Québec psychologique

Malignité et pyromanie

Malignité et pyromanie

Malignité et pyromanie en psychiatrie

Malignité

Deux acceptions de ce terme peuvent intéresser la Psychiatrie.

1. – Le terme de malignité, en pathologie générale, a une signification particulière indiquant la gravité, la rapidité évolutive de certains processus morbides (tumeurs « malignes », fièvres « malignes »), ou bien la virulence spéciale d’une infection : on parle de « syndrome malin » (Hutinel) dans les pyrexies de l’enfance.

On tend, aujourd’hui, à attribuer à une atteinte directe ou à une réaction hyperalergique des centres neurovégétatifs du diencéphale certains syndrome encéphalitiques graves de maladies infectieuses décrites par H. Roger et son école sous le nom d’« encéphalites végétatives » (tuphos, encéphalites psychosiques aiguës azotémiques, toxicoses des jeunes enfants, etc.).

On pourra donc observer ce « syndrome malin » au cours des psychose infectieuses, spécialement sous la forme du délire aigu.

En ce qui concerne ce syndrome malin, J. Reilly et P. Tournier (Soc. Méd. Des Hôp. De Paris, 14 mai 1954) ont bien établi sa pathogénie.

Ils rappellent la série d’arguments cliniques, anatomiques et expérimentaux qui ont permis de rapporter à une irritation du système nerveux végétatif les syndromes malins des maladies infectieuses et certains états neurotoxiques du nourrisson, d’origine parentérale. Cette irritation dont le point de départ se situe souvent dans les fibres sensitives de l’oropharynx, engendre des réflexes nociceptifs, susceptibles de se propager jusqu’aux centres végétatifs supérieurs et d’entraîner des troubles vasomoteurs généralisés avec toutes leurs conséquences.

Ils ont établi aussi qu’expérimentalement la chlorpromazine se montre capable de protéger l’animal tant que les désordres vasomoteurs n’ont pas créé de lésions anatomiques irréversibles, d’où l’importance, en thérapeutique humaine, d’utiliser la drogue alors que le stade fonctionnel n’est pas encore dépassé.

Ils insistent sur l’importance du terrain lymphatique et montrent qu’il est possible d’extraire des ganglions de sujets morts d’un syndrome malin, une substance, non encore définie, douée de propriétés irritatives très marquées pour le système neurovégétatif. Sa libération au cours d’infections diverses, serait susceptible, dans certains cas, de favoriser l’éclosion de la « malignité ».

II. – Mais le terme de « malignité » a pris, en psychiatrie, un autre sens spécial.

– Définition et nature. – La malignité est une disposition active à faire le mal intentionnellement en faisant appel aux ressources de l’intelligence et de l’imagination.

Les grandes formes pathologiques de la malignité, ainsi entendue, n’avaient pas échappé aux anciens auteurs (folie malicieuse de Dally ; Follies morales de Trelat).

Cette disposition paraît, dans bien des cas, constitutionnelle et Dupré l’a bien étudiée dans ses Perversions instinctives ; il insistait particulièrement sur le besoin qui poussait les sujets « à produire chez leurs semblables de la souffrance physique et morale ».

La malignité peut être considérée comme un aspect de l’agressivité, pulsion instinctive, pour les psychanalystes, que l’évolution affective, suivant son orientation, asservit et discipline, ou, au contraire, développe et exaspère. Même quand elle n’apparaît que de façon intermittente et réactionnelle, la malignité traduit une disposition active essentielle.

Quelques auteurs ont voulu en faire une réaction de défense et de compensation à un complexe d’infériorité. Il est exact que certaines explosions de méchanceté trahissent un désarroi moral, que le calcul et la perfidie sont les armes préférées des faibles.

Certaines bouffées paranoïaques, dites « affectives » ou « sensitives » (Kretschmer), en sont un exemple indéniable. Mais on ne saurait ériger ce point de vue en loi générale et en disposition permanente. Car il est des malignités qui sont profondément inscrites dans la structure mentale du sujet, de tout temps, et parfois même représentant une tendance héréditaire.

Il faut savoir aussi que, comme toutes les perversions, la malignité peut être la séquelle d’une encéphalite qui a profondément bouleversé les tendances caractérielles ; il s’agit alors de perversités et de malignités acquises.

– Aspects subnormaux de la malignité. – La malignité, comme beaucoup de tendances instinctives, n’a pas disparu de la nature humaine ; elle y végète encore trop souvent, prête à se donner libre cours quand le besoin s’en fera sentir. Si la civilisation, les exigences de la vie en société la freinent, le plus souvent, cette répression n’est pas toujours efficace et ne fait que rendre la malignité plus dissimulée et plus perfide. Il semble même que la contrainte et l’absence de dérivation l’exaspèrent en certaines circonstances (cabales administratives, intrigues fielleuses de certains groupements ou certaines communautés fermées, luttes cruelles et perfides de la jungle politique, exécutions froides et cyniques dans certains milieux affairistes).

La vie conjugale et familiale est souvent empoisonnée par de tyrannies domestiques exercées, dans la plupart des cas, par des femmes autoritaires et malveillantes que le public a stigmatisées sous le nom de « mégères » ; les plus habiles camouflent, sous un masque de « vertu abusive », la rigidité impitoyable de leur esprit et la dureté de leur cœur, exerçant sur le conjoint un véritable « vampirisme », ainsi qu’on l’a appelé. Il faut souligner que l’égoïsme et l’intérêt personnel sont un des leviers les plus puissants de la malignité et dans son étude, Dupré a remarquablement profilé le type de certains « arrivistes » capables des pires malignités.

– Malignité chez l’enfant. – Elle n’y est pas rare : cruauté envers les animaux, pyromanie, taquineries et brimades souvent collectives contre un petit camarade plus faible ; « cet âge est sans pitié », disait le fabuliste. Mais, c’est surtout dans le milieu familial qu’elle apparaît la plus grave et la plus grosse de conséquences lointaines ; elle vient alors se mettre au service de la réaction d’opposition et créer ces « bourreaux domestiques », décrits par Heuyer et Sophie Morgenstern. Souvent, déjà, peut pointer un élément de mensonge et de mythomanie qui provoquera la suspicion ou fera porter une accusation formelle contre les parents ou d’innocents victimes : histoire de « faux enfants martyres », de prétendues attentats à la pudeur, etc.

– Malignité chez l’adulte. – On la rencontre principalement chez certains déséquilibrés mythomanes et chez les paranoïaques.

a) La mythomanie est étudiée ailleurs ; nous rappellerons simplement que Dupré en avait décrit une forme maligne et perverse dans laquelle l’imagination se mettait au service d’une perfidie, d’un acharnement capables d’empoisonner l’existence d’êtres inoffensifs ou de troubler la quiétude de collectivités entières (dénonciations calomnieuse, fausses accusations de viol, campagnes de lettres anonymes, etc.).

Comme il le disait : « la mythomanie n’est plus ici un simple instrument de jeu, mais un instrument de guerre d’autant plus dangereux que le malade est plus intelligent ». Certaines déséquilibrées malfaisantes savent camoufler sous des dehors serviables et empressés les méfaits ou les véritables crimes dont elles sont parfois capable : telles ces empoisonneuses, si bien étudiées par René Charpentier, se prodiguant auprès de leurs victimes dans des soins qui détournaient tous les soupçons et parfois même forçaient l’admiration de l’entourage.

b) C’est chez les paranoïaques que l’on rencontre l’acharnement le plus lucide et le plus cruel. Cette question est bien exposée ailleurs (v. Paranoïa). La vigueur de leur intelligence qui ne fléchit pas, la rigidité de leur esprit, la fécondité des déductions interprétatives soutiennent et alimentent une malignité que les obstacles rencontrés ne font que raidir davantage ; tout ce qui peut déshonorer, discréditer l’adversaire est mis à profit pour la satisfaction de leur orgueil vindicatif.

c) En dehors de ces cas o{u la malignité est au premier plan et même au centre de la disposition pathologique, il est des circonstances cliniques où l’on peut la voir apparaître à titre secondaire, comme manifestation de surcharge à une situation morbide d’une autre nature dans son essence.

Rappelons ici la malignité dont se doublent quelques anorexies mentales, celle de certaines manies à forme coléreuse ou simplement agressive et celle de certaines mélancolies opposantes se reproduisant à chaque accès, ce qui a fait parler de malignités périodiques. Certains schizophrènes boudeurs ou franchement hostiles manifestent une malignité parfois agressive ; de même dans certaines démences précoces paranoïdes, la malignité peut aller jusqu’aux voies de fait et au crime.

Des exaltations passionnelles vont s’épancher dans une malignité toujours inquiétante et souvent dangereuse : mystiques fanatisés, idéologistes passionnés jusqu’à la persécution et surtout érotomanes jaloux, qui harcèlent leur victime de leur assiduités et de leurs intrigues, trop souvent malveillantes. Le sadisme allie la malignité et l’érotisme : c’est un aspect des perversions sexuelles.

Rappelons enfin la fréquence de la malignité sénile ; pour certains vieillards, elle n’est que l’exagération au moment du fléchissement intellectuel d’une disposition paranoïaque que le contrôle de la volonté avait su maintenir jusqu’alors dans les limites tolérables ; mais souvent aussi la malignité fait sa première apparition à ce moment-là, sous une forme particulièrement malveillante à l’égard des proches et s’appuie sur une méfiance ou des idées de préjudice injustifiées.

– Conduite à tenir. – On est assez désarmé, le plus souvent, en face de la malignité, Chez l’enfant, lorsque jointe à la turbulence et à d’autres perversions elle est d’origine encéphalopathique, il sera souvent nécessaire de recourir à un placement précoce pour éviter l’entrainement vers une délinquance à répétition. Mais beaucoup de malignités sont la conséquence d’une viciation de développement affectif que la psychanalyse peut déceler et parfois redresser. Il y a une prévention certaine de nombreux cas de malignité infantile, si l’on intervient à temps.

Chez l’adulte, la malignité des mythomanes doit être percée à jour dès que possible, avant que de regrettables erreurs judiciaires ne se produisent.

Quand l’exaltation passionnelle atteint un degré de malignité dangereuse, au point de vue social, l’hospitalisation simple, si elle est possible, ou l’internement en cas de refus, sont des mesures indispensables. On trouvera au mot Paranoïa les situations délicates que peut soulever la malignité en pareil cas et les solutions qu’il convient d’y apporter.

Plus délicates encore sont certaines situations familiales créées par la malignité sénile ou certaines malignités conjugales.

L’internement d’un vieillard est souvent difficile quand il n’y a pas une déchéance profonde et quand des questions d’intérêt ou de testament sont en cause. Pareillement, certains époux à bout de patience, sous le harcèlement d’une malignité conjugale, tournent leurs regards vers le psychiatre pour une mesure d’hospitalisation ou d’internement, solution qui n’est guère acceptable que s’il y a une exaltation passionnelle (jalousie), susceptible de détente ; d’autres demanderont un certificat en vue d’une instance en divorce ; il convient de leur rappeler que c’est aller à l’encontre du but cherché, la loi française n’admettant pas les troubles mentaux comme cause de divorce.

La psychochirurgie (leucotomie ou topectomie) a donné quelques résultats favorables chez des enfants insupportables, turbulents ou cruels ; elle peut être aussi envisagée chez quelques adultes franchement troublés et d’une irritabilité perverse particulièrement accusée, sous réserve des consentements nécessaires (intéressé et famille).

Ant. Porot.

Pervers, Perversité

La perversité se caractérise par l’intervention d’une malignité plus ou moins affirmée dans la conception ou l’exécution d’un acte, sinon dans la conduite occasionnelle ou habituelle d’un individu.

Le terme de perversité s’emploie, en somme, pour porter une appréciation qui se réfère à un système de valeurs morales. C’est de ce point de vue que certaines dispositions mentales (innées ou acquises) se traduisant par une attitude générale antisociale ont été rassemblées dans une « constitution perverse » par Dupré.

La notion de perversion (v. ce mot), se distingue de celle de perversité en ce qu’elle envisage les anomalies et les maladies des tendances instinctives, non plus dans leur aspect métaphorique ou social, mais sous l’angle biologique de la prédisposition.

Nous ne disposons malheureusement que d’un seul mot, celui des pervers, pour désigner indistinctement les sujets marqués du sceau de la perversité et ceux qui sont atteints de perversions des instincts élémentaires.

L’usage confond d’ailleurs abusivement ces deux catégories d’anormaux entre lesquels existent sans doute d’obscures et fréquentes associations. Le langage courant met cependant plus étroitement l’accent sur la notion de perversité dans l’acception du vocable pervers.

La perversité comporte essentiellement un choix immoral dans les règles normatives du comportement comme le soulignent justement H. Ey et Lyet, qui ajoutent que « le pervers ne s’abandonne pas seulement au mal, mais qu’il le désire », en fonction d’une immaturité de sa personnalité « restée rivée à un stade de développement, dont la structure affective est devenue la loi de son existence ».

Mais, tandis que la perversion est une orientation permanente et pathologique de l’être, la perversité peut n’être qu’épisodique, limiter même son application à un objet, à une entreprise déterminée et être le fait d’individus normaux. Elle se rencontre banalement dans certains actes de cruauté physique ou morale accomplis sons l’empire d’une passion exaspérée, individuelle ou collective (jalousie, haine, exaltation politique ou mystique, etc.). Elle est à la base de nombreux faits de vandalisme (déprédations gratuites, lynchage, etc.).

Cette perversité est plus ou moins consciente de l’être, encore qu’elle ne s’avoue pas telle en se déguisant sous les couleurs de la révolte, de la subversion, du scandale, en animant des professions de foi littéraires ou « artistiques », etc.

En pathologie on ne saurait parler de perversité instinctive ni d’instincts pervers (H.Ey), mais seulement de cas où la perversité peut être qualifiée de constitutionnelle en ce sens qu’elle affecte la manière d’être fondamentale, le caractère du sujet. Ce n’est en fait qu’une modalité de déséquilibre (v. ce mot) avec des possibilités étiologiques variées (hérédité, encéphalites, facteurs sociologiques, etc.).

La perversité peut d’ailleurs se manifester ou resurgir transitoirement à propos d’affections diverses, au cours de certains moments évolutifs de la débilité, de la paranoïa, de la manie, etc. Elle est surtout commune chez les mythomanes et les toxicomanes.

Du point de vue médico-légal, développé ailleurs dans sa généralité, le problème a été posé par H. Ey et Lyet comme étant celui de la liberté : il convient d’apprécier dans quelle mesure un acte pervers est le résultat dans l’intention de mal faire, d’une libération volontaire des tendances mauvaises de la nature, ou l’effet malfaisant d’une détérioration pathologique de la personnalité morale. Problème souvent difficile à résoudre et dont la réponse est dans l’analyse serrée du contexte clinique ou psychologique.

Perversions

Le terme général de « perversion » répond à des faits tellement disparates qu’il doit se contenter d’une définition très vague : la « déviation » des tendances « normales ».

Encore convient-il de préciser que la normalité s’entend ici du type moyen conventionnel du même groupe d’âge dans la même société, car l’expression des instincts évolue avec la maturation de la personnalité. On se souviendra en outre que les tendances attribuées aux instincts sont loin d’être simples et directs en vue de la finalité que semble leur assigner la nature (Henri Ey).

Pour générale qu’elle soit, la définition ci-dessus écarte l’examen des perversions purement sensorielles (ouïe, odorat, toucher, etc.), appartenant plutôt au neurologiste, les perversions esthétiques (mauvais goût, singularités diverses), dont le psychiatre ne saurait toujours se désintéresser, les perversions intellectuelles (poétiques, politiques), appartenant à la philosophie, etc. Elle se réfère explicitement aux instances de ce versant de l’inconscient que l’on convient d’appeler l’instinct. C’est ce que l’un précise généralement quand on parle de « perversions instinctives ».

Même ainsi comprises, les perversions forment un lot indéfiniment extensible d’anomalies de natures fort variables. Les étudier en fonction des instincts dont elles constitueraient une viciation, entraîne à multiplier abusivement les modalités des instincts. Accepter au contraire, à la suite de Dupré, de ramener les cadres de ceux-ci à l’instinct de conservation et à l’instinct de reproduction (auquel l’instinct « social » ne s’adjoint pas sans forcer le sens des mots) conduit à des classements parfois arbitraires.

Les faits considérés sont, en réalité, complexes et intrigués. La cupidité, par exemple, dérive de l’instinct de conservation, mais ses incidences sur le plan social l’opposent à l’altruisme. Le proxénétisme est une perversion de l’instinct d’association, mais utilise une dépravation sexuelle. D’autre part, les compromis nécessaires entre les instincts font que la paresse est une perversion sur le plan de la vie collective, alors qu’elle répond, sur le plan de la conservation, à la loi biologique de l’économie de l’effort.

On ne peut songer davantage à classer les perversions selon leurs conséquences et la conduite du pervers. Le vaniteux ou le prodigue ne portent pas fatalement tort à autrui ou à soi-même. Au rebours, il est certain que tout acte nuisible peut être sous la dépendance directe d’une perversion de son auteur.

Ce n’est pas donc tant le groupement nosologique des perversions qui doit retenir l’intérêt en psychiatrie, que l’analyse de la personnalité du pervers.

Le substratum organique de la perversion instinctive, généralement impossible à mettre en lumière par les méthodes anatomocliniques actuelles (même appuyées par les données de l’endocrinologie, de l’électron-encéphalographie, de la sérologie, etc.), est, cependant, suggéré par des notions étiologiques tirées de l’observation des faits d’hérédité, ainsi que par la constatation quasi expérimentale des perversions acquises – sur lesquelles revenait récemment N. Rojas – à la suite de certaines encéphalites (Bonhoeffer, Fribourg-Blanc) et encéphalopathies (surtout infantiles) ou de traumatismes crâniens (Krafft-Ebing, Lattes, A. Porot, L. Vervaeck, Henderson), d’intoxications accidentelles (saturnisme) ou chroniques dites de luxe (alcool en particulier).

Du point de vue clinique, la perversion peut constituer la seule anomalie du psychisme; mais, le plus souvent, elle se trouve conjuguée à des déficits intellectuels plus ou moins graves (états d’arriération) ou un déséquilibre constitutionnel (hyperémotivité instabilité). Elle est parfois latente et peut ne s’extérioriser qu’à la faveur d’une psychose intercurrente.

Le niveau intellectuel du pervers conditionne largement son comportement social et rend compte du plan d’organisation plus ou moins habile de ses méfaits. Aux actes rapides et brutaux de l’idiot s’opposent les entreprises plus variées des débiles et les machinations subtiles que permettent l’ingéniosité, la ruse et la persévérance aux sujets intelligents.

D’autres anomalies constitutionnelles compliquant éventuellement les perversions, modifient le déclenchement et l’évolution de leurs manifestations. La paranoïa imprime un aspect hostile à la conduite instinctive du sujet et ajoute à la malignité de ses réactions. La cyclothymie entraîne l’alternance de paroxysmes malfaisants (manie coléreuse) et de rémissions avec apathie paresseuse : elle tiendrait sous sa dépendance l’instabilité morale de Mairet et Euzières. L’hyperémotivité constitutionnelle confère à certaines perversions l’allure obsédante et impulsive qui se traduit par l’irritabilité et la colère avec leurs raptus destructeurs, lorsque l’instinct pervers se trouve contrarié.

Chez l’enfant et l’adolescent, on peut observer en raison de la « réaction d’opposition », décrite par Heuyer et Dublineau, de véritables états d’hostilité avec malignité; on a même décrit sous le nom de « perversions conditionnelles » (Michaux, Gallot et Bureau, Mlle Baston), une malignité élective pour une ou deux personnes de la famille résultant d’un conflit affectif qui a blessé très vivement l’enfant. Cette malignité spéciale peut disparaître quand se liquide le conflit affectif, mais peut reparaître avec lui (V. Caractériels, Troubles).

Du caractère dépend le degré d’adaptation sociale du pervers, selon qui joue plus ou moins bien l’inhibition volontaire ou que se donnent libre cours l’esprit d’opposition, la paresse, la vanité, etc.

Parmi les incidentes pathologiques susceptibles de nuancer profondément les comportements des pervers instinctifs, il faut souligner surtout l’épilepsie qui aggrave dangereusement leurs réactions, l’hystérie qui trouve dans l’anomalie même des instincts des éléments de conflits et de crises, l’alcoolisme qui apporte son appoint excitant – et parfois confusionnel – au sujet qui pouvait hésiter à céder à ses tentations.

Les perversions apparaissent très tôt dans l’existence, en règle générale. Dès l’enfance, on constate la malignité ou la cruauté, la violence du caractère, l’indiscipline, la dissimulation et le mensonge, tous « défauts » que l’éducateur et la famille sont d’ordinaire impuissants à rectifier et qu’il est à peine possible souvent de « socialiser ».

Le pervers règle sa conduite sur la réalisation de ses désirs, de ses appétits, sans égard pour ce qu’on peut appeler le sentiment de la dignité individuelle et le respect d’autrui, ou par carence de ces éléments modérateurs habituels.

Il verse ainsi dans l’usage abusif des toxiques (boissons surtout) la passion du jeu et son corollaire fréquent la tricherie, le vagabondage et la désertion, le vol et ses multiples variantes, le pillage et la destruction, l’incendie volontaire, la prostitution, etc.

Le pervers trouve trop souvent dans l’association de malfaiteurs l’aide et l’émulation qui étendent son champ d’action et exaltent sa nocivité.

L’unité médico-légale de la question des perversions et de la perversité se trouve établie un moment par la notion de « folie morale » ou « cécité morale. Or, nous avons vu précédemment qu’une perversion peut fort bien n’avoir aucun rapport direct avec un aspect quelconque de la morale. D’autre part, au regard des faits susceptibles d’être réprimés par la loi, cette conception de folie morale ne tendait à rien moins qu’à faire absorber par la psychiatrie toute ou presque toute la criminologie. La situation devenait la suivante : le « fou moral » absous par les juges devait être interné comme aliéné. À l’asile, le plus souvent à l’abri des occasions de mal faire, ou bien dissimulant soigneusement ses tendances perverses, il s’efforçait d’obtenir son exéat « la loi de 1838 » à la main » (Rogues de Fursac). L’ayant obtenu ou s’étant évadé, il récidivait dans la délinquance, passait à nouveau devant des juges qui, tenant compte des internements antérieurs, reconnaissaient facilement l’irresponsabilité. Et la série alternée des internements et des délits continuait pour lui. C’était la « chauve-souris » de M. Briand.

En fait, le « sens moral » n’existe certainement pas comme tel. L’individu s’adapte plus ou mois bien à la vie sociale, est plus ou moins apte à connaître et à comprendre les contraintes qu’elle lui impose, apporte plus ou moins de consentement à ces contraintes. Là est le critère qui permet de déterminer la responsabilité des pervers quand ils contreviennent aux lois.

Dans l’état actuel de la législation et des mesures visant la protection sociale, il convient que l’expert, en présence d’un pervers, procède à une exacte appréciation des divers éléments, à un bilan du psychisme du sujet. Il ne devra déclarer irresponsable que celui qui présente des altérations mentales suffisantes pour être considéré comme un aliéné (affaiblissement intellectuel, épisode maniaque, délire authentique). Les tares morales existant seules ne peuvent suffire à faire absoudre la conduite d’un inculpé qui, généralement, dans l’accomplissement de son méfait, a poursuivi le but conscient et utilitaire de se procurer une satisfaction directe on non (vol, attentat vengeur).

Il faut convenir d’ailleurs que la société est actuellement mal protégée contre de tels sujets, délinquants « à répétition », car les infractions qu’ils commettent sont loin d’être toutes sanctionnées du fait de leur multiplicité et du soin souvent apport à leur exécution, ainsi que du peu de gravité pénale de la plupart de ces infractions (abus de confiance en particulier). Quelques mois de prison ne moralisent pas davantage ces récidivistes que quelques années d’asile.

La création d’établissements spéciaux avec un régime médico-judiciaire approprié devrait permettre à leur égard une ségrégation salutaire et prolongée.

Pyromanie

La pyromanie est l’impulsion obsédante à allumer un incendie.

Elle est loin de couvrir tous les incendiaires. Il est même certains qu’elle se présente rarement à l’état pur. Exempt d’autres tares psychiques, l’obsédé du feu, comme tous les obsédés, lutte en général efficacement contre une tentation contraire à ses dispositions personnelles et à la morale. C’est même à cette autonomie qu’est dû le caractère angoissant de la lutte. La tentation a pu s’installer brusquement en assistant à un incendie et se fixer par crainte de se trouver un jour l’auteur d’un tel sinistre. Elle n’est presque jamais le premier fait obsessionnel.

Si le pyromane succombe, c’est à la faveur de circonstances altérant ses facultés critiques (état dépressif, atteinte organique, ivresse, etc.).

La propension au suicide se observerait dans certains cas en association avec la pyromanie, soit pendant l’acte, soit plus tard.

Il semble possible assez généralement de relier la conduite incendiaire à un trouble de l’état affectif libérant des tendances archaïques ambivalentes chez des sujets dont la synthèse du moi est trop faible (ce sont souvent des débiles) pour répondre au frein social des pulsions. C’est ce que tendrait à montrer la cessation des pratiques du pyromane à partir du moment où il est dévoilé (Oules).

L’obsession vraie entraîne du point de vue pénal une atténuation plus ou moins large de la responsabilité. On la reconnaîtra aux autres composantes psychasthéniques (doutes, scrupules, hyperesthésie morale) et à l’existence de phobies ou d’impulsions antérieures. Le plus souvent, l’obsession sera invoquée par un individu lucide et avisé, pervers ou non, pour excuser un incendie réalisé dans des conditions toutes différentes.

L’expert s’entourera de tous les éléments d’information qui peuvent l’éclairer, tant sur la personnalité globale de l’inculpé que sur des faits eux-mêmes, et soumettra le sujet à une exploration psychique en profondeur.

Ch. Bardenat.

La méchanceté suppose un goût à faire du mal; la malignité une méchanceté cachée. (Introduction à la connaissance de l’Esprit humain (1746), Livre LXV, Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues). Image : © Megan Jorgensen.

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