Des nouvelles pas fraîches

La vente de fourrures et le royaume d’Italie

La vente de fourrures et le royaume d’Italie

Pouvoir conféré et utilisé à l’insu du signataire

Déclarations sensationnelles au procès de présumés conspirateurs

(une histoire d’escroquerie qui nous vient de l’année 1940)

Le procès de quatre présumés conspirateurs Ernest Stanley Dallman, A. W. Glover, Rolf Pichon et Joseph C. Rigler, accusés d’avoir comploté pour frauder le Trésor fédéral et le public canadien d’une somme de $300,000 en important illégalement des États-Unis des bons du Dominion du Canada, payés $600 à New York et revendus $1,000 à Montréal et à Toronto, s’est instruit hier, devant le juge en chef Gustave Perrault, à une audience spéciale des Sessions de la Paix.

L’honorable F.-Philippe Brais, C.R. Maître Gérald Fauteux, C.R., avocat du ministère public et Maître Rosario Genest représentent la poursuite : ils ont commencé par par produire, devant le tribunal, 200 exhibits. Les premiers témoins entendus ont jeté un jour tout spécial sur cette fantastique affaire.

Ainsi Harold Murphy, 2808, avenue Palisades, à Union City (n.-J.), employé à la Trust Company of North America, 115, Broadways, à New-York, produisit des reçus de vente de bons du Dominion pour un montant de $300, 000.

Tous ces reçus ont été remis à la même personne, le mystérieux Hans S. Feigl. courtier de New-York. Le témoin a positivement identifié la signature de Feigl sur des centaines de reçus, et il a produit la liste des bons remis à ce « financier ». La banque dans laquelle travaillait Murphy recevait les bons du Dominion, et Feigl les recevait au fur et à mesure.

Le royaume d’Italie (?)

Parmi les documents produits, l’honorable Philippe Brais fit expliquer au témoin deux reçus d’annulation d’un bon de $5,000 du « Royaume d’Italie ». Ces bons ont été contremandés par Feigl. Le témoin commença à livrer des bons à Feigl en janvier 1940, et il continua pendant plusieurs mois.

Hier après-midi, l’un des plus intéressants témoins a été Andrew Steiner, 55 ans, 722, rue Bay, à Toronto, brave Israélite qui connu Hans Feigl en Bulgarie, en 1924, et l’a toujours considéré comme un gentilhomme. Sa confiance en Feigl était absolue. Le témoin exposa donc qu’au commencement de l’année 1940, Feigl l’appela de New York pour lui suggérer un commerce de fourrures (avec doublure en bons du Trésor). Un nommé Goldner, de Toronto, devait organiser un syndicat pour l’achat, dans les pays d’en haut, toutes les fourrures possibles et impossibles. Steiner rencontra donc Goldner à l’hôtel Royal York, et l’on parla fourrures.

À une seconde visite, Goldner déclara que les fourrures étant toujours au programme, il avait décidé de présenter au témoin le gérant de la Gentile & Company. Goldner et Steiner se rendirent donc aux bureaux de ce monsieur, et Goldner y signa deux chèques, l’un au montant de $4,000 et l’autre pour $1,000, échangés aussitôt à une succursale de la banque Dominion. Ici, l’honorable M. Brais demande :

– Pourquoi ces argents ?

– Pour l’achat de fourrures dans le Nord.

Trois jours plus tard, Goldner revint, se plaignit de mauvaises affaires, redemanda au témoin ses $5,000 et lui donna $130 « pour sa peine ». Le témoin re revit plus Goldner avant février 1940, alors que celui-ci lui proposa de commercer dans les stocks. Il lui fit une description brillante, imagée de la fortune à réaliser dans ce genre de commerce. Steiner dit à son visiteur qu’il n’avait pas le sou, et Goldner suggéra alors deux autorisations, signées par le témoin, et qui seraient utilisées pour une période de trois mois seulement. Ici le témoin relate :

– Je me rendis donc chez une avocate, mademoiselle Clara Halepin, à 88, rue Richmond, Toronto. J’y rencontrai Rolf Pichon, que je voyais pour la première fois. On me fit signer deux « pouvoirs » et je repartis.

– Goldner vous a-t-il expliqué pourquoi il voulait ces fondés de pouvoir ? Demande l’honorable M. Philippe Brais.

– Il me dit que Pichon, comptable qualifié, devait avoir mon autorisation pour commercer dans les stocks.

– Saviez-vous dans quels stocks ?

– Non ; je donnai ma signature et tout en resta là.

– Vous n’avez pas acheté de stocks vous même ?

– Non, et je ne savais pas que L’on utiliserait ma signature sans au moins n’en avertir.

Et de trois…

À ce stage, Maître Brais, prenant des exhibits, demande au témoin Steiner :

Saviez-vous que la firme de courtage Crane avait acheté des bons du Dominion pour $9,000, à votre nom et à la demande de Rolf Pichon ?

– Je n’en savais rien.

– Saviez-vous que la firme G.R. Mooney & Company avait acheté des bons du Trésor pour $21,000, toujours à votre nom et sur les conseils de Rolf Pichon ?

– Je n’avais jamais entendu parler de ces transactions avant la visite de la police chez moi, le 6 septembre 1940, et je n’ai jamais eu un bon en ma possession.

– Saviez-vous enfin que la firme Doherty Roadhouse avait acheté pour $14,000 de bons du Dominion, toujours à votre nom, et toujours sur les avis de Rolf Pichon ?

– Je l’ignorais totalement.

Le témoin dit encore qu’une fois il rencontra Goldner au Royal York, mais que ce financier lui déclara s’être enregistré sous le nom de Gould. Il ajoute ne pas avoir eu d’autres nouvelles du fameux syndicat de la fourrure. Pichon devait être le gérant de l’affaire. Ici Maître Brais demande encore au témoin :

– Pichon vous avait-il averti qu’il ne servait de votre nom pour acheter des bons ?

– Jamais… J’ai revu Goldner en août 1940, mais comme mon pouvoir était expiré, je ne lui posai pas de questions.

– Goldner ne vous parla pas des achats de bons à votre nom pour $ 50,000 ?

– Non.

– Vous avez mentionné tantôt que votre pouvoir était expiré ? Insiste Maître Brais.

– Oui j’avais signé pour un pouvoir devant couvrir huit semaines.

– Qui vous parla de cette courte période ?

– Mademoiselle Halepin, avocate.

– Quand avez-vous entendu parler de toutes ces transactions pour la première fois ?

– Le 6 septembre, lors de la visite de la police, et si je m’en souviens.

– De mars à septembre, vous n’avez pas entendu parler de Goldner, Pichon et Miss Halepin ?

– Non.

Pouvoir indéfini

L’honorable M. Brais montre à Steiner un document signé de sa main, un second « pouvoir » dans lequel on lit qu’il autorise qui de droit de se servir de son nom pour un période indéfinie et tant que lui, Stiner, n’aura pas décidé de canceller le dit fondé de pouvoir. Il demande une explication au témoins qui déclare :

Pichon m’a donné deux documents à signer, dans le bureau de Mlle Halepin, en me disant qu’il avait besoin d’une copie pour ses filières, et moi j’ai signé sans y attacher trop d’importance.

– Quel devait être votre intérêt dans le fameux syndicat ?

– Il n’en a jamais été question : l’affaire n’a pas marché.

– Avez-vous changé d’autres chèques pour Goldner ?

– Non, et pour les deux seuls encaissés, j’ai reçu $130.

– Vos fonds pour la chasse au renard, pardon l’achat de fourrures ?

– Oui.

Un peu avant l’ajournement, Mlle Clara Halepin, du Barreau de Toronto, prêta serment ; elle doit continuer son témoignage aujourd’hui. Les déclarations de ce témoin ne manqueront pas d’intérêt. La défense est représentée par Mes Henry Weinfield, Samuel Rudenko, J.W. Tanner et Lucien Gendron.

(Cette nouvelle date du 20 novembre 1940).

Le plus philosophe du monde ne saurait s'empêcher d'avoir de mauvais songes lorsque son tempérament l'y dispose. (René Descartes).
Le plus philosophe du monde ne saurait s’empêcher d’avoir de mauvais songes lorsque son tempérament l’y dispose. (René Descartes). Une dame en fourrures. Photographie de Megan Jorgensen.

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