Québec psychologique

Délires

Délires

Délires (concept et généralités)

1. Historique et nosographie

Chaque fois qu’il y a erreur dans les perceptions ou déviation dans le jugement, l’esprit peut émettre des idées fausses. L’idée fausse devient idée délirante quand elle est en opposition avec la réalité ou choque l’évidence. Une idée délirante qui se maintient et se poursuit constitue le délire.

C’est donc la pensée déréelle du « déréistique » (v. ce mot) qui caractérise essentiellement, sur le plan intellectuel, le délire (P. Guiraud). Seglas avait soutenu, le premier, qu’il n’y avait pas de différence entre essentielle entre l’erreur et le délire, l’idée délirante se sépare de l’erreur surtout par ses causes et ses conséquences. Pierre Janet voyait dans le délire une forme « anormale » de conduit du récit de certains éléments de la vie. Gelma s’appliqué à rechercher les critères distinctifs du délire et de l’erreur, rendus parfois difficiles par les transitions insensibles qui séparent les deux éléments et aussi par la rencontre chez un même sujet d’alternances entre la pensée déréelle et la pensée normale : il donne comme attributs du délire sa contradiction intérieure son irréductibilité foncière, la désocialisation de la pensée morbide et sa nature autistique, le verbalisme spécial qui l’accompagne souvent et tous les symptômes somatopsychiques d’escorte.

À première vue, le délire se présente donc comme un trouble intellectuel, comme un désordre de la pensée. Pendant très longtemps, toute l’histoire des délires s’est écrite et ordonnée par rapport aux idées ou aux thèmes délirants. Mais, en réalité, derrière ce désordre intellectuel, il y a presque toujours une altération profonde du psychisme et de la personnalité et parfois un véritable état morbide général : c’est l’état délirant, appelé aussi quelquefois le délire, état morbide tantôt aigu, tantôt chronique, tantôt passager et parfois durable.

Il convient donc d’examiner le problème du délire sous ce double aspect :

  1. Les idées et les thèmes délirants ;
  2. Les états délirants.

II. Les idées et les thèmes délirants

a) Les formules expressives. – Les idées délirantes peuvent être à thème multiple ou unique ; quand elles sont multiples et disparates, elles sont dites polymorphes; quand elles sont uniques et organisées suivant une certaine ligne, elles sont dites systématisées. Il peut y avoir des constellations d’idées délirantes s’organisent entre elles chez un même sujet (persécution et grandeur, négation et auto-accusation, etc.)

Dans quelques cas, l’idée délirante est soigneusement dissimulée par un malade réticent ; dans d’autres, elle est présentée avec une apparence de vraisemblance et sa fausseté n’est pas reconnue d’emblée ; certains délirants ont une logique déductive, qui peut impressionner à première vue et faire méconnaitre à un esprit non averti les désordres morbides ; d’autres, au contraire, ont, d’emblée un cachet d’incohérence, d’absurdité, d’énormité qui trahit l’atteinte du jugement, soit qu’il s’agisse d’une carence constitutionnelle, soit qu’elle résulte d’un affaiblissement démentiel (v. Absurdité, Énormité).

En règle générale, toutes les idées délirantes sont centrées sur la personne du sujet ; elles revêtent des formules multiples que nous ne pouvons énumérer dans le détail. Trois grands groupes principaux peuvent les résumer : 1) Les idées de persécution, préjudice moral, social, professionnel, influence corporelle et psychique ; 2) Les idées de satisfaction intellectuelle ou physique, puissance, richesse ; à quoi on peut ajouter mysticisme, jalousie, etc. ; 3) Les idées délirantes mélancoliques de ton affectif pénible : indignité, auto-accusation, etc. (chacun de ces thèmes délirants est étudié au mot correspondant).

b) Les mécanismes d’organisation. – L’organisation apparente des délires repose sur des mécanismes qui semblent différents à l’origine, mais qui peuvent se combiner au cours de l’évolution. La psychiatrie classique leur reconnaît quatre modes de formation :

  1. Par une perception anormale, hallucination (délire hallucinatoire)
  2. Par une représentation purement mentale et spontanée à laquelle le sujet attache d’emblée sa conviction : c’est le phénomène de l’intuition (intuition délirante).
  3. Par fausseté d’esprit qui fait interpréter un phénomène réel et normal dans un sens anormal et contraire à la vérité ; c’est l’interprétation délirante.
  4. Par simple fabulation (délire d’imagination).

III. Les états délirants

Historiquement, a fait remarquer H. Ey, on peut constater que la notion d’idée délirante, plus en conformité avec les théories « localisationnistes », avait pris le pas sur celle d’état morbide qui le commandait (« état délirant) et servait trop souvent de base à l’étude nosologique des délires.

Aujourd’hui, on va plus au fond des choses et l’on considère que les idées délirantes ne sauraient être séparées de l’ensemble de la personnalité du sujet, de sa structure mentale, de ses expériences vécues, de sa vie affective, cette dernière conditionnant pour une large part la croyance à l’idée délirante et commandant ses réactions. Le délire ne saurait être considéré comme « une construction artificielle plaquée sur une personnalité demeurée intacte » (J.-M. Sutter). L’idée ou le thème délirant, ajoute cet auteur, n’est plus que l’expression de l’état morbide délirant dans la sphère intellectuelle, noétique.

Nombreux sont, en clinique psychiatrique, les états morbides qui peuvent s’accompagner d’idées délirantes. Les uns sont fugaces et passagers, comme certaines dissolutions transitoires de la conscience, observée dans la rêverie, les états oniroïdes, l’épilepsie (v. ces mots). A un degré plus élevé et avec une escorte de symptômes généraux ou neuropsychiatriques, c’est l’onirisme des intoxications ou des infections (v. Onirisme, Confusion mentale).

Il existe aussi des états délirants passagers, mais de plus longue durée, susceptibles toutefois de régression, constituant ce que l’on a appelé les « bouffées délirantes », les unes sans cause apparente, les autres survenant comme « psychose réactionnelle » (v. ces mots).

On peut voir aussi des états d’excitation maniaque avec des idées délirantes instables, mobiles, de même que certaines formes d’accès mélancolique sont caractérisées par la prédominance de thèmes délirants bien particuliers d’indignité, d’impuissance, etc. (V. manie, mélancolie).

Mais les idées délirantes peuvent être durables, permanentes et progressives; elles reposent alors, comme nous verrons, sur un trouble profond de la personnalité; elles constituent le groupe important et complexe des délires chroniques (v. ce mot) que nous étudions plus loin.

IV. Pathogénie des délires

Derrière toutes les formules cliniques et thématiques que revêtent les délires et en dessous des mécanismes d’action qui les soutiennent et les développent, il est intéressant de rechercher le désordre initial et foncier qui a perturbé l’équilibre psychique et l’entretient ; c’est ce que l’on a appelé la « psychopathologie » des délires.

On doit distinguer, avec H. Ey, les « expériences délirantes aigus » et les « organisations délirantes chroniques de la personnalité ».

a) Dans les premières, se place toute une gamme de faits allant de la perplexité anxieuse jusqu’aux états confuso-stuporeux (états dysthymiques, états de dépersonnalisation, états oniroïdes et oniriques, toxiques et infectieux, états crépusculaires post-épileptiques). Il s’agit presque toujours d’une dissolution à des degrés divers et souvent temporaire de la conscience avec libération plus ou moins vive d’images, assimilables au rêve qui se produit dans la dissolution du sommeil ; c’est pourquoi on les appelés « délires de rêves », « délires oniriques » (Lasègue, Chaslin, Régis). Après un délai variable, la restauration de la personnalité se fait généralement dans son intégralité, mais si l’action dissolvante a été prolongée ou particulièrement nocive (cas des confusions mentales et de l’alcoolisme chronique), on pourra assister à la formation de délires secondaires résiduels, véritables séquelles de la détérioration initiale.

b) Le problème est plus malaisé à résoudre quand il s’agit de la genèse des délires chroniques. Cette question a fait l’objet d’importants rapports et d’intéressantes discussions au 1er Congrès international de Psychiatrie (Paris, 1950). Il n’est pas douteux qu’il faut retenir, dans un certain nombre de cas, une prédisposition, soit héréditaire, soit acquise sous l’influence de divers facteurs somatiques, psychiques et sociaux, qui ont manifesté leur agression sur la personnalité du sujet. Ainsi qu’on l’a dit, la personnalité du délirant doit être envisagée à la lumière de la psychologie différentielle et de la caractériologie. C’est ce qui explique que, suivant les cas, comme l’a fait remarquer Rouart, « une expérience onirique ou oniroïde reste un épisode isolé ou soit happée par un être qui n’attendait que cette occasion pour délirer ».

J.-M. Sutter, chargé de résumer les discussions du Congrès international de Psychiatrie, a fait remarquer que toutes les explications émises sont d’accord pour admettre qu’il existe un trouble primaire de la personnalité, dont le sujet a plus ou moins conscience (« malaise vital » de certains auteurs) et qui modifie profondément ses rapports avec le monde extérieur (« l’être dans le monde »).

Mais quelques divergences apparaissent au sujet des manifestations premières : pour les uns, il s’agit d’un désordre partiel et pour les autres d’un trouble d’emblée global et indissociables. Parmi les partisans de la première conception, les uns mettent en avant d’abord un trouble du jugement, d’autres un troubles des instincts, d’autres enfin des altérations de la somatognosie. Les partisans du trouble global indissociable sont nombreux, invoquent soit une dissolution (H. Ey), soit une conduite régressive vers une mentalité primitive (Steck) ; H. Aubin a montré à ce propos, dans son livre sur L’homme et la magie, la reviviscence chez les délirants de la « pensée magique » commune aux primitifs et aux enfants avec de fréquents survivances chez l’adulte dit « normal ». Les écoles phénoménologiques se rangent aussi parmi les partisans de la théorie globale indissociable (v. Phénoménologie).

Nous retrouverons à l’article des Délires chroniques le point de vue des différentes écoles sur cette psychopathologie et la critique très pertinente qu’on a faite Guiraud.

A. Crémieux et R. Pujol ont fait remarquer (A.M.P., octobre 1954) que, pour expliquer « la transformation initiale de la personnalité, base de l’expérience délirante, invoquait deux types d’explications : soit la survenue d’un processus pathologique et probablement pour nombre de processus schizophréniques), soit le développement d’une personnalité qui, du fait à la fois de ses tendances primordiales et des événements, verse à un moment dans une organisation délirante. Ces auteurs rappellent qu’une explication de ce genre a été donnée par Lacan, spécialement pour les délires paranoïaques. Pour eux, toujours, la représentation du monde est intimement dépendante du régime propre de la personnalité, et, par rapprochements et différences, ils montent que le sujet sain, capable d’un certain recul vis-à-vis de sa représentation et de soi, aboutit à un monde ouvert, souple, perfectible, et de communications aisée avec ses semblables tandis que le délirant, par des processus analogiques, est conduit à s’enfermer dans un monde de contrainte et de solitude, reflet du débordement intérieur par ces forces affectives qui échappent à son contrôle.

Ant. Porot.

Délire

Délire comme l’expression de nos vies. Photo de GrandQuebec.com.

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