Le défi canadien face aux réfugiés en 1979
Le geste apparaît inédit: c’est l’attitude personnelle des citoyens qui déterminera le degré de générosité officielle du gouvernement canadien envers les réfugiés asiatiques. Politique habile et rusée, diront certains. Il faudrait plutôt y voir une possibilité de conscience sociale et démocratique qu’il vaut la peine de mettre à l’épreuve.
En acceptant de recevoir 5O.OOO réfugiés d’ici à la fin de 1980. le Canada manifeste uni souci humanitaire exceptionnel. Mais il faut bien se dire que la générosité d’un gouvernement signifie bien peu de choses. Elle peut même fausser la réalité: on a beau ouvrir toutes grandes les portes du pays, la responsabilité de l’accueil appartient finalement aux personnes qui reçoivent les étrangers dans leur ville ou leur communauté.
Le ministre de l’Immigration, M. Ron Atkey, a trouvé la façon de susciter la responsabilité. Les personnes, individuellement ou en groupe, devront s’engager avant le gouvernement.
En exigeant que les Canadiens s’engagent à parrainer la moitié du total des réfugiés, le ministre ne fait pas que diminuer les dépenses gouvernementales: il prépare un esprit, une mentalité d’accueil. Déjà, on compte un grand nombre d’organismes et d’associations qui regroupent les forces de ceux qui veulent bien prendre une responsabilité de parrainage. Déjà, la sensibilisation se fait par les media. Tout comme par les témoignages et par l’action de certains leaders religieux ou laïcs. Déjà, on commence à comprendre la pénible situation de ces Vietnamiens qui ne peuvent plus vivre chez eux. Ceux qui se voient repoussés en mer par des pays voisins.
Réfuigés asiatiques
On les appelle maintenant les «boat people». Parce qu’ils s’enfuient sur des bateaux. Parfois y meurent. Parce que des milliers se sont noyés. Des centaines ont perdu tout ce qu’ils avaient aux trains de pirates qui les ont attaqués pour les dépouiller. Parce que leur vie dépend souvent d’une affreuse péniche.
Ces gens ont dû payer le gros prix, très souvent, à des compatriotes profiteurs pour quitter un pays où ils n’ont plus la force de vivre. Ils savent qu’ils partent vers l’inconnu, la souffrance et le danger. Ils préfèrent tout cela à la vie sous le régime communiste de Hanoi.
On a donc là un autre exemple de « paradis » communiste, où l’intolérance sert de base à toute politique. L’idéologie méprise les hommes. C’est drôle comme il faut du temps à bien des gens de chez nous, à nos gauchistes bourgeois, à nos camarades idéologues ignorants des réalités, pour comprendre ce qui se passe. Quand on pense que Joan Baez, aux États-Unis, qui pas sait pour radicale de gauche en dénonçant la présence des troupes américaines au Vietnam, s’emploie maintenant à libérer les captifs d’un gouvernement inhumain. Elle se rend compte que Hanoi a trompé le peuple.
Le Vietnam mérite sûrement de la désapprobation du monde civilisé. On n’a pas le droit de tout laisser faire.
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En faisant plus que sa part dans l’accueil des réfugiés, le Canada se trouve en bonne position pour inviter les pays réunis à Genève à condamner ouvertement le gouvernement de Hanoi. Il ne suffit pas de payer les pots cassés. Il faut faire savoir son désaccord et même son écoeurement à ceux qui les provoquent.
Et il n’y a pas que le Vietnam: le Laos et le Cambodge méritent aussi de savoir que le reste du monde les réprouve. Ceux qui repoussent à la mer des barques où meurent des vieillards et des enfants, ceux qui refusent l’hospitalité à des mourants, ceux qui ne peuvent même pas offrir l’espace d’un camp de transition à des gens démunis qui attendent un secours, ceux-là doivent se faire dire qu’ils contredisent l’évolution de l’humanité.
Les Canadiens prennent le leadership de la générosité. Alors le gouvernement du Canada doit prendre le leadership de la pression politique pour sauver à l’avance des millions de vies. Les pays n’ont pas le droit de soutenir un gouvernement assassin.
Chez nous, et principalement au Québec, l’organisation de parrainage semble se faire avec un succès remarquable: il le faut, car les engagements de notre ministre de l’Immigration sont presque audacieux. Mais il va de soi que le Québec peut recevoir une large part des réfugiés et les intégrer adéquatement à la vie normale d’une société qui sait encore respecter les valeurs humaines.
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Le problème apparaîtra dans les mois qui suivent le moment de forte émotion. Déjà, j’ai vu des gens de chez nous traiter avec mépris un jeune Vietnamien qui travaillait dans un restaurant. Le risque sera encore plus grand dans six ou douze mois, au moment où le chômage fera mal aux familles et principalement aux jeunes.
Il faut dire que les nouveaux immigrés acceptent souvent des travaux que les nôtres méprisent. Il ne faudrait pas trop en profiter pour justifier la paresse ou l’insouciance.
Pour le moment, considérons la situation comme un nouveau défi de générosité et de solidarité. Ça change des autres combats.
Jean-Guy DUBUC. Texte paru dans le journal La Presse, le 20 juillet 1979.