Tam-Tam du dimanche


Le tam-tam du dimanche : un nouveau rituel religieux

Le tam-tam du dimanche : Par Denis Jeffrey. L’auteur est professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Il a écrit ce texte lorsqu’il était chargé de cours à l’UQAM en sciences religieuses.

La célébration dominicale du tam-tam est un nouveau rituel religieux

Pourtant, lorsque on parle de rituel religieux, on pense immédiatement à la messe du dimanche matin, à la cérémonie du mariage, au baptême ou aux funérailles. Mais qui pense aux agapes familiales, à un enterrement de vie de garçon, à une fête d’anniversaire, au tam-tam devant la statue de l’ange ? Tous ces rituels ont pour dénominateur commun le rassemblement de personnes partageant une émotion, un sentiment ou une ambiance commune.

Il serait erroné de conclure que la baisse spectaculaire de la fréquentation de la messe dominicale équivaut à l’effritement du dynamisme religieux. Cette baisse serait plutôt le signe qu’un certain type de ritruel ne répond plus aux attentes des fidèles. Pourtant on ne serait sous-estimé le besoin de rituel de communion. Ce rituel, à plusieurs regards, pourrait bien prendre des formes nouvelles et inédites qui ne correspondent cependant pas à ce qu’on a l’habitude d’appeler en rituel religieux.

On se demandera alors : mais où est-ce la religiosité, où est-ce le sacré dans le rituel du tam-tam ? Si on définit la religiosité à partir du sentiment éprouvé par une personne ou une communité de personnes, on peut alors postuler que l’expérience vécue du sacré prend un « Niagara » des formes différentes.

Retenons cette définition assez simple mais toutefois grandement opératoire : est religieuse une expérience du sacré impliquant un rituel. Deux notions s’imposent : le sacré et le rituel. Le sacré est une puissance de vie extrêmement violente devant être ritualisé, tandis que le rituel comporte deux fonctions importantes : protéger contre la violence du sacré et permettre d’y puiser des énergies nouvelles.

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On a ici une une définition permettant de rendre compte de l’expérience du sacré vécue hors du cadre religieux traditionnel.

Cette manifestation religieuse qui est le tam-tam du dimanche après-midi au pied du mont Royal, fortement chargée d’énergie régénératrice, réunie en nombre considérable de personnel provenant de différents milieux, de différentes ethnies, de différents statuts sociaux, etc. qui s’assemblent pour le simple plaisir de vibrer à l’unisson. Quelques-uns improvisent un rythme latino-africain au son des instruments de percussion – tambour, tambourin, caisse, etc. D’autres viennent pour danser ou flâner – consommer quelques bières, fumer l’herbe magique, pique-niquer avec la famille ou les copains, ou encore pour vendre et acheter des pacotilles au goût du jour.

Règne en ce lieu une ambiance festive, une ambiance de folie passagère, qui contraste avec l’ordre établi. On fera remarquer, lors de cette célébration spontanée, la présence de cette force de communion ou de synergie qui caractérise le religieux. Chaque personne est portée par une émotion qui la dépasse, l’enivre et la relie à la masse des participants.

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Baigner dans l’ambiance fusionnelle de la foule permet à chaque individu de vivre une expérience féconde de solidarité harmonieuse. Les effets de cette célébration ponctuelle sont prometteurs. Soulignons notamment cette possibilité de se régénérer, de s’exalter, d’oublier les tracas du quotidien. Et même de vivre une expérience religieuse de fraternisation. Durant cette célébration chacun oublie ses différences pour se fondre dans en tout indifférencié.

Il y a, pour les gestionnaires de l’ordre social, quelque chose de dérangeant dans ce rituel spontané. Pour commencer, peut-être, un petit quelque chose de pas catholique et de un peu désorientant. Effectivement, le rituel tam tam n’est pas en rituel l’organisé. Bien sûr, s’il le devenait, il risquerait d’être déserté. C’est que l’ambiance communielle, qui règne en ce lieu, puise ses énergies de liaisons dans la gratuité et la spontanéité de la rencontre.

Il est important de souligner que ce rassemblement permet à des personnes très différentes les unes des autres de partager ensemble du bon temps. Cet effort bureaucratique, sans renfort de publicité se vit ici l’idéal d’une société où chacun se sent bien parmi des personnes provenant de diverses communautés identitaires.

On ne saurait mieux faire.

C’est la raison pour laquelle la ville de Montréal doit considérer que les énergies dépensées en ce lieu ne sont pas inutiles. En fait elles servent plutôt à domestiquer les petites violences interpersonnelles et interraciales vécues tous les jours. Cette extraordinaire messe à ciel ouvert ne devrait donc pas trop inquiéter nos élus municipaux. Même si des participants commettent quelques petites transgressions mineures, la ville doit faire reconnaître le caractère foncièrement positif de cette manifestation religieuse.

(Source : Jeffrey, Denis. Le tam-tam du dimanche : un nouveau rituel religieuux. La Presse, 12 juin 1993, page B. 3.)

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