Noël 1949 au pays des bergers
(Noël dans le pays des bergers. Article paru dans le journal Joliette, mercredi 25 décembre 1949).
Dans notre pays illuminé par Noël, la trêve politique qui s’impose pendant ces heures rie fin d’année ouvre les voies à la politique internationale. De cette chronique consacrée à la régie interne du Canada, faisons pour un instant une chronique alimentée par les nouvelles qui viennent de Terre-Sainte. C’est la que Noël devrait être célébré dans la splendeur alors que c’est ici qu »il l’est.
L’an dernier, les pèlerins qui oseront le voyage de Bethléem durent passer entre deux haies de soldats ennemis : les Juifs et les Arabes.
La guerre, qui opposait Israël aux troupes de la Transjordanie et de l’Égypte, faisait de ce territoire usé par les pèlerins et par des siècles d’histoire une terre de haine et de destruction, là même où le Christ naissant avait apporté l’amour et la paix. Tous les sites palestiniens aux noms prestigieux devenaient, dans les photos des journaux, des champs de bataille. Seule une trêve de quelques heures permit aux plus courageux dos pèlerins d ’aller jusqu’à Bethléem.
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Depuis, la petite armée d’Israël a déjoué toutes les prévisions en battant les Arabes beaucoup plus nombreux et en créant un état juif en Palestine. De Tel Aviv, point de départ du rêve sioniste devenu réalité, Israël s toujours regardé vers Jerusalem et considéré la Ville Sainte des chrétiens comme sa Ville a lui. Pour gouverner le nouvel état, il fallait plus qu’une capitale : il fallait le symbole qu’est Jérusalem. Mais la guerre n’a fait que séparer la ville entre les combattants en sorte que Juifs et Arabes se la partagent. Chacun des belligérants prétend à sa possession et invoque le droit de propriété.
De tout ceci le monde chrétien s’est ému et par le jeu du mécanisme international mis sur pied par les Nations Unies, l’affaire est venue devant l’ONU ; quel serait le sort de Jérusalem ?
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Ces jours-ci la majorité, à l’ONU, a fait de Jérusalem une ville internationale. Les premiers intéressés, soit les Arabes et les Juifs, refusent d’accepter cette décision. (Quant au Canada, il s’est opposé, lui aussi, à l’internationalisation de Jérusalem. Les raisons de cette opposition sont nombreuses, mais sortons des textes officiels pour étudier un instant le sort des villes qui. en ces dernières années, eurent un status spécial.
Après la premiere Grande Guerre, Fiume tomba sous In juridiction d’un gouvernement interallié. Jusqu’à son rattachement à l’Italie, c’est-à-dire pendant environ six ans, son sort inquiéta tous les vainqueurs. Danzing, ville libre contrôlée par la Société de Nations jusqu’au jour ou les Nazis de l’intérieur se joignirent à ceux do l’Allemagne, fut pendant vingt ans une véritable poudrière. Elle a été l’une des principales revendications de Hitler On se rappelle, en 1938, le célèbre article intitulé : « Pourquoi mourir pour Danzing ? » Je ne rappelle cette interrogation d’un personnage assez triste que pour mieux situer cette ville dans l’histoire vécues par notre génération.
Noël dans le pays des bergers
Tôt ou tard, le nationalisme fait de ces villes internationale ou à contrôle interallié le but de ses batailles. Un homme surgit qui exploite le sentiment national et tout entre en branle. Pour Fiume, ce fut le poète-soldat d’Annunzio, pour Danzing, ce fut Hitler. Ces villes sans pays ne font jamais des apatrides de leurs habitants. Au contraire, cette situation ne fait qu’exacerber le nationalisme de ceux qui se croient lésés. Présentement, à Trieste tout le monde se sent dans une position intenable. Cela parce que les vainqueurs n’ont pas voulu, dès le début, accrocher la ville à un pays.
Internationaliser Jérusalem ne réglera certainement pas le cas de cette ville. D’ailleurs on a vu jusqu’à quel point tout cela devenait inextricable quand, pour toute réponse, le gouvernement d’Israël a ordonné de transférer l’administration a Jérusalem. Même en dépit de la décision prise par l’ONU.
En cette fête de Noël qui voit Jérusalem et Bethléem fermées à l’univers chrétien, espérons que la Terre-Sainte retrouvera la paix
définitive. Celle des armes et celle de la politique. Afin que les lieux divinisés par le passage du Christ retentissent encore du bruit que font les pas des pélerins.
G.-E. Laplame, député fédérale de Joliette-L’Assomption-Montcalm.
(Texte paru dans le journal Joliette, en décembre 1949).