Réflexions

Le mystique des pierres précieuses

Le mystique des pierres précieuses

La mystique des pierres précieuses

Le ver luisant, ermite du gazon, qui allume tous les soirs sa petite lanterne pour lire son bréviaire minuscule, les folles mouches à feu qui, dans la nuit tropicale, entre-croisent leurs paraphes vertigineux, le poisson abyssal qui, le phare au front, rôde dans les ténèbres liquides, tous ces bijoux rutilants et mordorés que sont les insectes, la gouffre de rosée qui flamboie dans le matin de mai au bout de son brin d’herbe et, guerrier, de pied en cap dans sa panoplie de verre, dans son harnachement de feu, l’arbre habillé de verglas qui carillonne dans le rayon hivernal, l’étoile enfin, celle toute petite comme une goutte d’un élixir sublime qui triomphe au bandeau de l’aurore – tout cela, l’enfant voudrait le prendre entre ses doigts, il sait que, cette merveille à son index, à condition simplement de tourner le chaton, elle le rendrait maître de pouvoirs magiques, il ouvrirait les murs, il percerait les trésors, il pénétrerait les mystères, il lirait l’âme, il tiendrait, il aurait avec lui une source de rayons. Et les rayons, aujourd’hui, eh bien! Tout le monde à l’écho des laboratoires en a entendu parler : les visibles, les invisibles. Une miette de Dieux, qu’on me la donne! Rien qu’un éclat pour moi de cette lumière qui a créé le monde.

Or, tout cela n’est pas un rêve, c’est vrai ! L’esprit entre nos doigts qui s’est fait matière, l’invisible qui s’est fait substance et pierre, quelque chose de si positif et de si dur qu’il résiste à tous les instruments, qu’il constitue comme un étalon de résistance, il existe ! C’est à nous ! Et quant à son efficacité magique, le radium est là pour nous en donner une idée, dépassant par les arcanes de sa préparation et par les merveilles dangereuses et bienfaisantes de son opération philosophale, tout ce que les vieux alchimistes ont consigné dans leurs grimoires. À coups de pic, à coups de barre à mine, à longueur de patience et de forêt, l’homme a interrogé ce que le roc a de plus compact et de plus contracté, et il a trouvé ça dans le quartz et la basalte! Ce marron dans s bogue, cet affinement de cristaux au cœurs de la bombe, cette éternité qui est un produit de l’effort, cette arrivée à l’essence, ce fruit interne obtenu par la perle planétaire acquiert par la méditation de sa propre substance.

Il a deux sortes d’élaborations géologiques : l’une qui est un procès désintégration : le granit par exemple qui devient argile. L’autre – et c’est comme le philosophe qui, par le brassage d’une multitude de faits, arrive au concept, au joyau abstrait d’une définition irréprochable – est une espèce de création ou de parturition, quelque chose à quoi aboutir que échappe à la décomposition par la simplicité. Les entrailles de la nature en travail ont enfanté ce besoin. Il a fallu la presse cosmique, l’action qui est passion d’un monde en révolte contre sa propre inertie, l’empreinte tellurique, le vomissement du feu intérieur, ce qui est de plus central est capable de jaillir sous une main inexorable, l’écrasement millénaire de ces couches qui se compénètrent, tout le mystère, toute l’usine métamorphique, pour aboutir à ce brillant, à ce cristal sacré, à cette noix parfaite et translucide qui échappe à la pourriture du brou.

Parfaite, pas encore. Il faut que la main de l’homme s’ajoute à ce caillou qui l’invite. Il faut qu’un lent polissage vienne dissiper l’obscurité inhérente, effacer la rugosité adventice, accentuer le clivage, éliminer le défaut, éveiller l’oeil secret, compléter la rose ébauchée. Il faut que la facette multiplie le prisme. Il faut user le refus. Il faut que naisse ce prodige minéral qui est un nombre solide ; il faut qu’apparaisse enfin sous la main de l’ouvrier ce soleil minuscule qui doit ses rayons à la géométrie. (Ainsi cette pierre merveilleuse dont parle Buffon et que j’aime autant ne pas identifier, et qu’il appelle le girasol.) Non plus un miroir seulement, mais un foyer.

Je ne sais si ma classification est tout à fait celle des lapidaires ; mais, pour moi, les pierres précieuses se rangent en deux catégories : transparentes et opaques, cristal ou marbre : les unes qui accueillent le rayon et les autres qui le repoussent, les unes qui ont un cœur, j’allais dire, qui ont une âme, et les autres qui ne se servent que de leur surface, les unes pénétrées et les autres caressées : émeraude et jade, saphir et turquoise, hématile et rubis : les unes qui brillent et les autres qui reluisent. Tout cela, nous dit la science, carbone ou composé d’alumine et de silice, coloré par des oxydes métalliques, ou quelque autre formule de laboratoire que je laisse aux spécialistes.

Mais c’est de la pierre translucide que je veux surtout parler, et, plutôt, que d’une substance aveugle, de ce vide solide, de ce buisson ardent, de ce polyèdre réfringent qui attire et concentre en lui tous les angles d’incidence et de réflexion, l’escarboucle dans les contes qui resplendit au front de Mélusine. Comment s’étonner que de tous les temps et chez tous les peuples la Sagesse populaire ait vu dans ces prunelle fées, toujours prêtes à transformer comme dans l’éclat d’une intention précise, une clarté éparse, non pas seulement un ornement (et, après tout, n’est-il pas écrit que Dieu n’a pas créé les étoiles pour autre chose que pour l’ornement de la nuit ?), mais, étincelante ou latente, une vertu occulte, quelques-uns ajoutent astrologique, à la fois médicale et mystique. L’évêque Marbode, qui florissait à Redon vers l’An Mille, a consacré aux gemmes un poèmes en hexamètres rugueux, où il vante leur efficacité, bien supérieure, déclare-t-il, à celle des simples, comme l’oeil qui en profite est supérieur à l’estomac. En un seul clin d’oeil tout le réseau des veines et des nerves s’imprègne de cet éclair. Et s’adjoignent à cette apologie de non pas moindres noms que ceux de Boèce et d’Albert le Grand et de tant d’autres. Telle pierre guérit de la gravelle et telle autre de la colère, telle est spécifique contre le mal de dents et telle autre contre la luxure, telle attire l’argent et telles autre déjoue l’embûche, telle éblouit l’adversaire, telle gagne les cœurs, et telle autre nous imprègne d’une disposition incompatible avec la malchance. Tout cela, fantaisie, bien entendu, avec le tort de vouloir trop préciser, mais temps, prise de gage sur l’inconnu, conscience d’un éclatant privilège, polarisation à notre doigt ou à notre cou pendue de quelque serment que nous nous sommes fait à nous-mêmes. Ainsi la bague de fiançailles ou celle de l’évêque, qui est le sacrement de son mariage avec le diocèse. « Je te donnerai un caillou blanc, dit l’Apocalypse, quoi de plus blanc qu’un diamant ? Et le texte ajoute : sur lequel un nom nouveau est inscrit. C’est ce caillou et de ce nom, à la fois abrégé de l’ancien et initiale de quelqu’un de nouveau, que nous nous servons pour acheter nos lettres et pour affirmer nos engagements.

La perle

La perle au fond des mers naît toute seule de la chair vivante : pure et rond, elle se dégage immortelle de cet être éphémère qui l’a enfantée. Elle est l’image de cette lésion que cause en nous le désir de la perfection, et qui lentement, aboutit à ce globule inestimable. Voici dans le replis de notre substance la perle qui est le grain métaphysique, soustrait à la fois par le silence en lui de toute vocation terrestre à la menace du germe intérieur comme la critique externe, une condensation de la valeur, une goutte de lait, un fruit détaché et sans tige, une solidification de la conscience, l’abstraction jusqu’à la lumière de toutes les couleurs, une conception immaculée. L’âme blessée et fécondée possède au fond d’elle-même un appareil qui lui permet de solidifier le temps en éternité. C’est la perle, c’est cette réalisation de l’essence, c’est ce Un nécessaire, c’est ce résumé entre nos doigts de toute possession qui sert de porte nous dit l’Apocalypse, à la Jérusalem céleste. Elle ne brille pas, elle ne brûle pas, elle touche : fraîche et vivifiante caresse pour l’oeil, pour l’épiderme et pour l’âme. Nous avons contact avec elle.

Telle est l’étoile polaire que le pèlerin taoïste va cueillir dans le moyen même de la roue universelle : tel est le limpide joyau qui est enchâssé entre les deux sourcils de Bouddha.

(19 janvier 1940, texte publié dans Le Canadien.)

On passe presque toute sa vie déguisé en adulte (Monique Corriveau, écrivaine québécoise). Illustration : Megan Jorgensen.
On passe presque toute sa vie déguisé en adulte (Monique Corriveau, écrivaine québécoise). Illustration : Megan Jorgensen.

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