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Tragédie de l’onde

Tragédie de l’onde

Onze personnes perdent la vie dans une tragédie de l’onde des plus affreuses

Le drame se déroule dans les eaux glacées du St-Laurent, à une dizaine de milles au sud de la métropole. Les cadavres ne sont pas encore repêchés. Cinq hommes sauvés de la mort. 25 février 1941

Comme un immense linceul noir, l’obscurité enveloppa, hier soir, les flots agités d’une large mare sise au milieu des glaces du Saint-Laurent, près de l’île Descrochers, à quelque dix milles au sud de la métropole. À l’aurore, aujourd’hui, des plongeurs se rendront sur place et tenteront de localiser les cadavres des onze victimes qui furent englouties dans une affreuse tragédie de l’onde survenue vers 6 heures 30 hier matin. Il y avait apparemment seize occupants à bord du camion découvert qui fit un plongeon des plus dramatiques dans les eaux glacées du fleuve et, de tous ces manœuvres qui s’en allaient joyeusement à leur travail, cinq furent sauvés de la mort d’une façon presque miraculeuse. Quatre de ces derniers étaient encore hospitalisés hier soir.

Cette tragédie se produisit à un endroit sis à environ un quart de mille en face de la limite est de la paroisse de Longueuil, où l’eau du St-Laurent a une profondeur d’une cinquantaine de pieds. Tous ceux qui étaient à bord du camion englouti étaient employés de la maison H. Brunelle Limitée, marchants de glace, 1464, rue Préfontaine et 2160, rue Moreau, à Montréal.

Les autorités de la Sûreté provinciale du Québec nous déclarèrent hier soir que, à cause de l’obscurité et de l’endroit particulièrement difficile du lieu de l’accident – l’une des pires tragédies de l’onde survenue dans la région métropolitaine – il fallait attendre à ce matin pour commencer les recherches. Des plongeurs tenteront alors de localiser et de repêcher les cadavres des onze victimes ainsi que le camion submergé.

Les victimes dont on recherchera les cadavres sont les suivantes :

  • M. Philémon Daoust, 34 ans, 1490, rue Préfontaine, présumé conducteur du camion englouti.
  • M. Arthur Dupuis, 45 ans, 535, rue Aylwin, qu’on croyait absent mais qui aurait rejoint le camion au moment où celui-ci était en route pour le fleuve.
  • M. Hulbert Giroux, 45 ans, 1491, rue Dezery.
  • M. Charles Lafranchise, 50 ans, 410, avenue Letourneux.
  • M. Paul-Émile Faucher, 31 ans, 2484, rue Logan.
  • M. Zacharie Meunier, 45 ans, 3255 est, rue Notre-Dame.
  • M. H. Gauthier, 36 ans, 3336 est, rue Sainte-Catherine.
  • M. Jean-Baptiste Gagné. 36 ans, 3221, rue Prévost.
  • M. L.Legault, 35 ans, 520, rue Dezery.
  • M. Ovila Sénécal, 30 ans, 1691, rue Dezery.
  • M. Émilien Lavigne, 19 ans, 1867, rue Davidson.

Ceux qui échappèrent à la mort après avoir passé de 20 à 30 minutes dans les eaux glacées du St-Laurent sont :

  • M. Racelle Lavigne, 17 ans, 1867, rue Davidson, frère de M.Émilien Lavigne, l’un des noyés.
  • M. Marcel Sénécal, 23 ans, 3195 est, rue Notre-Dame, frère de M.Ovila Sénécal, autre victime du drame.
  • M. Benoît Leduc, 19 ans 3235, rue Rouville.
  • M. Ovila Prévost, 30 ans, 1430, rue Préfontaine.
  • M. Jean-Paul Lavallée, 24 ans, 592, rue Dezery.

Tous cinq sont actuellement en bonne voie de guérison, dit-on, malgré leur horrible expérience. MM. Benoît Leduc et Marcel Sénécal sont actuellement hospitalisés à Saint-Luc; MM. Jean-Paul Lavallée et Ovila Prévost sont hospitalisés à Notre-Dame et M. Racelle Lavigne est actuellement sous les soins du Dr Pierre Jodoin, de Longueuil.

M.Jean-Paul Lavallée aida au sauvetage de ses quatre compagnons. Appelé subitement au travail, hier matin, il portait des vêtements plus légers que ses compagnons de travail. À cause du fait que ses vêtements furent moins appesantis que les autres et qu’il ne coula pas à fond, il put se cramponner et se traîner sur la glace. Puis il se traîna jusqu’à Prévost qui se débattait dans l’eau glacée, non loin du bord de la glace, mais incapable d’aller plus loin à cause de ses 250 livres. Lavallée put alors l’atteindre et il le sauva de la mort. Puis les trois autres survivants, dont les vêtements étaient appesantis par l’eau glacée et jetée sur eux, les membres mi-paralysés, furent tous trois sauvés d’une mort certaine par Lavallée et Prévost. L’un des rescapés pleura ; un autre cria et tous tremblèrent sous le coup du froid et de l’émotion. Prévost, dont le rire avait pris l’aspect d’une crise d’hystérie dans l’obscurité, immensément reconnaissant de son sauvetage, encercla Lavallée qui tremblait de froid, dans ses deux bras, puis l’embrassa en riant… les larmes aux yeux.

Un peu plus tard, l’un des rescapés aperçut les phares d’une auto qui passait sur la rive et tous cinq lui crièrent de stopper. L’automobiliste les entendit et il courut à leur secours. Puis d’autres personnes vinrent à leur secours et on les transporta dans une maison de ferme de la paroisse de Longueuil, où on leur donna les premiers soins.

Les autorités policières furent alors averties dans la métropole et des ambulances furent dépêchées sur place, M. Louis Jargaille, directeur-adjoint de la Sûreté provinciale du Québec, dépêcha alors promptement sur les lieux, le détective Henri Pinard, afin de conduire une enquête judiciaire sur les circonstances entourant cette affreuse tragédie de l’onde.

L’on apprît, plus tard, que le camion dans lequel voyageaient les seize coupeurs de glace, suivait un autre camion qui filait sur le chemin balisé sur la glace du Saint-Laurent, au moment de L’accident funeste. Le premier camion était à peu près à cinq minutes en avant du second, et dans le premier véhicule voyageait aussi un groupe de manœuvres préposé au même travail, groupe qui était sous la direction d’un contremaître. Celui-ci avait laissé une lanterne sur la glace afin d’indiquer le chemin au conducteur du second camion. Par erreur, toutefois, le conducteur du second camion se trompa de côté et il conduisit son véhicule directement dans une immense ouverture où le courant est si fort, que la glace ne gèle pas. Avant qu’il put stopper dans l’obscurité, le camion et ses occupants furent engloutis dans l’onde traîtresse.

(Cette triste nouvelle date du 25 février 1941, mardi).

Lorsque les portes s’ouvrirent, ils pénétrèrent dans une vaste pièce hantée de colonnades et de boiseries. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photographie de Megan Jorgensen..
Lorsque les portes s’ouvrirent, ils pénétrèrent dans une vaste pièce hantée de colonnades et de boiseries. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photographie de Megan Jorgensen..

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