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Jumelles Dionne et la Foire de New York

Jumelles Dionne et la Foire de New York

Les jumelles Dionne à la Foire de New York

Le projet d’exposer les jumelles Dionne à la Foire de New York a soulevé l’opinion publique – Tous les journaux s’y opposent, mais pour les motifs différents – Hygiène, humanitarisme, bon goût et tourisme – La Croix Rouge proteste

Les jumelles Dionne sont les vedettes numéro un du Canada. Tout le monde les connaît et s’intéresse à elles. Il y a des femmes qui découpent et collectionnent presque pieusement les photographies des fameuses quintuplettes, comme d’ d’autres conservent celles des vedettes cinématographiques ou sportives. Du reste ces enfants ont déjà accumulé une fortune enviable rien qu’en se laissant photographier de toutes les façons imaginables pour satisfaire la curiosité du public, lequel ne se laisse pas de les revoir.

Elles ont donc véritablement des personnages publics. Aussi ne faut-il pas s’étonner de l’ampleur qu’a pris le débat soulevé à propos du projet d’exhiber les fillettes à l’exposition universelle de New York. Tout le monde a pris parti, les journaux comme les particuliers. Chacun avait son opinion sur ce sujet. Pendant une semaine les conversations privées se faisaient l’écho des articles de journaux : Iront-elles, n’iront-elles pas ? Devraient-elles ou ne devraient-elles pas y aller ? Faut-il condamner ou approuver les directeurs de la foire new-yorkaise ? Qui a autorité pour en décider : les parents, le Dr. Defoë, les tuteurs ou le gouvernement de l’Ontario ?

Le Droit est d’avis qu’il serait temps de remettre les fillettes sous la seule et entière autorité de leurs parents. Il écrit en effet :

« Nous ne pouvons qu’applaudir à tout ce qui se fera pour rapprocher les jumelles de leurs parents et leur permettre d’être élevées dans une atmosphère familiale. À en juger par les photographies qu’on voit périodiquement dans les journaux, les parents Dionne sont rarement en compagnie de leurs célèbres fillettes. On les voit quelquefois avec leurs garde-malade, la plupart du temps avec le Dr. Defoë, jamais avec leurs parents. C’est à se demander si elles se sont pas devenues orphelines.

Il est question que les jumelles Dionne aillent cet été à l’Exposition universelle de New York. Elles sont invitées par les directeurs de cette exposition et une partie des recettes qui résulteraient de cette visite serait versée à la Croix Rouge canadienne. Les jumelles seraient donc exhibées dans une place publique comme des phénomènes. Il est probable que les tuteurs n’accepteront pas cette offre. S’il s’agissait d’un simple voyage d’excursion, pour le plaisir des jumelles et sans aucune obligation de leur part, ce serait une autre affaire. Quoi qu’il en soit, il faudrait que les parents soient consultés d’abord et que l’un tienne compte de leur décision.

« Le Droit » revenait même sur la question dans un autre article où il écrivait : » Les parents, quoi qu’on en ait dit, n’ont pas donné leur consentement à ce projet et le bureau des tuteurs n’a reçu encore aucune demande officielle à ce sujet. »

L’Action catholique est tout à fait de l’avis du quotidien d’Ottawa.

On pense, ici, absolument comme votre confrère du « Droit », quant à la nécessité de permettre aux jumelles Dionne de vivre dans une atmosphère familiale. Tout en reconnaissant que l’on a bien fait de ne rien ménager pour assurer la survivance et la pleine santé des cinq. Il ne faut pas oublier que ces enfants, comme tous les enfants, appartiennent d’abord à leurs parents et que si l’on a le droit d’assister ceux-ci en un cas aussi extraordinaire, on n’a pas celui de soustraire leurs filles à leur amour et à leur surveillance.

Nous serions les derniers à nier l’autorité légitime des parents sur leurs enfants. Mais on pourrait tout de même se demander si les raisons qui ont motivé l’intervention du gouvernement et la formation d’un bureau de tuteurs ne sont pas encore valables. A-t-on oublié qu’il fut un jour question d’exhiber les jumelles à Chicago et que quelqu’un, qui leur touche de très près, était si bien disposé à accepter cette offre qu’à défaut des enfants il est allé lui-même se faire voir dans la capitale des abattoirs ? Il n’y a pas de cela si longtemps et les fillettes étaient alors bien moins qu’aujourd’hui en état de supporter une telle corvée. Peut-être ce quelqu’un s’est-il ravisé…

Les journaux ontariens

En tout cas, s’il n’en tenait qu’aux journaux, les jumelles resteraient chez elles. On comprend que les journaux ontariens préfèrent garder dans leur province des enfants qui constituent à elles seules une attraction touristique aussi importante que les chutes du Niagara. Mais ce serait leur faire injure que de leur prêter ce motif intéressé quand la Croix-Rouge elle-même, qu’on a voulu mêler à ce projet, a tout de suite refusé le bénéfice qu’on prétendait lui en faire tirer. L’Ottawa Journal l’en félicite en ces termes :

La Société canadienne de la Croix Rouge a refusé de partager tout bénéfice qui pourrait provenir de l’exhibition des quintuplettes Dionne à New York. Les directeurs de cette société doivent être grandement félicités de cette décision. Même pour un demi-million de dollars la Croix-Rouge ne pouvait se mettre dans la position de patronner l’exploitation de ces enfants canadiens : elle a besoin d’argent, mais pas à ce point.

Même ton au Globe and Mail qui, aux félicitations, ajoute :

Peu de gens savent peut-être quel grand intérêt la Croix-Rouge porte aux quintuplettes. C’est une infirmière de la Croix-Rouge qui leur a procuré les soins de nourrice (nursing care) pendant la première année. La même organisation a construit et équipé leur garderie et leur hôpital. Le président de la division ontarienne de la Société de la Croix-Rouge fut l’un de leurs premiers tuteurs. Exploiter dans un but de louer ce petit groupe d’êtres humains ne le serait pas.

La Toronto Daily Star y met moins de forme et même moins d’humanité Il s’en tient presque aux questions d’argent et de tourisme, à l’intérêt de la province et à l’avantage pécuniaire des jumelles. Certains de ses lecteurs ont dû trouver cela shocking… Des influences cherchent à détourner le tourisme du Canada, écrit-il en substance, et il serait inconcevable que notre pays exportât ainsi une de ses principales attractions touristiques. Le Toronto Star, au moins, ne camoufle pas son point de vue en dissertation humanitaire. Au contraire, il fait suive ce qui précède d’une dissertation économique sur tous les avantages directs et indirects du tourisme, pour conclure : « D’un point de vue économique, il est donc de la plus grande importance que la principale attraction touristique de l’Ontario soit gardée chez nous. »

Après cela, le Toronto Star veut bien songer aux jumelles elles-mêmes pendant une dizaine de lignes dont il faut citer la première : Du point de vue des quintuplettes, cela est important, aussi. Cet « aussi » est ineffable. Mais pas autant que la suite de l’article qui nous ramène aux questions pratiques : si l’on veut augmenter le revenu des jumelles, écrit-il, en imposant un prix d’admission à quiconque voudra les vois à New York, pourquoi ne pas demander un prix d’entrée à Callander même, où beaucoup de touristes s’étonnent de voir les jumelles gratuitement ?

Il n’y a pas à dire, au Toronto Star, on a le sens des affaires !

On l’a peut-être moins à New York, où les journaux sérieux n’approuvent guère le projet. C’est sûrement pour d’autres motifs que ceux du Toronto Star que le New York Times trouve le projet de mauvais goût. Et le Soleil, qui reprend l’expression du New York Times, écrit :

Ce ne serait pas juste pour les pupilles du Roi de les exposer à la curiosité des foules, avec d’autres spectacles, d’une qualité diversifiée et d’un goût plus que douteux. D’ailleurs, en autant que la santé des jumelles est concernée, ce séjour prolongé, pendant la saison chaude, dans un milieu aussi bruyant que le mid-way de la Babylone américaine, ne paraît pas recommandable. Beaucoup de gens seront de l’avis du journal new-yorkais, qui dit ouvertement que ce projet a quelque chose d’inhumain et d’humiliant, comme le sentiraient probablement des parents que le besoin forcerait à le considérer sous tous ses angles.

Les jumelles Dionne et la Croix Rouge perdront peut-être l’occasion de gagner un demi-million en six mois. Mais, Dieu merci, elles peuvent se dispenser de le gagner à ces conditions.

(Publié dans Le Canada, jeudi, 18 janvier 1940).

Voir aussi :

Jumelles Dionnes. Photo de l"époque, image libre de droits.
Jumelles Dionnes. Photo de l »époque, image libre de droits.

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