Réflexions

Le patronage au Québec

Le patronage au Québec

Le patronage au Québec : beaucoup plus néfaste aujoured’hui qu’hier

L’évolution du patronageau Québec, un phénomène dont la permanence semble inévitable, s’est faite dans une direction qui l’a rendu encore plus néfaste que par le passé. En d’autres termes, le « gros patronage » a pris le dessus sur le « petit patronage ». Or, ce dernier est le seul qui peut comporter un avantage pour le citoyen ordinaire puisqu’il lui permet indirectement de participer aux décisions publiques. Il faut entendre par « gros patronage » celui qui profite aux financiers, aux riches, aux professionnels en général, etc. Il faut entendre par « petit patronage » celui qui profite aux petites gens, aux milieux plus populaires, etc. C’est du moins l’un des principaux points qu’ on peut tirer de la conclusion d’un volume intitulé « Patronage et Politique, de 1944 à 1972 » (publié aux Editions Boréal Express en 1975). Ce volume, préparé et rédigé par deux professeurs de l’université Laval, MM. Vincent Lemieux et Raymond Hudon, avec la collaboration d’un autre chercheur, Mlle Nicole Aubé, a été l’aboutissement d’une recherche commencée au cours de l’été 1971, puis poursuivie de l’été 1972 à l’automne 1973. La recherche a permis notamment de scruter près de 3,000 cas de patronage par le biais d’une lecture attentive de divers journaux.

Le livre repose en bonne partie sur des entrevues accordées par des politiciens, anciens et actuels, ainsi que par quelques journalistes, précisent les auteurs dans leur avant-propos. Cet ouvrage constitue visiblement un effort très louable de vulgarisation des résultats d’un travail de chercheurs universitaires.

Un recul

Un seul trait du patronage,soit celui de l’avantage du client (qui, grâce au patronage,sort d’une certaine impuissance envers les appareils), peut apparaître aux auteurs « dans l’ensemble positif ». Par la relation de clientèle et les acteurs qui la rendent possible, il se produit une certaine décentralisation des choix publics, auxquels les clients ont la chance, si petite soit-elle, de participer. C’est d’ailleurs ce que nous entendons quand nous disons que le patronageest à l’avantage du client, en ce qu’il le fait sortir d’une certaine impuissance face aux appareils, expliquent-ils. Ils poursuivent en disant que plus que le « gros patronage »,le « petit patronage »obéit à des critères positifs comme ceux d’une décentralisation et d’une participation des plus grandes possibles. « De ce point de vue, l’évolution récente du patronagedes partis au Québec qui semble favoriser le « gros » patronage aux dépens du « petit », doit être considérée comme un recul plutôt que comme un progrès par rapport aux pratiques passées », affirment les chercheurs.

Le reste, fort négatif Par ailleurs, un deuxième trait du patronageque le volume met en évidence, soit son caractère discrétionnaire, est jugé fort négatif. « Le patronage politique, dans sa relation de clientèle, peut produire une certaine décentralisation des choix publics, mais généralement, de tels choix publics non seulement sont incohérents entre eux, mais sont surtout incohérents par rapport à des choix publics plus réguliers, qu’ils soient sociaux, politiques ou administratifs », explique-t-on dans le livre. A titre d’exemple, les auteurs signalent que ies subventions distribuées par patronageà des entreprises ne permettent pas une bien grande cohérence dans le développement économique. Ils ajoutent aussi que lee postes dans la fonction publique alloués à des partisans par voie de patronagerisquent fort de créer des conflits entre leurs détenteurs et ceux qui ont été nommés par voie administrative. En résumé, les auteurs soutien ­ nent que « la cohérence des choix publics dans une société n’est jamais facile, mais le patronage,par son caractère discrétionnaire, est par défi ­ nition un instrument de non-cohérence, ce qui le revêt pour nous d’une valeur négative ».

L’avantage du patron Enfin, un troisième et dernier trait de l’opération de patronage, »soit l’avantage du patron, qui obtient du client de quoi assurer ou augmenter sa puissance envers des rivaux », est également considéré comme négatif parce qu’il va dans le sens d’une restriction souvent excessive de la participation aux choix publics majeurs, les choix proprement politiques. Dans cette optique, le volume précise que ie « petit » patronage généralisé a peut-être servi une certaine décentralisation des choix publics mineurs, en particulier administratifs. « Mais il faisait en même temps le jeu d’une centralisation excessive des choix majeurs, proprement politiques, auxquels la participation était fort réduite pour ne pas dire inexistante, non seulement de la part des forces de l’opposition, mais aussi à l’intérieur même du parti ministériel », soutiennent les chercheurs. Car, poursuivent ces derniers, « la ruse du patronage, dont le patron est l’opérateur, ne l’oublions paa, réside dans un échange trompeur, que le client peut croire â son avantage, mais qui résulte objectivement dans une grande centralisation des choix politiques et dans une participation restreinte à ces choix, en faveur d’une décentralisation des choix adminsistratifs, auxquels les clients sent un tant soit peu associés. Ces choix étant discrétionnaires, leur cohérence est généralement faible ». « La structuration des choix publics à laquelle tend la pratique du patronagenous semble donc, au total, inacceptable », résument les auteurs.

(Texte paru dans le journal Le Soleil le 5 mai 1975).

La guerre contre le patronage est éternelle. Résistance est futile. Photo de Megan Jorgensen.
La guerre contre le patronage est éternelle. La résistance est futile. Photo de Megan Jorgensen.

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