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Question des écoles du Manitoba

Question des écoles du Manitoba

Un point tournant : la question des écoles du Manitoba (1890-1896)

Le débat politique et culturel soulevé par la question des écoles du Manitoba marque la fin de quelque chose et le début d’une trajectoire intellectuelle et politique qui courra durant le vingtième siècle. En amont, la crise de 1896 remet en cause la Confédération elle-même et remet sur la sellette le problème de l’intervention politique et électorale du clergé que le discours de Laurier de 1877 devait avoir réglé, et ce qu moment où Laurier, premier chef canadien-français du Parti libéral du Canada, s’apprête à devenir le premier premier-ministre canadien-français du Canada ; en aval, cette crise révèle des désillusions à propos de la Confédération, une attitude politique inédite, « l’esprit du parti » qui sera à l’origine d’un renouveau nationaliste, et une nouvelle scission dans la hiérarchie catholique canadienne-française et irlandaise.

Les tensions de 1896 remontent à l’été 1888 lorsque la presse anglo-protestante des Cantons de l’Est dénonce le règlement de la question des biens des jésuites par Honoré Mercier. Le mouvement d’opposition se transporte à Montréal à l’automne 1889 avant de prendre la forme d’une opposition aux Communes, qui refusent de voter une motion de non-reconnaissance de la loi de juillet 1888 réglant la question du partage des biens des jésuites. La fondation en Ontario de l’Equal Rights Association et son militantisme conduisent en 1890 à l’abolition des écoles dissidentes ou catholiques. Cette crise scolaire n’était pourtant pas la première. Quatre ans après la Confédération, qui reconnaissait les écoles confessionnelles là où elles existaient légalement avant 1867 et qui donnait au gouvernement fédéral le pouvoir de désavouer et de réparer toute atteinte à ce droit de la part d’une province, le Nouveau-Brunswick avait remis en cause en 1871 le droit des Acadiens à des écoles dissidentes pour la minorité catholique.

En créant un système scolaire confessionnel plutôt que linguistique, la Constitution de 1867 avait confié au clergé des différentes confessions la défense de la langue et de la culture qui leur sont propres. La lettre pastorale de mars 1891 des évêques catholiques sur la question des écoles du Manitoba ne surprend donc pas. Les évêques s’étonnent de ce que « nos institutions sociales et politiques nous garantissaient la protection de tous les droits et voilà que ces mêmes droits sont violés par ceux qui devaient les sauvegarder. ». Il s’agit pour la hiérarchie catholique d’une « persécution astucieuse » mais en même temps flagrante : « c’est que la législature tout en abolissant les Écoles Catholiques, a passé des lois qui non seulement maintiennent les Écoles Protestantes dans toute leur intégrité, mais même leur assurent, quoique sectaires, toute la part d’argent public à laquelle les catholiques auraient droit ». Il est clair pour les évêques « que l’idée protestante domine toute cette législature. »

La hiérarchie catholique électorale de 1896, un cardinal, sept archevêques et vingt évêques sont confrontés au Parti conservateur au pouvoir, qui promet une loi remédiatrice, et au Partie libéral de Laurier qui s’engage vaguement à redresser les droits des catholiques à la satisfaction et de la majorité protestante et de la minorité catholique.

Dans sa première intervention publique comme voix de l’épiscopat, le jeune théologien Lois-Adolphe Pâquet énonce les principes directeurs de la position de l’autorité catholique : « il ne s’agit pas pour nous d’un intérêt de parti, mais d’une question de doctrine et de droit public ecclésiastique de la plus haute portée religieuse et nationale ».

Rappelant le principe ultramontain fondamental selon lequel « L’Église étant, à cause de sa fin, une société essentiellement supérieure à l’État et s’appuyant à nouveau sur le jugement du Conseil privé, l’abbé Pâquet en appelle à une prise de position claire de la pat des parties politiques : « ne vaut-il pas infiniment mieux que le pouvoir central, puisqu’il en a le droit et l’occasion, élève maintenant contre tous les persécuteurs présents et futurs un rempart de justice et de protection religieuse ? »

À quelques semaines des élections, les évêques reviennent à la charge pour rappeler que le plus haut tribunal de l’Empire a reconnu « le bien fondé des réclamations des catholiques, la légitimité de leurs griefs et le droit d’intervention des autorités fédérales pour que justice soit rendue aux opprimés ». Leur lettre pastorale du 6 mai 1896 affirme que a dernière session « nous a trompés dans nos espérances » et prescrit que « tous les catholiques ne devront accorder leur suffrage qu’aux candidats qui s’engageront formellement et solennellement à voter, au Parlement, en faveur d’une législation rendant à la minorité catholique du Manitoba les droits législation rendant à la minorité catholique du Manitoba les droits scolaires qui lui ont été reconnus par l’Honorable Conseil Privé d’Angleterre ».

Malgré l’avertissement de la lettre pastorale selon lequel c’est aux évêques à désigner ou à approuver les moyens convenables pour arriver à la fin spirituelle qu’ils se proposent d’atteindre, l’irréductible Mgr Laflèche fait un sermon interprétant le message épiscopal comme une condamnation de Laurier et du Parti libéral. Les évêques ne le désavouent pas et certains vont jusqu’à suggérer de voter pour les conservateurs. Dans une circulaire, l’autorité épiscopale rappelle que les prêtres « seront les premiers à donner l’exemple de la prudence et de la soumission dans une circonstance aussi solennelle.

Le 23 juin 1896, sur les 65 députés du Québec à la Chambre des communes, Laurier fait élire 49 de ses candidats contre 16 conservateurs. L’électorat a suivi Laurier plutôt que l’épiscopat, ne pouvant pas réélire les conservateurs qui n’avaient rien fait de 1890 à 1896 à propos des droits des catholiques au Manitoba. Louis Fréchette, le poète libéral radical, écrit avec une évidente satisfaction : « La voilà donc cette puissance du clergé que l’on avait tant vantée, qui faisait et défaisait ministères et ministres ; qui imposait aux faibles sa puissance et aux forts sa crainte; la voilà étendue de son long à nos pieds, et nous pouvons la mesurer tout à notre aise. Approchez-en, bonnes gens, n’en ayez plus peur. »

(Tiré du livre Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1896, par Yvan Lamonde. Éditions Fides, 2000).

Winnipeg, la rue Main en 1894. Photo de l'époque, image libre de droits.
Winnipeg, la rue Main en 1894. Photo de l’époque, image libre de droits.

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