître Newton pour ouvrir un nouveau chapitre de la théologie naturelle. Là où ses prédécesseurs estiment possible un accord entre la pluralité des mondes et la toute puissance divine, Bentley voit en argument en faveur de l’existence de Dieu.
Lui emboîte le pas un autre savant anglais, John Rey. En effet, le nombre incalculable de créatures probables offre une preuve manifeste de la sagesse ds la puissance du Créateur. C’est là un changement radical de perspective théologique qui connaît un vif succès parmi les auteurs anglais. William Derham publie son Astro-Theology : or a Demonstration of the Being and Attributes of God, from a Survey of the Heavens en 1715. Puis William Whiston publie ses Astronomical Principles of Religion, en 1725. Même s’ils admettent comme axiome ce qui reste à prouver.
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Quoi qu’il en soit, en quelques décennies, la pluralité des mondes passe du statut d’hérésie à celui d’argument puissant pour la rhétorique de la théologie naturelle. Celle défendue par John Ray dans The Wisdom of God Manifested in the Works of Création, publié en 1691. Et ce au détriment des Écritures Saintes. Même si leurs défenseurs, comme Wilkins ou Bentley affirment qu’elles n’interdisent en rien l’existence d’une multitude de systèmes aussi grands et aussi peuplés qu’il laisse possible de souhaiter.
Pourtant Dieu semble bel et bien être mis en danger. Gotfried Wilhelm Leibniz ne manque pas de le faire remarquer : « Sir Isaac Newton et ses disciples ont aussi une opinion très bizarre. Concernant l’œuvre de Dieu. Selon leur doctrine, le Tout-Puissant doit remonter sa monte de temps à autre, sinon elle cesserait d’avancer. Apparemment il n’y avait pas été assez prévoyant pour la doter d’un mouvement perpétuel. Leibniz défend une vision théologique pluraliste du cosmos. En effet, s’il considère la terre comme le pire lieu au sein du meilleur des univers, il ajoute que l’oeuvred opéré par le Christ lui à conféré une noblesse qui dépasse celle de toutes les autres créatures.
À côté du révérend Robert Jenkin qui prétend que des planètes ont pu être créées habitables afin d’accueillir les élus ou les damnés après la résurrection finale, le projet de Thomas Wright, dans son Original Theory of New Hypothesis of the Universe, publié en 1750, est d’offrir une vision de l’univers qui satisfasse à la fois la connaissance scientifique et la religion. Il rejette l’idée que les splendeurs célestes aient pu être conçues pour la seule humanité. La défendre, c’est faire preuve d’ignorance, de cécité et de vanité. Pire, ajoute-t-il, c’est rabaisser la nature divine au niveau de celles des hommes.
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Wright s’appuie sur les travaux de Newton, mais aussi sur ceux des théologiens naturels pour conclure : « La grandeur de la Création est à l’image de celle du Créateur en conséquence d’une Infinité et d’une Puissance infinie et active ».
Et il n’hésite pas à placer au centre de la création le paradis des âmes bienheureuses qui entourent le trône de la divinité. Tandis que les damnées sont rejetés à l’extérieur des formations d’étoiles, dans les ténèbres. Ni à citer le poète Edward Young : « La dévotion! Sœur de l’astronomie. Un astronome impie est fou.
Pour autant, il développe des idées originales sur l’astronomie de la Voie lactée ou encore évalue à 170 millions le nombre de planètes habitées qui existeraient dans le domaine céleste visible. Dès lors, s’interrogent ses commentaires anglais, faut-il considérer Wright comme un astronome (celestial scientist) ou comme un penseur religieux (religious sage). Accordons nous de laisser cette question sans réponse.
Emmanuel Kant adopte à son tour les lois de Newton dans son livre Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels, son Histoire naturelle universelle, publiée en 1755, dans laquelle il aborde la question de la pluralité des mondes. À la différence de ceux qui voient dans la nature l’empreinte immédiate de Dieu et développent l’invraisemblabes Ichthyothéologie, Insectothéologie, Pétinothéologie et autres Physiothéologies, il préfère parler de la matière qui se détermine elle-même selon des lois, produit des effets appropriés qui paraissent correspondre à une suprême sagesse. Une position toute leibnizienne : l’univers c’est perpétue et évolue sans jamais exiger l’intervention de Dieu. Pourtant, les lois naturelles sont la preuve d’un plan suprême : il y a un Dieu précisément parce que la nature ne peut agir autrement que dans la régularité et l’ordre même au sein du chaos.
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Dans cette réflexion du jeune Kant, les perspectives paraissent extraordinairement ouvertes : analogie, principe de plénitude et théologie naturelle rendent possible et acceptable l’existence de systèmes toujours plus vastes, de mondes innombrables et sans fin, puisque le pouvoir des Dieu est impossible à mesurer, quelque soit l’étalon.
La vie, selon le philosophe de Königsberg, doit remplir toute l’infinité du temps et de l’espace, dans un mouvement progressif uniforme, par un perfectionnement de la pensée, afin de « s’approcher pas à pas, en quelque sorte, du but qu’est le la suprême excellence de la divinité, sans jamais pouvoir l’atteindre ». Personne n’ose alors aller aussi loin pour penser la nature des extraterrestres.
À la même époque d’autres auteurs se révèlent comme de pieux pluralistes, parfois plus influencés par leurs idées téléologiques que par leurs observations au télescope. Ainsi James Ferguson qui reste surtout connu pour son influence sur le célèbre astronome William Herschel. L’ardeur à l’observation de l’ancien musicien de Bath, pensionné par le roi Georges II pour se consacrer entièrement à l’astronomie, est presque légendaire. En effet, pour autant, il paraît difficile de nier la dimension métaphysique, voire religieuse, de sa défense de l’idée de la pluralité des mondes.
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Il faut en dire de même de savants comme Johann Hieronymus Schroter ou encore Johann Elert Bode. Tous sacrifient peu ou prou au pluralisme religieux.
Comme il se doit, on perçoit de telles tendances comme des déviations et dénoncées comme telles. Par exemple dans les travaux de Pierre-Simon Laplace et de Jérôme Lalande. Ce dernier recevant le surnom de « doyens des athées » : « J’ai cherché dans les cieux et nulle part je n’ai trouvé la trace de Dieu », écrit-il. Un mot que Gagarine a répété, un cercle et demi plus tard, en revenant de son périple dans l’espace…
(Tiré de Turbulences dans l’Univers. Dieu, les extraterrestres et nous. Par Jacques Anould. Éditions Albin Michel, 2017).
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