Multiculturalisme

Tsiganes, Gitans et Romanichels

Tsiganes, Gitans et Romanichels

Gitans, Tsiganes et Romanichels…

Jacques Breton (L’interdit, mars-avril 1976, vol. 17).

Le commun des mortels aurait bien du mal à faire la différence entre tous ces êtres plus ou moins connus, venus d’en ne sait trop où et que l’on retrouve un peu partout en Europe, au Moyen et en Extrême-Orient ainsi qu’en Afrique du Nord. Même les ethnologues, les anthropologues, les linguistes et les démographes ne font qu’avancer de prudentes hypothèses ou conjonctures qui laissent sans réponse les questions les plus variées.

Il ne saurait donc être question pour le profane que je suis, de vouloir tirer au clair le mystère de ce peuple si mal connu. Je veux seulement taire part de quelques renseignements obtenus ici et là, auprès de gens qui semblaient s’y connaître beaucoup mieux que moi dans le domaine.

Ceci dit, essayons avant tout de faire la différence entre Gitans et Tsiganes, Romes ou Manouches, Gypsies et Bohémiens. En fait, il semble que ces différentes appellations servent toutes à identifier les individus d’une seule et même race à l’origine mais maintenant, disséminée de par le monde.

Afin de faciliter le cheminement de pensée qui explique ces différents noms, il serait peut-être sage de remonter aux origines de la race qui les engendra tous. Dés la première tentative effectuée en vue de retracer l’origine de ce peuple aux mille facettes, on se heurte aux légendes et aux traditions orales transmises à travers les siècles, enjolivées et déformées d’une bouche â l’autre. Ainsi selon une légende entre mille autres, les tsiganes seraient les descendants d’Adam et d’une première femme qui aurait précédé Ève: échappant ainsi à la faute originelle, ils ne sont pas astreints au travail ni aux châtiments! Selon d’autres récits, le forgeron qui fut chargé de faire les clous devant servir à la crucifixion de Jésus-Christ était Tsigane, et tous ses descendants subissent encore aujourd’hui le courroux divin. Ailleurs, il est question de deux peuples créés à l’origine du monde, vivant en paix jusqu’au jour où une guerre vient mettre fin à cette vie paisible et voit les deux groupes se battre au bord d’une mer qui s’ouvre pour permettre aux uns de s’échapper et d’engloutir les autres, ne laissant que quelques survivants dont les Tsiganes seraient les descendants.

De façon plus vraisemblable, il semblerait maintenant que la patrie des Tsiganes soit située au nord-ouest de l’Inde. Là, il est question dans les récits, d’un peuple qui, il y a de cela très longtemps, entreprit une longue marche vers l’ouest qui les mena vers la Chaldée (la Mésopotamie sur les bords du golfe Persique), puis ensuite en Égypte. Il s’agirait donc d’un périple effectué d’est à l’ouest, soit de l’Inde à l’Égypte. À rencontre de cette théorie, il s’en trouve qui prétendent que le trajet se fit en sens inverse, alors que les descendants de Cham, le fils de Noé, réduits à l’esclavage pour s’être moqués du patriarche ivre, réussirent à se libérer et à conquérir la Chaldée. Lorsque le pays devint trop petit pour ce peuple bouillant, la moitié des habitants partit vers l’Inde (donc vers l’est) alors que l’autre moitié demeurait sur place et s’alliait aux Assyriens pour fonder Babylone. Lorsque Cyrus, roi des Perses, les obligea à quitter ces lieux, une partie d’entre eux alla se fixer en Grèce tandis que les autres gagnaient l’Inde et y retrouvaient les leurs installés « depuis des milliers d’années ».

Donc, qui croire ? Le peuple tsigane alla-t-il de l’est à l’ouest ou en sens inverse? De toute façon, une chose est certaine: on retrouve leurs traces et en Inde et en Égypte, ainsi que tout au long de leur cheminement, peu importe dans quel sens il se soit effectué.

Des fouilles effectuées récemment dans le delta du Tigre et de l’Euphrate (Mésopotamie) ont permis de découvrir des statuettes dont on retrouvera en Égypte d’étranges équivalents datant de l’époque à laquelle les Hyksos (peuples venus d’Asie) s’installèrent dans la vallée du Nil. Il s’agirait-là, d’un même peuple, venu d’Inde, via la Mésopotamie, jusqu’en Égypte, d’où il fut bientôt chassé et qui, semble-t-il, se serait établi le long des côtes espagnoles pour ensuite se disséminer sur tout le continent européen. Cette hypothèse semble renforcée du fait que les Tsiganes se nommaient eux-mêmes Égyptiens.

D’ailleurs, si l’on remarque bien comment ils sont appelés un peu partout, on retrouve un point commun: l’Égypte, puisque en Espagne on les nomme Gitanos, en Angleterre: Gypsies, en Hongrie : Égiptener, en Grèce : Ejiftos. Une vieille chanson gitane raconte : « Je viens d’Égypte et, cheminant par tout le monde, je me nourris; je suis né en Égypte et le monde entier est ma patrie parce que je suis de là-bas. »

Pour ce qui est des chemins empruntés pour aller (ou venir?) de l’Inde à l’Égypte, les hypothèses abondent mais on peut croire que la dispersion se serait faite selon deux voies différentes et en plusieurs vagues successives.

D’une part, on peut considérer que les Tsiganes se sont dirigés vers l’Europe centrale et en Égypte et en Espagne d’autre part. Par contre, il n’est pas interdit de croire qu’il y eut plutôt trois voies de dispersion: par la Perse, la Syrie, l’Arabie et l’Égypte ; par l’Asie Mineure et les rives de la Mer Noire; par le Bosphore, la Thrace et la Macédoine. On peut renforcer cette théorie de deux parcours différents en faisant remarquer que si la langue des Gitans comprend des termes arabes, on n’y retrouve aucune trace d’allemand comme c’est le cas dans les autres langues tsiganes du Centre-Europe. Il y a donc bel et bien eu au moins deux voies différentes de dispersion.

Les Tsiganes venaient-ils tous de l’Inde? On peut croire que oui et l’on sait maintenant que des Tsiganes vivaient en basse Mésopotamie au IXe siècle où ils pillaient les caravanes venant de l’Inde et de Chine. On signale ensuite des Tsiganes à Byzance en 855. Il faut se rendre compte qu’à cette époque, il s’est effectué de nombreuses migrations sur la surface du globe et l’on peut ainsi supposer que c’est à plusieurs reprises que les Tsiganes se sont déplacés de l’est à l’ouest.

On sait maintenant de façon certaine qu’à l’origine, leur langue dérivait du sanskrit indien et encore aujourd’hui on retrouve dans l’actuel Afghanistan des peuplades qui comprennent la langue des Tsiganes. D’ailleurs les ressemblances physiques entre certains peuples de l’Inde et les Tsiganes sont frappantes. On parvient presque (!) à suivre le trajet des Tsiganes lors de leur grande migration ainsi qu’à évaluer la période de temps passée â chaque endroit en étudiant le vocabulaire original qui s’appauvrit au fur et à mesure où l’on s’éloigne de l’Inde alors que le nombre de mots empruntés à d’autres langues est de plus en plus élevé.

Après l’Iran et la Mésopotamie, Byzance et la Crète, au XIVe siècle, les Tsiganes sont rendus en Serbie, puis au Péloponnèse. Au XVe siècle, les principaux centres de dispersion du peuple sont la Moldavie et la Hongrie d’où ils iront vers le nord et le nord-ouest.

En 1418 ils sont à Zurich et l’année suivante on les retrouve en France. Encore à cette époque, les Tsiganes jouissent d’une excellente réputation et toujours précédés de leurs barons ou de leurs ducs, ils sont bien reçus partout où ils passent. Ce n’est que vers le milieu du XVIIIe siècle que l’opinion publique changera à leur égard et verra en eux un peuple errant, plus ou moins honnête et inquiétant.

Encore aujourd’hui, les Tsiganes, fort mal connus, tout en fascinant, laissent une impression d’inquiétude dont les Occidentaux savent mal s’accommoder.

En fait, il s’agit d’un peuple nomade, qui à l’occasion devra peut-être voler une poule pour se nourrir s’il n’y a rien d’autre, mais qui gagne sa vie en exécutant différents travaux quotidiens.

Le Tsigane chante et danse pour dire sa peine et sa joie et il continue son chemin.

En guise de résumé, notons seulement qu’il existe une importante différence entre Tsiganes et Gitans, ces derniers ayant certainement vécu longtemps en Égypte avant de remonter la côte espagnole vers le nord de l’Europe. D’ailleurs, en Espagne, l’influence des Gitans demeure considérable dans la musique et la danse où le flamenco laisse planer des relents d’Orient apportés par les Gitans au cours de leur longue migration de l’Inde à la Mésopotamie et en Égypte.

Par contre, les Tsiganes errants surtout au centre de l’Europe, ont apporté avec eux des rythmes et des airs différents que l’on retrouve dans le folklore russe et la musique hongroise, là où les violons et les tambourins sont synonymes de joie et de mélancolie à la fois.

Origine de la langue tsigane

Lorsque les Tsiganes, partis de l’Inde, et après des étapes en Perse et de longs séjours dans l’Empire byzantin, arrivèrent, entre 1417 et 1418, en Europe occidentale, ils suscitèrent une curiosité intense.

Et dès lors, ces tribus colorées, là où elles passaient avec leurs musique leurs danses, leur vêtements rayés, leurs physionomies étranges, le mystère que les entourait, apportaient de nouvelles images à l’Occident.

Mais de ces gens que l’on appelait Égyptiens, Bohémiens ou Sarrazins, à l’époque de la Renaissance, on ne savait encore que peu de chose. Le géographe Sébastien Munster (né à la fin du XV siècle et mort en 1552) leur consacra tout un chapitre dans sa Cosmographie universelle imprimée à Bâte – œuvre qui eut un succès considérable. Ces vagabonds intriguaient par leur don des langues, car ils parlaient aisément l’allemand en Allemagne, l’italien en Italie, le français en France, et ils avaient leur propre langage. Mais, pour Sébastien Munster, ce langage n’était qu’un jargon incompréhensible, forgé comme l’argot des classes dangereuses.

Au milieu du XVIe siècle, des érudits commencèrent à comprendre qu’il s’agissait d’une langue véritable. Des ressemblances remarquées par des voyageurs entre certaines langues de l’Inde et des parlés tsiganes mirent sur la bonne voie des auteurs qui s’intéressaient aux prétendus Égyptiens.

À la fin du XVIIIe siècle, le mystère était élucidé. La théorie de l’origine indienne était exposée presque en même temps par deux Allemand et un Anglais. De multiples travaux au cours du XIXe siècle confirmèrent cette thèse. La langue tsigane est une langue de l’Inde ; par son vocabulaire et sa grammaire elle se rattache au sanscrit et elle est proche parente des langues vivantes du même groupe, comme l’hindi, le marathe, le cachemiri. Au fonds indien se sont ajoutés des vocables empruntés aux pays où les nomades avaient vécus. Leur lange s’enrichit de mots iraniens, et surtout, au cours des siècles passés dans les terres byzantines, de mots grecs. Les dialectes employés par les Tziganes d’Europe occidentale en contiennent une assez forte proportion ; quelques-unes ont conservé aussi un certain nombre de mots slaves et des mots roumains. Une enquête minutieuse sur le vocabulaire des Gypsies du pays de Galles montre que bien plus de la moitié des mots non anglais qu’ils utilisent est d’origine indienne, près d’un dixième d’origine grecques, un vingtième de provenance iranienne et autant de provenance slave; viennent ensuite quelques mots roumains, germaniques et français.

Sur le problème des origines tsiganes, les linguistes sont maintenant d’accord avec les ethnologues et les historiens. Mais sans doute, à ces clartés un certain public continuera de préférer d’anciennes fables, d’imaginer encore les Tsiganes comme les fils de peuplades perdues citées par Hérodote, les descendants directs des sujets des pharaons ou les survivants des Atlantes

(Extrait de la revue mensuelle Vie et Langage).

Gitane

« Je dis mes peines en chantant car chanter c’est pleurer. Je dis mes joies en dansant car danser c’est rire… J’étais blanc quand je suis né et je vais dire. Ce qui m’a fait devenir brun… J’adore un soleil… Et je me brûle de ses rayons » (Cantique des Cantiques). Illustration : © Megan Jorgensen.

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