Histoire de Montréal

Le vol organisé à Montréal

Le vol organisé à Montréal

Les filous seront étroitement surveillés dans les magasins de la métropole

Le récit d’une femme détective

La population ignore qu’à Montréal existent une foule d’organisations qui vivent du pillage des grands magasins à rayons. C’est contre ces bandes de voleurs qu’une agence particulière de l’Amérique du Nord interviendra à l’avenir en collaboration avec nos différents services de police. Mme Octavie Legrand, une Canadienne-française qui fut, pendant quelques années au service d’un bureau de détectives privés, a bien voulu, pour le bénéfice de nos lecteurs, évoquer quelques souvenirs de sa carrière active à l’emploi d’une vaste magasin à rayons de notre ville.

Le truc de la dame blonde

Quels sont les trucs favoris des voleurs à l’étalage? Demande le journaliste pour entrer immédiatement dans le vif du sujet.

Il y en a des centaines, répond Mme Legrand. Laissez-moi vous en expliquer quelques-uns parmi les plus curieux. Tenez, par exemple, il y a le truc de la jeune maman riche. Je me souviens d’une dame blonde, entre autres, qui m’a donné assez de peine il y a cinq ou six ans… Elle était très bien, cette dame blonde qui accompagnait dans ce grand magasin une nurse tenant par la main un joli bébé de cinq ans, aux cheveux bouclés, aux yeux candides.

Elle parlait avec beaucoup d’aisance dans un langage recherché. Était-ce la femme d’une juge ou d’un ministre? On l’aurait juré. La gouvernante discutait souvent avec sa maîtresse. Le bel enfant, sagement, ne disait rien.

La dame blonde, d’une main légère, soulevait les tissus vaporeux au rayon des soieries.

Rien n’était assez beau; rien n’était assez cher. Les vendeuses s’affairaient autour de cette dame si jolie qui devait être très riche et très difficile à satisfaire.

Les « floor walkers », le chef de rayon, caressaient les cheveux blonds de l’enfant.

Le rayon était en émoi. Pendant ce temps, la nurse emplissait une sorte de grand sac à tout mettre, d’étoffes qu’elle venait de voler au comptoir, sans que les surveillants d’étage, les inspecteurs, le chef de rayon, les vendeuses, absorbées par la belle cliente et son fils, y eussent pris garde.

Les enfants s’en mêlent

Une petite fille de douze ans, au rayon des parfums. glisse des flacons dans son sac d’écolière. Pourtant, elle a l’air sage et très gentille.

Mais sa mère l’oblige à voler. Elle est là, tout près, qui guette les policiers éventuels. Elle surveille aussi l’enfant qui n’ose pas, à cause des veux fixes sur elle, se dérober à sen devoir: voler.

– Mais quelle répression exerce-t-on pour punir ces délits? demande le reporter
du «Petit Journal» vivement intéressé?

J’y arrive, répond Mme Legrand.

La répression

Ce qui o échappé aux vendeurs, aux chef: de rayons, aux inspecteurs de la vente, n’est pas passé inaperçu de tout le monde

Des surveillants ils sont plusieurs par magasin ont vu les voleuses.

À la sortie, ils les arrêteront et les ramèneront à un des gérants de l’administration.

Là, elles seront bien obligées de vider, la nurse son grand sac, la vieille dame sa poche de kangourou, l’enfant son petit sac d’écolière.

Elles se jetteront aux genoux de l’administrateur, pour qu’on leur épargne des poursuites. Elles pleureront, jureront de ne plus recommencer.

On les relâchera peut-être. On relâchera sûrement la fillette. Mais le soir quand elle rentrera chez sa mère qu’elle n’a pourtant pas dénoncés acceptant de passer pour une jeune vicieuse, l’enfant au sac d’écolière sera battue comme plâtre pour s’être fait prendre.

Les grands vols

J’aurais pu parler aussi de ce professeur, de ce riche épicier qui ont eu la main preste, qui sont des kleptomanes, c’est-à-dire des irresponsables. Ils ont la manie du vol comme certains petits chiens préfèrent.… vous connaissez la plaisanterie…

Mais ceux-ci et les voleuses occasionnelles ne sont pas d’un grand danger pour les magasins.

Les surveillants suffisent presque toujours à les pincer. Il est un autre gibier autrement dévastateur. Je veux parler des voleurs organisés en bandes, et des employés du magasin.

Dans un grand magasin, chaque rayon fait une moyenne de deux à trois cent mille dollars de ventes annuelles. Allez donc, sur un tel chiffre, découvrir un détournement de cent ou peut-être de mille dollars et plus. D’autant que des marchandises sont détériorées, rejetées du rayon. Même l’inventaire annuel ne peut pas toujours révéler le vol.

Les employés

Certains employés infidèles (et c’est l’exception, je m’empresse de le dire), le sachant, ne se gênent pas. On commence par un petit vol, pour ses besoins personnels. Puis on vole un peu plus, pour les amis. Puis on vole davantage, parce qu’un jour un mauvais ami vous a dit : « Tu peux te procurer telle marchandise. Vas-y. Je la revendrai. Nous partagerons. »

Et c’est ainsi qu’une vendeuse dans un grand magasin de la rue Sainte-Catherine. Mlle T. a pu, pendant trois ans, voler presque chaque jour, de 25 à 50 dollars de marchandises.

Et c’est ainsi qu’un autre employé pendant dix-neuf ans, a réussi quotidiennement à voter des marchandises dont le prix total atteint un nombre astronomique.

Le marché du volontaire

Les marchandises volées sont « switchées », c’est-à-dire revendues à des receleurs.

Cela est très facile pour les marchandises des grands magasins, car elles sont à l’état de neuf et ne sont pas  marquantes. Il est un axiome dans la pègre : « Vendre des marchandises volées dans les grands magasins est très facile; vendre des marchandises volées par les cambrioleurs est dangereux. »

Cela, c’est le vol par salariés.

Reste la bande organisée.

Je ferai prochainement connaître la théorie de Mme Octavie Legrand sur cet aspect de la question du vol organisé dans les grands magasins.

(Texte paru le 5 février 1928 dans le hebdomadaire Le Petit Journal, par Hubert Castonguay).

Voir aussi:

Ne pas empêcher un crime quand on le peut, c'est l'ordonner soi-même. Les troyennes - Acte second - Scène II - Sénèque
Ne pas empêcher un crime quand on le peut, c’est l’ordonner soi-même. Les troyennes – Acte second – Scène II – Sénèque. Photo de Megan Jorgensen.

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