La rétrocontamination

La rétrocontamination (par Carl Sagan)

Toute mission spatiale comporte un danger inédit : la rétrocontamination. Si nous souhaitons examiner sur Terre des échantillons du sol martien à la recherche de microbes, il ne faut bien sûr pas stériliser ces échantillons au préalable. Le but de l’expédition est justement de les rapporter vivants. Mais que se passe-t-il ensuite ? Des microorganismes martiens ramenés sur Terre pourraient-ils représenter un risque pour la santé publique ? Les Martiens de H. G. Wells et d’Orson Welles, occupés à la destruction de Bournemouth et de Jersey City, ne se sont aperçus que trop tard que leurs défenses immunologiques étaient impuissantes contre les microbes de la Terre. Le contraire est-il possible ? C’est là une question sérieuse et complexe. Il n’existe peut-être pas de micro-martiens. S’ils existent, il se peut que nous puissions en avaler un kilogramme sans en ressentir le moindre effet. Mais nous n’en sommes pas sûrs, et l’enjeu est considérable.

Si nous voulons rapporter sur Terre des échantillons martiens non stérilisés, il nous faut prévoir une procédure de confinement d’une fiabilité stupéfiante. Certaines nations développent et stockent des armes bactériologiques. Il leur arrive parfois d’avoir des accidents, mais, à notre connaissance, elles n’ont pas encore provoqué de pandémies mondiales. Peut-être peut-on rapporter sans danger des échantillons martiens sur Terre. Mais nous devrions en être absolument certains avant d’envisager une mission de retour d’échantillons.

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Il existe une autre façon d’explorer Mars et toute la gamme de merveilles que cette planète hétérogène nous réserve. L’émotion la plus persistante de Carl Sagan lorsqu’il travaillait sur les photos du module Viking était la frustration de son immobilité. Il se surprenait à encourager inconsciemment l’engin spatial à se dresser sur la pointe des pieds, comme si ce laboratoire, conçu pour rester immobile, refusait obstinément de faire le moindre petit bond. Comme il aurait aimé pousser cette dune avec le bras d’échantillonnage, chercher la vie sous ce rocher, ou voir si cette crête lointaine constituait le rebord d’un cratère. Et pas très loin vers le sud-est, il savait que se trouvaient les quatre canaux sinueux de Chryse.

Aussi séduisants et provocateurs que soient les résultats de Viking, nous connaissons une centaine d’endroits sur Mars bien plus intéressants que ces sites d’atterrissage. L’outil idéal serait un véhicule mobile réalisant des expériences avancées, notamment en imagerie, chimie et biologie. Des prototypes de ces véhicules automatiques sont en cours de développement par la NASA. Ils savent franchir des rochers, éviter les ravins et se tirer d’affaires dans les passages difficiles. Il est à notre portée de poser sur Mars un robot mobile capable de balayer son environnement, repérer l’endroit le plus intéressant dans son champ de vision et, le lendemain, s’y rendre. Chaque jour, un nouveau lieu, une traversée complexe et sinueuse à travers la topographie variée de cette planète fascinante.

La rétrocontamination

Une telle mission procurerait d’immenses bénéfices scientifiques, même s’il n’y a pas de vie sur Mars. Nous pourrions suivre les anciens lits des rivières, gravir les pentes d’un des grands volcans, longer les curieux reliefs en gradins des terrasses polaires glacées, ou nous approcher de plus près des pyramides martiennes (les plus grandes mesurent trois kilomètres à la base et un kilomètre de hauteur – beaucoup plus que les pyramides de Sumer, d’Égypte ou du Mexique sur Terre. Elles semblent érodées et anciennes ; ce ne sont peut-être que de petites montagnes patinées par les tempêtes de sable au fil des âges. Mais elles méritent, pensons-nous, un examen attentif).

L’intérêt du public pour une telle mission serait considérable. Chaque jour, un nouveau panorama apparaîtrait sur nos écrans de télévision. Nous pourrions suivre la trajectoire, réfléchir aux découvertes, suggérer de nouvelles destinations. Le voyage serait long, le robot obéissant aux commandes radio venues de la Terre. Il y aurait amplement le temps d’intégrer de nouvelles idées dans le plan de mission. Un milliard d’êtres humains pourraient participer à l’exploration d’un autre monde.

Illustration : Existe-t-il d’anciennes vallées fluviales sur Mars ? Image : Boule de cristal brillante. Par Megan Jorgensen.

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