Réflexions

L’acquisition de la langue

L’acquisition de la langue

L’acquisition de la langue

Par Dominique Nancy, Revue Les Diplômés, #410, printemps 2006

Du tympan jusqu’aux cordes vocales, les mots passent par un long processus avant d’aboutir sur le bout de la langue.

« Papa », « maman », « lait », « dodo »… Combien de mots comprend un bambin de 14 mois ? Combien devrait-il en prononcer à 18 mois, à deux ans ? Chaque enfant est unique et possède son propre rythme d’apprentissage. A partir de 30 mois, il vit toutefois une éclosion lexicale qui lui permet d’apprendre plusieurs mots par jour. Les bébés sont attentifs aux sons de la parole dès leur plus jeune âge. À la naissance, ils sont déjà capables de reconnaître la voix de leur mère et de distinguer des sons de langues étrangères plus précisément qu’un adulte. Durant les trois premières années de leur vie, ils vont apprendre les particularités de leur langue et se composer un vocabulaire de plus de 1000 mots, selon les spécialistes de l’acquisition du langage. On estime qu’un mot est acquis lorsqu’il est employé par la majorité des enfants. Par exemple, on dit que les mots « papa » et « maman » sont acquis par 90 % des enfants à 16 mois même si plusieurs bambins les prononcent bien avant.

Mais comment le cerveau acquiert-il puis traite-t-il le langage ? Quelles sont les parts de l’inné et de l’acquis dans cette activité cognitive ? La génétique semble en jeu dans la capacité de l’homme à acquérir le langage et à s’en servir. Mais il est certain que, sans un environnement riche, notamment en sons, en signes, en mots et en phrases, l’être humain n’apprend pas spontanément à parler. La preuve ? L’enfant sauvage ne parle pas.

À l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, où se trouve son laboratoire, Brigitte Stemmer, la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurosciences et en neuropragmatique mène des travaux sur l’organisation neurofonctioimelle du langage. A son avis, les fondements biologiques du langage et les mécanismes cérébraux à l’origine de la parole gardent une grande partie de leurs mystères et constituent un défi pour la recherche scientifique du XXIe siècle.

Si le moment n’est pas encore à la synthèse, l’observation des aptitudes linguistiques des nouveau-nés et l’étude des structures cérébrales liées au langage chez l’adulte permettent néanmoins d’esquisser quelques explications de ce qui représente l’un des privilèges de l’espèce humaine.

 

Nous parlons avec tout le cerveau

On sait aujourd’hui qu’il existe des macrozones associées à la syntaxe et aux mots. Deux aires principales, situées dans l’hémisphère gauche, semblent concernées : l’aire de Broca, qui traiterait l’aspect grammatical, et l’aire de Wernicke, qui en plus de la compréhension du sens participerait à la recherche de mots. Des aphasies (troubles du langage parlé) peuvent résulter de problèmes de connexion entre les deux aires. Les patients qui ont subi une lésion à cet endroit peuvent parler, mais leur discours est souvent incohérent et dénué de sens.

L’aire de Wernicke se trouve à la croisée de trois lobes cérébraux où convergent des informations de types visuel, sonore et physique. Elle pourrait être le lieu où se fait l’intégration qui permet d’associer un son, une image ou une sensation physique à un mot.

Mais la thèse de la « localisation » a des limites qu’elle atteint rapidement. « La perte de la parole est souvent due à une lésion dans l’hémisphère gauche, résume Brigitte Stemmer Mais il y a des exceptions. Certaines personnes ont un accident cérébral du côté gauche et ne deviennent pas aphasiques pour autant. »

Il est fort probable que tout le volume cérébral soit sillonné par des réseaux spécialisés dans le langage.

Ainsi, en dépit d’une apparente latéralisation gauche du traitement linguistique, l’ensemble du cerveau participerait aux activités cognitives qui y sont liées. La pensée, moteur du langage, mobiliserait par exemple autant l’hémisphère droit que le gauche, dit « l’hémisphère dominant », car il contrôle les fonctions phonologique, syntaxique et lexicale.

La participation de l’hémisphère droit à l’exp​ression et à la communication est essentielle, rappelle Brigitte Stemmer : « Il joue notamment un rôle dans la compréhension des métaphores et de l’ironie. » Des travaux effectués par la chercheuse auprès de patients dont l’hémisphère droit a été lésé ont en effet révélé que ces personnes ont beaucoup de difficulté à comprendre le signifié du discours, comme le sens d’une métaphore.

« Elles ont tendance à interpréter les propos à la lettre comme les enfants âgés de quatre ou cinq ans, qui ne saisissent pas encore toutes les finesses du langage. »

Avec des sujets adultes sains, Mme Stemmer cherche présentement à mieux comprendre les structures cérébrales associées à la compréhension des métaphores et de l’ironie. « Est-ce que le cerveau traite de la même façon tous les genres de métaphores ?, se demande-telle. Existe-t-il des processus différents selon la complexité de la figure de style ? Comment un dédoublement de sens à travers des jeux de langage est-il décodé ? »

Toutes ces questions et ces découvertes importantes s’ajoutent à un ensemble de connaissances et d’interrogations sur le traitement du langage qui ressemble à un casse-tête en reconstitution. Le fait que les enfants, sans avoir reçu un enseignement clair des règles de la syntaxe, les maîtrisent quasiment en à peine 36 mois donne une idée de la sophistication de la machinerie cérébrale.

Lois biomécaniques contre génétique

Selon certains scientifiques, l’extraordinaire rapidité avec laquelle les bébés apprennent à parler semble en effet indiquer la présence de modules cérébraux linguistiques préétablis, prêts à accueillir et à produire la multiplicité de catégories syntaxiques, de mots et de sons que transporte la parole.

Victor Boucher, directeur du Laboratoire de sciences phonétiques du Département de linguistique et de traduction de l’Université, s’inscrit en faux contre ce courant dominant.

À son avis, ce sont les lois biomécaniques de la respiration, de l’articulation et de la mémorisation, plutôt que la génétique, qui déterminent la structuration de la parole.

Les travaux du professeur Boucher et de son étudiante Annie Gilbert ont montré une correspondance parfaite entre la longueur d’un énoncé en nombre de syllabes et la capacité respiratoire propre à chaque âge. À 6 ans, les enfants font des énoncés de 8 à 10 syllabes ; à 14 ans, leurs énoncés en contiennent une douzaine. Le sommet est atteint à 20 ans, avec une moyenne de 22 syllabes.

Cette évolution dans la longueur des énoncés est parfaitement corrélée avec l’évolution de la capacité pulmonaire de la personne. Les énoncés ou les phrases ne sont pas des suites ininterrompues de syllabes : celles-ci se structurent selon des « groupes de rythmes ». Dans les langues parlées, ces groupes ont une moyenne de 3,5 syllabes et ne dépassent que très rarement 5 syllabes, a établi Annie Gilbert Cela ne serait pas déterminé par une grammaire cognitive mais tout simplement par des contraintes liées à notre mémoire sérielle immédiate.

Bref, s’il existe un gène qui facilite l’apprentissage de la langue en modelant la matière grise lors de sa formation, c’est seulement après la naissance que le travail de « modelage » s’achève. Et comme le dit M. Boucher, personne n’a encore découvert le gène de la grammaire ! Plusieurs études ont par ailleurs le mérite de rappeler que, même chez les tout jeunes enfants, l’environnement et la culture ont leur mot à dire…

Les garçons disent « camion », les filles « pleurer »

Des travaux récents dirigés par les orthophonistes Ann Sutton et Natacha Trudeau ont par exemple démontré que le vocabulaire acquis par les enfants âgés de 16 à 27 mois change selon les sexes. Parmi les 100 premiers mots que les garçons apprennent on trouve « vroum », « auto », « camion » et « tracteur » alors que les termes « doux » et « pleurer » semblent davantage faire partie du langage des filles.

L’étude entreprise au Laboratoire sur le développement du langage du Centre de recherche de l’hôpital Sainte-Justine et de l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’UdeM a été réalisée par Caroline Bouchard au cours d’un stage postdoctoral avec les professeures Sutton et Trudeau.

Les données recueillies auprès d’enfants francophones dont l’âge variait de 8 à 30 mois font apparaître une différence entre les garçons et les filles quant à la nature des mots acquis.

« Cela peut sembler cliché, mais les résultats indiquent que les différences sur le plan des champs d’intérêt ou des expériences se reflètent dans le vocabulaire, explique Mme Trudeau. La preuve : les mots « tracteur » et « vroum » ne font même pas partie du répertoire langagier acquis par les filles. »

La chercheuse admet qu’il existe sans doute une influence culturelle qui expliquerait pourquoi le vocabulaire des garçons comprend davantage de mots faisant référence à des véhicules. « Peut-être que les parents jouent plus aux autos avec leurs fils. »

C’est connu, renchérit Mme Sutton, la motivation et l’expérience émotive sont une source importante d’apprentissage. « On apprend â exprimer des choses qui sont pertinentes ou utiles pour nous. » Mais à ce jour aucune étude n’avait établi le phénomène de façon empirique.

C’est maintenant chose faite


La recherche poursuivie â partir de données obtenues â l’intérieur du projet MacArthur, un outil utilisé en anglais pour évaluer le lexique et les bases de la syntaxe des bambins que Natacha Trudeau a normalisé en français québécois, met aussi au jour une différence significative entre les sexes pour ce qui est de l’étendue du lexique. « Les petites filles acquièrent en général une trentaine de mots de plus que les garçons au début rapporte Natacha Trudeau. Mais, à partir de 28 mois, les garçons les rattrapent. »

Même si ce léger écart ne permet pas de dire que les filles sont plus douées que les garçons, il semble conforme aux constatations selon lesquelles les filles sont dotées d’une plus grande aisance verbale que les garçons. Cela pourrait expliquer en partie pourquoi elles réussissent proportionnellement mieux dans dossier l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, comme le mentionne un rapport du Conseil supérieur de l’éducation du Québec. Cette différence cognitive entre les sexes est-elle biologique ou culturelle ?

« La question est complexe et ne se limite certainement pas qu’aux aptitudes langagières », estiment les professeures Sutton et Trudeau. Elles rappellent que les comportements des parents pourraient être à l’origine des différences entre garçons et filles observées dans les tests d’aptitude verbale ou du moins y jouer un rôle.

La langue et les dauphins. La langue, est-elle une qualité des êtres humaines ou de tout être vivant ? Illustration : Megan Jorgensen (Elena)

Des études faites dans les années 70 du XXe siècle ont en effet déjà montré que les interactions verbales étaient plus nombreuses entre une mère et sa fille qu’entre un fils et sa mère. Une autre recherche a révélé que, pendant les deux premières années de vie de l’enfant les mères donnaient plus de marques d’attention à leur fille et babillaient plus facilement avec elle qu’avec leur petit frère. Enfin, une autre étude a permis de remarquer que, dans les familles nombreuses, le père s’adressait plus rudement aux garçons qu’aux filles.

Plus récemment une étudiante de deuxième cycle en orthophonie et audiologie de l’Université de Montréal s’est intéressée à l’influence de certaines variables sociodémographiques sur l’acquisition du langage chez les enfants. Dans son travail de recherche dirigé par la professeure Trudeau, Marie-Claude Boudreault a mis en lumière des interactions entre les sexes et le niveau d’études des parents. La recherche menée auprès de 700 des 1200 enfants de l’échantillon du projet MacArthur révèle que le vocabulaire des filles est influencé par le niveau de scolarité de la mère.

« On n’observe pas de différences entre les mères qui ont fait des études universitaires ou collégiales relativement au nombre de mots produits par les enfants, déclare la jeune chercheuse.

Les enfants dont les mères possèdent un diplôme d’études secondaires se situent cependant légèrement au-dessous de la moyenne. »

Le plus surprenant c’est que le vocabulaire des garçons ne semble pas touché par le niveau d’études de la mère. « Les aptitudes langagières des garçons restent stables », commente Marie-Claude Boudreault. Est-ce que l’influence de leur mère sur les filles est plus grande ? Le niveau plus élevé de scolarité de la mère avantage-t-il les filles qui sont, dit-on, plus sensibles au langage ?

Est-ce que la mère passe plus de temps avec sa fille ? Lui parle-t-elle plus souvent et plus longtemps ?

Les parents poussent-ils leur garçon à se dépenser davantage ? Est-ce qu’ils jugent différemment le vocabulaire de leur fils et de leur fille ?

Voilà autant de questions sans réponses qui illustrent combien il est difficile de faire abstraction de l’acquis quand on étudie l’inné.

Notre ouïe a été créée pour comprendre la langue. Photo de Megan Jorgensen.
Notre ouïe a été créée pour comprendre la langue. Photo de Megan Jorgensen.

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