Québec psychologique

Jacksonisme

Jacksonisme

Jacksonisme et Néo-Jacksonisme-Dissolution en psychiatrie

En 1884, le neurologiste anglais Hughlings Jackson, s’inspirant de la doctrine régnante en philosophie, la doctrine « évolutionniste » de Herbert Spencer, formula une théorie de la dissolution des fonctions nerveuses, inverse de leur évolution, qui devait trouver de nombreuses applications et un grand retentissement en neuropsychiatrie. C’est surtout dans le domaine de la neurologie pure que les Anglo-Saxons exploitèrent d’abord cette conception, formulée pourtant à l’origine par son auteur à propose de la folie et des facteurs.

En pays de langue française, c’est au psychologue Th. Ribot qu’on doit la première application de cette doctrine à la psychologie pathologique, à la fin du XIXe siècle. Ultérieurement, les importantes publications de von Monakow et Mourgue (1928), de H. Ey et J. Rouart (1936), de J. Delay (1951) ont développé et enrichi cette conception et créé ce que l’on appelle aujourd’hui’ le « néo-jacksonisme », comme nous le verrons plus loin.

1. Les principes formulés par Jackson. – Le sens général de l’œuvre de Jackson est de détacher les symptômes de l’étroite et directe dépendance de la lésion. Pour cet auteur, les fonctions s’inscrivent et se hiérarchisent dans le système nerveux, de même qu’elles peuvent se désintégrer suivant un ordre et des lois qu’il a formulés.

1) L’évolution se fait du plus organisé, c’est-à-dire du centre bien organisé le plus inférieur, vers les centres supérieurs moins bien organisés ; du plus simple vers le plus complexe ; du plus automatique vers le plus volontaire.

2) La dissolution, processus inverse, se fait dans le sens le moins organisé, du plus complexe, du plus volontaire, vers le plus organisé, le plus simple et le plus automatique.

3) Dans le trouble nerveux, correspondant à un palier de dissolution, il y a deux éléments à considérer : un premier élément négatif correspondant à la suppression de la fonction d’un centre supérieur et un élément positif, constitué par la libération et l’hyperfonction des centres sous-jacents. La maladie est seulement la cause des conditions physiques de l’élément négatif de l’état mental ; la maladie ne crée pas, elle détruit et libère.

Selon ces principes, Jackson considérait que les maladies nerveuses ou mentales devaient être envisagées sous l’angle de la dissolution et de ses degrés, et dans ses facteurs de folie, il faisait entrer en ligne de compte la profondeur et la vitesse de la dissolution, l’influence de la personnalité et de l’âge du sujet et l’incidence des états organiques et des circonstances extérieures. Plus rapide est la dissolution, plus grande est l’activité du niveau d’évolution qui persiste. Une dissolution rapide, mais profonde, a moins de conséquences qu’une dissolution superficielle et il citait à ce propos, à côté des dissolutions définitives ou transitoires créant la folie, les dissolutions réalisées par les comas postépileptiques, les confusions, les ivresses alcooliques et, ajoutait-il, toute autre dissolution ayant son origine dans une intoxication, un trouble vasculaire ou autre portant atteinte à la structure et à la fonction des cellules nerveuses des centres supérieurs.

Jackson ajoutait qu’il fallait tenir compte de plusieurs sortes de dissolutions, suivant la zone atteinte et son étendue : dissolutions locales, dissolutions générales. Jamais la régression ne représente une phase exactement reproduite de l’évolution. Jackson parle d’une modification de la personnalité qui devient autre, mais reste « celle du même homme ».

II. – L’expansion de ces principes : Néo-jacksonisme, Dynamisme et Organodynamisme. – L’œuvre de Ribot s’est inspirée des théories jacksoniennes et dans la série des études de psychologie pathologique qu’il publia à la fin du XIXe siècle, sur les Maladies de la Mémoire, de la Volonté, de la Personnalité, sur la disparition des sentiments affectifs, il choisit pour guide Jackson et ses conceptions sur la dissolution : on connaît certaines de ses applications concernant la disparition des souvenirs les plus récemment fixés ou des sentiments les plus évolués qui sont du reste citées en psychologie sous le nom de « loi de Ribot ». Aussi est-il légitime de parler avec J. Delay qui lui a consacré une très complète et très intéressante étude, du « néo-jacksonisme de Ribot » (Encéphale, 1951, #3). Jackson lui-même rendit hommage en 1884 à « l’œuvre originale et de grande valeur accomplie dans cette direction » par le grand psychologue français.

Après Ribot, on ne parla plus guère de Jackson dans la psychologie française jusqu’à ces dernières années : on a assisté depuis à une véritable floraison du « néo-jacksonisme »; mais « il semble que dans l’enthousiasme de la renaissance, on ait quelque peu oublié les conditions de la naissance, et le nom et l’oeuvre de Ribot n’ont guère été rappelés à cette occasion (J. Delay).

Ce que l’on appelle le « néo-jacksonisme » remarque encore le même auteur, « n’est pas seulement une résurrection du jacksonisme, il en est aussi une évolution ». « Il se propose en effet de mettre en évidence le rôle primordial que jouent dans l’organisation et la désorganisation des fonctions, le dynamisme instinctif et les forces de l’inconscient, autrement dit d’intégrer à l’œuvre de Jackson les découvertes de Bergson et de Freud ».

En 1928, parut l’importante étude de von Monakow et Mourgue : « Introduction biologique à l’étude de la neurologie et de la psychopathologie » où sont mises en relief l’intégration et la désintégration de la fonction. Cet ouvrage a pu être considéré comme le « véritable manifeste du néo-jacksonisme ». Pour ces auteurs, « la base de la vie organique et psychique est une force propulsive qu’ils appellent la hormé et qui n’est autre que l’élan vital de Bergson, instinct formatif à partir duquel se différencient toutes les fonctions de l’organisme ». Ils font aussi une large part aux travaux de Freud sur le rôle de l’inconscient et de l’instinct tout en lui reprochant d’avoir ramené les tendances à l’instinct sexuel.

H. Claude et ses élèves, en particulier H. Ey et J. Rouart ont développé une conception très voisine qui se propose de concilier Jackson et Freud; cette conception est connue sous le nom d’organodynamisme ; dans toute maladie mentale il y aurait une composante organique ou négative et une composante dynamique ou positive ; la composante positive est fournie par les instances affectives et instinctives de l’inconscient.

Rubot avait déjà admis que dans les dissolutions s’extériorisaient les composantes du caractère et il appelait cela « l’inconscient dynamique ». H. Claude fut véritablement le champion de la psychiatrie dynamique en France. « L’écart qui sépare la lésion organique de son expression clinique, la structure lésionnelle de la symptomatologie fonctionnelle, fut en effet le principal objet de ses investigations », aussi bien dans le domaine neurologique que dans le domaine psychiatrique, comme l’a fait remarquer J. Lhermitte. On lui doit les notions de désintégration et de dissolution. H. Claude disait lui-même : « Il y a, dans l’état pathologique, des fonctions qui disparaissent tandis que dans la même condition d’autres prennent une activité nouvelle. Certains centres supérieurs frappés de dissolution, pour emprunter le langage de Jackson, ne tiennent plus sous leur contrôle le jeu harmonique des fonctions cérébrales, d’où l’apparence de démence produite par les propos du sujet, ses actes impulsifs, ses discordances. La maladie est responsable des conditions physiques entraînant l’élément psychique négatif, c’est-à-dire le défaut de conscience ; les symptômes positifs sont l’expression de ce qui reste dynamiquement intact, mais non réglé. « Et il en voyait une confirmation dans l’action des chocs thérapeutiques; « vient-on par l’action thérapeutique du choc à modifier les rapports, même profondément dissociés, on voit la réadaptation bien réglée se rétablir complètement dans les cas heureux ou à des degrés moindres ou plus lentement dans d’autres circonstances plus défavorables ».

C’est à ce mécanisme d’action des chocs que Delmas-Marsalet donnait plus tard le nom de « dissolution-reconstruction ».

Ce sont ces notions « d’écart entre la lésion organique et son expression clinique » et de lésion organique conditionnant les symptômes déficitaires, tandis que « les symptômes positifs sont l’expression de ce qui reste dynamiquement intact, mais non réglé » qui ont été développés par H. Eu sous le nom d’« écart organo-clinique » et d’ « organo-dynamisme » et par lui appliquées à l’ensemble de la psychiatrie.

Il faut en effet donner la place qu’il mérite à un important travail de H. Ey et J. Rouart paru en 1936 dans l’Encéphale, sous le titre de « Essai d’application des principes de Jackson à une conception dynamique de la neuro-psychiatrie ».

Ces auteurs ont confirmé et complété les principes jacksoniens : la dissolution uniforme de l’activité psychique est à la fois une dissolution capacitaire et une involution de la personnalité. Le domaine de la neurologie sera celui des dissolutions exclusivement capacitaires (dissolutions locales de Jackson), sans involution de la personnalité, une seule fonction ayant été atteinte ou ayant disparu. Le domaine de la psychiatrie sera celui des dissolutions capacitaires uniformes en liaison avec une involution de la personnalité. Ces auteurs font remarquer que les signes négatifs constituent une condition importante et nouvelle et que, par la déformation imprimée par la lésion à l’activité psychique générale, bien des réactions, bien des cristallisations viendront constituer un ensemble de troubles d’une structure différente et typique.

Ils ont proposé une échelle des niveaux structuraux réalisés par les dissolutions uniformes qui sont, en allant du plus superficiel au plus profond : 1) Structure névrotique ; 2) Structure paranoïaque ; 3) États oniroïdes ; 4) États dysesthésiques ; 5) États maniaques et mélancoliques ; 6) États confusionnels et stuporeux ; 7) États schizophérniques ; 8 ) États démentiels.

La théorie dynamique ne peut présenter une échelle des niveaux que comme des degrés relativement fixes, mais admettant entre eux une infinité de nuances et de variations.

Il faut substituer à la notion de symptôme particulier la notion de structure pathologique qui est l’évolution typique d’un certain niveau de dissolution. Les dissolutions fonctionnelles locales ont pour caractère propre de porter sur des fonctions nettement isolables cliniquement et physiologiquement : marche, équilibre, tonus musculaire, expressions verbales, perceptions sensorielles rattachables à l’intégrité de certaines zones d’encéphalite.

Les signes de dissolution locale pourront se présenter comme des manifestations localisées, sans altération du psychisme ou de la personnalité ou comme des manifestations d’une régression psychique uniforme. Par exemple, les hallucinations qui alimentent parfois certains délires ne peuvent les engendrer; elles ne sont que le signe d’une dissolution locale évoluant à l’intérieur d’une dissolution uniforme.

« L’esprit de la conception jacksonienne invite neurologues et psychiatres à ne pas être que l’un ou l’autre pour devenir des neuropsychiatres conscients de l’unité de leur méthode et de la dualité de leur objet ».

La conception de dissolution telle que l’a présentée Jackson et telle qu’elle a été développée et enrichie par la suite a eu une répercussion profonde en neuro-psychiatrie. Cette notion, ainsi que celle de symptômes négatifs et positifs est, à la base même des grandes « Études psychiatriques » de H. Ey. Qu’il nous suffise de rappeler l’analyse pénétrante qu’il a faite du sommeil et du rêve ; le processus hypnique entraîne une dissolution des fonctions neuro-psychiques (conscience, tonus musculaire) ; c’est le phénomène négatif ; le phénomène positif est représenté par la pensée du rêve, c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes vécus par la conscience amoindrie (« conscience imageante »).

Rappelant la conception de Moreau, de Tours, sur l’identité du rêve et de la folie, le même auteur a bien montré les rapports qui existaient entre la dissolution hypnique et les dissolutions psychopathologiques : onirisme des psychoses aiguës, états oniroïdes et enfin, structures délirantes des psychoses chroniques qui ne sont que les manifestations positives d’un psychisme dégradé par des dissolutions d’importance et de profondeur variables. Dans les formes de régression continue et profonde de la vie mentale (démence), le trouble négatif domine; cependant, la « part subsistante », l’aspect positif ne manque presque jamais : faux souvenirs, fabulation, idées délirantes, absurdes, etc. (conscience démentielle).

« Nous comprenons maintenant, ajoutaient dans leurs commentaires H. Ey et Rouart, que Jackson, si génial et si profond, n’ait pas pu porter à maturité son œuvre. Il lui a manqué la notion d’une hiérarchie des couches profondes de la personnalité basée sans doute sur la hiérarchie des fonctions nerveuses, mais la débordant, soit qu’il s’agisse des couches de l’inconscient instinctivo-affectif, telles que Freud les a décrites, soit qu’il s’agisse de la hiérarchie des fonctions du réel qu’a établies P. Janet. »

Ant.Porot.

Organo-dynamisme

La théorie organo-dynamique de H. Ey, inspirée de la conception neurologique de H. Jackson, considère les fonctions psychiques comme hiérarchisées, la dissolution des supérieures entraînant la libération des inférieures, contrôlées par elles. Elle distingue les dissolutions uniformes ou globales – celles des cycles fonctionnels complexes – et les dissolutions partielles, celles des fonctions dites instrumentales, inscrites dans les cycles sensorimoteurs simples.

Au-dessus des fonctions « instrumentales », intimement liées à la structure du système nerveux dont elles épousent la forme (langage, gnosies, systèmes réflexes conditionnels) sont placées des fonctions psychiques « énergétiques » (fonctions du réel, fonctions d’intégration et de synthèse de la conscience, etc.).

L’activité de ces fonctions est ouverte au progrès de la connaissance et de la volonté et son exercice introduit dans la vie de l’individu des variations dites psychologiques (passions, idéaux, réactions aux événements, etc.). Mais il est une autre sorte de variations qui ont, elles la valeur de régressions. Elles proviennent de l’action empêchante, perturbatrice ou destructrice que les fonctions organiques déterminent sur l’activité psychique. Ce sont ces variations venues « d’un bas » qui, se manifestant, sous forme de dissolutions, constituent l’objet propre de la psychiatrie. Il n’y a donc pas de psychogenèse pure des troubles mentaux.

En effet, la psychose procède essentiellement d’un déficit énergétique, d’une déficience de la « tension psychologique » qui, selon P. Janet, maintient normalement l’équilibre des instincts et assure la précision et l’efficacité de notre pensée ou son adaptation au réel. Mais le processus morbide n’agit pas sur une matière inerte. Il agit sur un système (héréditaire ou acquis) d’énergies organisées. La psychose est faite aussi de la libération de la part subsistante de l’être psychique; la folie libère les tendances animales, par suite d’un « échappement au contrôle ». Le travail évolutif de la psychose transforme la conscience de la personnalité du malade « sous la double influence du déficit énergétique d’une part et, de l’autre, des vivantes réactions des instances psychiques subsistantes ou des tendances que constitue sa personnalité (H. Ey).

On voit que cette théorie tient un grand compte des modifications globales de la structure de l’organisme psychique. À la séméiologie purement analytique, elle veut substituer une phénoménologie structurale plus vaste et plus réelle, visant à pénétrer les ensembles significatifs, les expériences vécues de la pensée morbide, – tendances qui modernisent la psychiatrie traditionnelle, statique et introspectionniste.

Mais on lui reproche de retourner à son insu, d’une part, à la transposition chère à l’ancien matérialisme mécaniste, du physiologique (neurologique) dans la psychologie, et, d’autre part, au découpage métaphysique de l’être psychique en autant de fonctions distinctes, hypothétiques que de types morbides à expliquer.

A. Hesnard.

Il plongea une dernière fois son regard dans les gravures, incompréhensibles pour lui, ne pouvant se défendre d’une certaine fascination pour cet objet. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photo : Le Scaphandrier géant par Megan Jorgensen.
Il plongea une dernière fois son regard dans les gravures, incompréhensibles pour lui, ne pouvant se défendre d’une certaine fascination pour cet objet. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photo : Le Scaphandrier géant par Megan Jorgensen.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *