Réflexions

Pharmacopée commerciale

Pharmacopée commerciale

La pharmacopée commercial, un nouvel esclavage

L’humanité se porterait sans doute beaucoup mieux si elle ne pratiquait pas, avec une foi, une ferveur aveugle, fanatique, névrotique, la religion pharmacologique : remèdes miraculeux, mirobolants, drogues-miracles, etc… On assimile à tort et à travers aux antibiotiques, véritables “sauveurs” de vies, toutes les concoctions chimiques lancées sur le marché par le truchement d’une réclame abusive. Tant et si bien que nous sommes devenus esclaves de la pharmacopée commerciale.

Manie dangereuse

À la moindre impression de tension, dès le lendemain d’une nuit d’insomnie, on court réclamer au pharmacien des tranquillisants. Lassitude? Léthargie? Vivement, des stimulants.

Puis, des stimulants s’imposent lorsque les tranquillisants nous ont trop tranquillisés ; puis les tranquillisants deviennent « impératifs » lorsque les stimulants nous ont trop stimulés. Obésité et halithose (mauvaise haleine), constipation (« irrégularité »: qu’en termes élégants ces choses scatologiques sont dites!) et congestion nasale : personne ne serait pardonnable de souffrir une heure de ces « grands » maux sans recourir à tel ou tel médicament. Nous avons remède à tout. Vous vous portez bien ? Alors vous vous devez de prendre X capsules d’YZ afin de vous porter superlativement bien. Si vous trouvez que ce bas monde est descendu par trop bas, nous avons de quoi, sinon remonter le monde, du moins de quoi vous remonter le moral.

Malheur au médecin qui ne prescrit pas à sa patiente un remède susceptible de guérir son bobo aussi rapidement qu’il rend malade son porte-monnaie i madame le quittera en se jurant non seulement de ne plus jamais lui dévoiler son anatomie, mais encore de lui faire une sacrée publicité dans son milieu. Après quoi madame se remettra en quête d’un docteur “compétent”.

Grâce à la publicité, qui entoure le lancement d’un nouveau produit miraculeux, le médecin a souvent affaire à un malade qui prétend connaître mieux que lui le médicament indiqué.

Notons cependant que les techniques publicitaires n’ont fait qu’amplifier et exacerber, que généraliser une idiosyncrasie vieille comme le monde.

Nos ancêtres et les ancêtres de nos ancêtres, en remontant jusqu’à l’homo sapiens primitif, n’ont jamais cessé de chercher des remèdes à leurs maux, aux maux des malades authentiques ou imaginaires, tant dans la nature que dans la « surnature », ou dans le surnaturel (religions primitives, totémisme, chamanisme, etc. et, aujourd’hui, Christian Science).

Quelque 2,700 ans avant notre ère, un médecin et savant chinois recommandait la marijuana (connue alors sous un autre nom, bien sûr) comme souveraine dans les cas de goutte, de constipation, et de…
distraction habituelle, i.e. pour les personnes trop distraites.

Ail: panacée ancienne

Encore que les Anglo-Saxons continuent à le mépriser, eu égard à ses exhalaisons une fois ingéré, l’ail dès le XVIIe siècle, se classait parmi les panacées les plus recommandées (par dix médecins sur dix?): « Stimule la production d’urine et la menstruation: recommandé dans les cas de morsures de chien enragé et d’animaux à venin ; extermine les vers chez les enfants… purge la tête (sic)…; préserve des ulcères vicieux, y remédie… ; excellent dans les cas de jaunisse, d’hydropésie, d’hémorroïdes… ; atténue l’humeur des mélancoliques… provoque d’étranges visions dans la tête. Partant, s’en servir avec grande modération, de façon interne, mais, de façon externe, on peut s’en servir avec plus d’audace. »

Compte tenu de tels antécédents, de telles et d’aussi lointaines traditions, n’avons-nous pas tendance a trop nous préoccuper de la consommation massive de remèdes, à notre époque? Tout d’abord, nous n’en sommes pas restés à l’ail et aux produits de ce genre. Nos drogues possèdent des potentialités « énormes », en bien ou en mal.

Aux USA on trouve 22,000 sortes de produits pharmaceutiques sur le marché. Un grand nombre d’autres, nouveaux, attendent l’approbation des services gouvernementaux spécialisés auxquels les fabricants reprochent leur lenteur.

Mais cette lenteur tiendrait justement, en partie, à la multiplicité des nouveaux produits.

Selon un sondage, dans chaque foyer américain on trouve, en moyenne, 29 différents médicaments dans l’armoire à pharmacie. L’an dernier les pharmaciens des 51 États ont rempli près d’un milliard de prescriptions.

Chiffres éloquents

Voici quelques chiffres assez éloquents pour se passer de commentaires: En 1967, on a vendu aux USA pour 610 millions de dollars d’antibiotiques et autres produits employés contre les infections : 455 millions de tranquillisants et de sédatifs ; 206 millions d’antalgiques et calmants à usage interne.

Viennent ensuite, toujours par ordre d’importance de leur vente : les médicaments métaboliques (pour maigrir ou grossir, surtout), cardiovasculaires et, enfin, hormonaux.

Depuis quelques années nous manifestons une peur, panique en présence du phénomène des jeunes qui s’adonnent à la marijuana et au LSD ; on ne cesse pas, par ailleurs, de faire état du problème des narcotiques dans les ghettos. Cependant, on n’entend guère parler des hommes d’affaires et des maîtresses de maison devenus esclaves des stimulants et sédatifs, souvent des premiers et des seconds, alternativement.

Les hommes de science ne cessent pas de s’étonner que nous cherchions dans l’usage des drogues aussi bien la solution de nos problèmes psychologiques que la guérison, le soulagement de nos maux et douleurs physiques. Ils cherchent la réponse à ce nouveau comportement

Société « aliénante »

Une première considération aprioristique a trait à notre société même qui rend 1« succès obligatoire à chacun, mais qui, en même temps, crée un très pénible climat de concurrence incessante, provoque incessamment aussi un « stress » émotif, des tensions et surtensions.

Après avoir observé que les « individus et les familles se trouvent plus vulnérables que jamais aux contraintes et tensions du monde extérieur », le commissaire adjoint à la Food and Drug Administration (service gouvernemental des aliments et produits pharmaceutiques), Théodore C. Cron, déplore l’envahissement des foyers par les moyens de communication – télévision en particulier.

Affirmer que ce sont uniquement les tensions et contraintes de la vie moderne qui incitent tant de gens à chercher un soulagement dans les drogues, c’est probablement trop simplifier le problème. S’il est indéniable que nous devons, plus qu’à toute autre époque, vivre tendus et nerveux dans le bruit et le vacarme, il se peut fort bien que, ainsi que certains experts l’affirment, les techniques de communication nous rendent elles-mêmes encore plus conscients de cet état de choses. Sans doute chaque génération précédente s’est-elle persuadée qu’elle vivait, sous le rapport qui nous occupe, une vie plus ardue que la génération précédente.

Outre qu’elles nous ont rendus plus conscients de notre situation actuelle, de nos problèmes, les techniques de communication ont stimulé chez l’homme et chez la femme le désir d’être bien vu, « populaire », de « bien présenter », d’être le plus agréable possible à la vue, à l’odorat, etc. (sudation, haleine), au toucher (produits pour le visage, l’épidermc), etc.

Bien que les cosmétiques et autres produits d’«embellissement» ne puissent se comparer, à cet égard, aux puissants produits chimiques employés pour combattre la maladie, ils peuvent aussi présenter certains dangers. On a attribué nombre de morts à l’emploi de certains produits « amaigrissants ». Lors d’une récente réunion des membres de l’American Medical Association, un médecin a rapporté le cas d’une fillette de trois ans nantie de seins presque adultes après avoir avalé une crème de beauté contenant des hormones féminines.

Discrimination

L’alcool et le tabac peuvent être classés parmi les produits dont l’emploi répond, plus ou moins consciemment, à un besoin d’« aide » psychologique. Pourtant, si ceux qui abusent des calmants et stimulants, si les fumeurs qui abusent du tabac demeurent bien vus dans la société, les personnes qui abusent soit de l’alcool, soit de certaines drogues encourent le blâme de la majorité.

En définitive, nous ne vivons plus maintenant que de pain et d’autres nourritures, mais aussi de pilules, de tablettes, de comprimés, etc. À moins que. vice versa, en quelque sorte, nous n’empêchions la vie de se propager par d’autres pilules.

La psychopharmacologie nous prévient que, d’ici peu, elle sera en mesure de nous fournir de» drogues qui affecteront nos émotions et processus mentaux. Ceux qui n’auront pas à soigner quelques déficiences ou bobos, de ce côté, pourront se servir de ces nouveaux médicaments pour s’« améliorer » (améliorer leur mémoire, par exemple).

Oui, véritablement, depuis que les drogues ont cessé d’être employées uniquement pour des thérapeutiques physiques, pour soulager la douleur, nous sommes devenus de plus en plus leurs esclaves. Et il semble bien que cet esclavage va grandissait.

Recherchez le bien parmi ceux qui sont beaux. Photo de Megan Jorgensen.

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