Lettres d’amour

Lettres d’amour (par Pierre Foglia, texte paru dans La Presse, le 8 octobre 1980)

Oui, j’ai un commentaire à faire sur les lettres publiées hier dans la page du courrier des lecteurs, lettres qui me font passer, entre autres, pour un épais, un malveillant, un monstre.

Je suis en complet désaccord avec mes correspondants. Je connais plusieurs personnes, dont ma mère, dont ma cousine Rita (celle qui vit en Australie) qui seraient prêtes à témoigner que je suis au contraire un être absolument charmant et pas si bête qu’il en a l’air. Ma mère vous dira même que quand j’étais petit, j’étais beau. C’est exact. J’ai d’ailleurs gagné de nombreux concours de bébés…

Cela dit, passons à notre courrier du genou, le premier depuis fort longtemps, depuis avant les vacances. Hélas, de ce côté non plus, je n’ai pas de compliments à faire à mes correspondants. À mes correspondantes, devrais-je dire, puisque je n’ai retenu pour aujourd’hui, que les lettres d’amour.

*

Je commencerai avec la lettre d’une certaine Louise qui habite un village des environs de Saint-Hyacinthe, je ne l’identifierai pas plus, j’ai mes raisons. Louise m’écrit :

« Mon amour, je ne te connais pas, mais puis-je te poser une question, quand même: qu’est-ce que tu fais samedi soir? Moi je reste chez nous. Si par hasard tu avais à faire par ici, tu pourrais passer en passant. Avant huit heures si possible. »

Comme elle avait souligné son adresse en rouge, le samedi j’ai sonné à sa porte. C’est un gars qui est venu m’ouvrir…

-Louise?…

Euh non, moi c’est Raymond. Il n’y a pas de Louise icitte…

Mais soudainement le gars se frappe le front du plat de la main comme quelqu’un qui vient de comprendre ce qui se passe :

-Es-tu Foglia?… Ah ben!…

Entre, entre. Tu vas prendre une bière en attendant que je passe mon uniforme. Après ça, on va aller à la caserne. Les gars vont être assez contents de te voir… Il a bien vu que j’étais perdu.

Alors il m’a expliqué :

-Je me présente, Raymond Charlebois. Je suis pompier volontaire. À soir, c’est notre épluchette de blé d’Inde annuelle.

*

Les profits vont servir pour installer des lumières sur le terrain de balle-molle de la paroisse. On s’était dit, au comité d’organisation: on va inviter Foglia, il va en parler dans sa chronique. Mais on s’est dit aussi: si c’est un pompier qui l’invite, il ne viendra pas. Si c’est une p’tite mère… Tu nous en veux pas trop ?

Je suis parti sans boire ma bière, sans dire bonsoir. Mais j’ai entendu dire par la suite que leur épluchette n’avait pas été très réussie. Comme pour mal faire, ce soir-là les pompiers ont été dérangés souvent: il y a eu 17 incendies sur le territoire de la commune. Tous criminel…

Bon, c’est sûr, toutes les lettres d’amour que je reçois ne sont pas écrites par les pompiers, mais elles ne sont pas plus sérieuses pour autant. Les pires sont les lettres d’amour anonymes, celles qui disent: « Je suis folle de vous, je vous cherche partout », et qui sont signées Loulou, ou Bichette. Bichette qui ? Loulou où… et à quelle heure ? Il y a aussi, plus rares, les lettres cochonnes. J’en ai reçu une récemment qui se présentait comme un communiqué. Elle était tapée sur une feuille portant l’en-tête commerciale d’une entreprise torontoise: Ferro Machinery, Canada’s largest stock of Woodworking. Ça commence comme ça : « Monsieur, avez-vous besoin d’une mortaiseuse horizontale à bédanes vibrants à plusieurs têtes? Parlez à madame Elly Kertes, présidente de la plus grande compagnie importatrice et distributrice du Canada en équipement à haute technologie… »

Pour qui me prend-on, à la fin ? Pour un obsédé ? Je n’ai pas la moindre idée de ce que sont ces « bédanes vibrants à plusieurs têtes», mais je m’en doute, madame Kertes, et je ne vous félicite pas. Je ne sais pas non plus ce qu’est au juste une mortaiseuse, mais sur l’indication que celle-ci est « horizontale », j’imagine très bien toutes les turpitudes et les orgies qu’une telle position entraîne généralement. Votre proposition, madame Kertes , sent le stupre et la fornication. Rien de moins.

Lettres d’amour…

Lettres d’amour des pompiers, lettres d’amour-anonyme, lettres cochonnes, est-ce que j’en oublie?… oui, j’oublie les plus douloureuses, les lettres d’amour-impossible, le genre: « Ah si je vous avais rencontré, il y a vingt ans…»

Justement, madame Claire Sévigny de Québec, justement, nous nous sommes rencontrés il y a 20 ans. Vous ne vous en souvenez pas? Mais si, rappelez-vous, c’était à l’hôtel Miami à Rimouski, vous portiez une robe noire. Vous étiez belle. J’étais à la table d’à côté, je n’arrêtais pas de vous regarder… Je vous jure que c’était vous. Ça ne peut être que vous, puisque quand je vous ai demandé pour danser, vous aviez dit non de la tête en ajoutant : – Ah si je n’avais pas mal aux pieds…

À dire vrai, dans tout le courrier que je reçois, je n’ai jamais trouvé qu’une seule lettre d’amour. Elle était dans mon casier à mon retour de vacances. Elle était signée Cécile, 760 des Récollets à Longueuil, P.Q. Un tout petit mot qui disait: « Je t’aime comme j’aime mon rosier tout croche et ma berceuse qui craque.» Il y avait la signature, et un avertissement: « Énerve-toi pas, j’ai 66 ans. »

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