Les océans de la Terre et leur faune (par Jules Verne)
Océans de la Terre : La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d’hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphère d’un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l’unité, c’est-à-dire qu’il y a autant de milliards dans un quintillion que d’unités dans un milliard. Or, cette masse liquide, c’est à peu près la quantité d’eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de l’eau. L’Océan fut d’abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se soudèrent, formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d’hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties. Notamment, l’Océan glacial arctique, l’Océan glacial antarctique, l’Océan indien, l’Océan atlantique, l’Océan pacifique.
L’Océan pacifique s’étend du nord au sud entre les deux cercles polaires. Aussi de l’ouest à l’est entre l’Asie et l’Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C’est la plus tranquille des mers. Ses courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l’Océan que ma destinée m’appelait d’abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
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La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur. Dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans l’Atlantique nord, un second dans l’Atlantique sud, un troisième dans le Pacifique nord. Un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans l’Océan indien sud. Il est même probable qu’un sixième courant existait autrefois dans l’Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d’Aral, réunies aux grands lacs de l’Asie, ne formaient qu’une seule et même étendue d’eau.
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l’un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d’Asie, s’arrondit dans le Pacifique nord jusqu’aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l’Océan.
…Océans de la Terre
Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes. La douceur de ses dégradations successives jusqu’aux couchés inférieures et supérieures de l’Océan !
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l’emporte sur celle de l’eau de roche. Les substances minérales et organiques, qu’elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines parties de l’Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d’eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté. Alors, la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s’arrêter qu’à une profondeur de trois cents mètres.
Si l’on admet l’hypothèse d’Erhemberg, qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins. La nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l’un de ses plus prodigieux spectacles.
Le Canadien ne s’était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps comprimé, à peau grenue, armés d’un aiguillon sur leur dorsale. Elles se jouaient autour du Nautilus. Elles agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue.
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Rien de plus admirable que leur enveloppe. Grise par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d’or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents. Parmi elles, j’aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure. Rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrière de son œil. Espèce rare, et même douteuse au temps de Lacépède. En fait, celle qui ne l’avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.
Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu’ils rivalisaient de beauté, d’éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué d’une double raie noire, le gobie éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais.
Admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description. Des spares rayés, aux nageoires variées de bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d’une bande noire sur leur caudale. Des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d’un mètre, des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents, etc.
(Extrait du roman « Vingt mille lieues sous les mers » par Jules Verne. Chapitre « Le fleuve-noir »).