Économie en vrac

Scandale de tramway : une orgie financière

Scandale de tramway : une orgie financière

Le scandale du tramway de Montréal – Les dessous d’une conspiration

Comment on exploite le public au moyen de la Canadian Light and Power Company – On se joue du conseil de ville

Nous avons commencé, samedi et hier, la publication de l’histoire de la Compagnie du Tramway de Montréal, et des dessous de sa réorganisation avec la « Canadian Light and Power Company » et autres compagnies filiales.

Nous terminons (journal La Presse), aujourd’hui (8 octobre 1918), cette fort peu édifiante histoire. Nous y verrons les dessous d’une immense conspiration, comme le prologue du drame au dénouement duquel nous assistons, en ce moment.

L’histoire a été écrite, en anglais, en 1915, par M. A. Falconer, C.R., président de la « Ligue des Franchises Équitables » (Fair Franchise League).

Elle vaut la peine d’être rééditée en français, aujourd’hui. Les lettres alphabétiques, au commencement de quelques paragraphes, renvoient a quelques notes explicatives, que nous publions avec la dernière partie de l’histoire du Tramway. C’est pourquoi nous invitons nos lecteurs a conserver chacune des publications, afin de les consulter au besoin.

Quatre faits a signaler, entre tous ceux qui défileront dans l’histoire lamentable que nous allons lire :

  1. La touchante harmonie des partis politiques autour des intérêts du Tramway ;
  2. Le spectacle d’une Compagnie moribonde s’emparant d’une puissante Compagnie, sans débourser un sou ;
  3. La facilité avec laquelle on suspendait les règles de la Chambre, pour mieux assurer le succès de la conspiration du Tramway.
  4. La mauvaise foi de la Compagnie du Tramway négociant avec la ville de Montréal.

On cache les affaires de la Canadian Light and Power

Il apparaît très clairement qu’au fond de toute l’émission se trouvait la Compagnie des Tramways. Ainsi les états des recettes de la compagnie des Tramways, et les statistiques, indiquant son grand développement, sont donnés, alors qu’aucun chiffre n’est mentionné des revenus on des dépenses de la Canadian Light and Power Company.

En tout la puissance financière de la Compagnie des Tramways a été utilisée comme suit:

Directement, pour obtenir $9,-000,000 ou environ sur sa propriété et les distribuer parmi les actionnaires. Indirectement pour permettre a la Tramways and Power Company d’emprunter $6,350,000 dont $1,-350,000 doivent être employés au profit des actionnaires de la Tramways and Power Company, et $5,- 000,000 au profit des actionnaires de la Compagnie des Tramways et de la Canadian Light and Power Company, qui avaient consolidé leurs intérêts dans la Tramway and Power Company. Soit en tout $15,350,000, dont aucune partie n’a servie dans le but d’améliorer ou d’augmenter les facilités de transport.

Et seulement environ $3,- 000,000 furent utilisés au but pour lequel ils avaient été autorisés, soit plus de $2,500,000 d’obligations et environ $583,000 de nouvelles actions émises au comptant, et qui furent apparemment dépensés sur le réseau.

Absolue nécessité des recettes du tramway

Il est par suite évident que, pour faire la finance de la Tramway and Power Company, contrôlée par les mêmes gens qui contrôlent la Compagnie des Tramways, les énormes recettes de la Compagnie des Tramways étaient nécessaires, c’est-a-dire qu’elles étaient nécessaires pour produire les rendements sur les débentures et sur les actions ordinaires qui rendaient ces valeurs utilisables a la Tramways and Power Company pour se procurer de l’argent.

Il est aussi à remarquer que la TPC a donné comme garantie collatérale sur ces emprunts assez de valeurs pour contrôler les actions des Tramways et, par contre, à moins que les intérêts sur les débentures ne soient réalisés et payés, le contrôle des Tramways devra passer aux prêteurs de New-York, représentés par la Bankers Trust Company, de New York.

Il est assez évident, par conséquent que les besoins financiers de la Montreal Tramways and Power Company ont beaucoup a faire avec la situation actuelle et que les citoyens de Montréal sont destinés a être exploités afin de suffire aux besoins de la Canadian Light and Power Company et de la Tramways and Power Company.

Un autre aspect

La situation a encore un autre aspect. Le projet de faire la Street Railway Co., se payer par elle-même ne pouvait réussir avant que les débentures des tramways, prises en échanges pour des actions du Street Railway, ne soient vendues. Jusqu’à présent, elles se sont vendues d’une manière générale de 80 à 85. Les prix auxquels on croyait qu’elles se vendraient sont indiqués par l’offre qui fut faite quand la réorganisation eut lieu.

Les détenteurs des actions de la Street Railway Company ont reçu des offres de $37.75 en argent, et de $160 en débentures ou l’alternative, de $250 en débentures, ou en d’autres termes au lieu de $87,75 en argent ils ont reçu l’offre de $90, en débentures ce qui revient à dire qu’il leur a été donné l’option de prendre des débentures à $97.

Il serait intéressant de savoir ce que pensent les personnes ayant manqué assez de prudence pour accepter cette offre.

Comme le stock de débentures était limité et que l’encaisse était également restreinte par les conditions des arrangements, 11 est clair que le seul moyen pour un actionnaire de se procurer les débentures en question, au lieu d’argent comptant, était de l’obtenir des insiders (syndicat de Tendeurs) disposés à échanger leurs débentures contre de 1 argent. Si cette transaction s’était effectuée elle leur aurait rapporte $87.75 en argent et le stock de débentures coté à $97 aurait donné $155.20, soit en tout $242.95 au comptant. Le résultat eût été qu’on aurait retiré les capitaux placés dans le “Montreal Street Railway même l’émission d’obligations et de la vente des débentures, tout en conservant le contrôle en qualité de détenteurs d’actions ordinaires. Ces chiffres sont intéressants, en autant qu’ils révèlent en quoi la Canadian Light & Power est intéressée dans la Compagnie des Tramways.

S’ils se débarrassent de leur stock ; de débentures non seulement recouvreront-ils leur argent, mais ils auront créé un personnel considérable de créanciers aux abois, dont les valeurs ne seront pas garanties par un actif réel, mais bien plutôt par les trois-quarts d’une valeur nominale, soit $12,000,000 et rien que par la puissance de rendement du réseau découlant des franchises, dont la principale et la seule ayant une grande valeur expirera en 1922. Il s’ensuit que, si le stock de débentures doit être payé, l’excédent des recettes d’ici à 1922 ne suffira point à compenser toute cette eau, même si l’on déscontinuait la distribution des dividendes aux actions ordinaires.

De ce qui précède, il ressort que la sorte de franchise recherchée en est une qui au moins perpétuera la puissante faculté de rendement du réseau, qui aujourd’hui représente 43 pour cent sur le capital engagé, s’il était toutefois possible d’établir la valeur du placement d’après les rapports financiers de l’ancienne compagnie. Si l’état de chose actuel se maintient jusqu’en 1922, il est possible que la Cité puisse reprendre ses rues, en payant la valeur du placement actuel, en y ajoutant 10 pour cent.

Les détenteurs de valeurs en arriveraient à un déficit de quatorze millions de dollars, moins le surplus susceptible d’être accumulé d’ici à 1922, apràs defalcation d’un intérêt annuel de $800,000, et sur des valeurs basées uniquement sur | celles de la franchise, et moins aussi tout ce qu’on pourrait réaliser des franchises des faubourgs. Et si les actionnaires du Tramway retirent des dividendes annuels sur un montant de deux millions de dollars, tel que présentement, c’est autant d’excédent de recettes qui ne seront plus disponibles en vue de distributions supplémentaires possibles.

Il n’est pas besoin d’argumenter longuement pour prouver qu’afin d’empêcher un pareil état de choses, l’impossible va être tenté pour perpétuer la présente franchise et pour obliger le public à payer des taux de transport capables d’assurer le paiement de dividendes réguliers sur ‘ ces $14,000,000 de capital gonflé (“watered stock”).

Mais ce n’est pas tout. De fait, ce n’est que le commencement, car le remboursement du watered stock de la Compagnie des Tramways ne profitera aucunement à ceux qui détiennent les valeurs de la Canadian Light & Power.

Une tâche difficile

Il est clair pour tous ceux qui lisent les articles financiers, que l’on s’attend a ce que la Tramways & Power Co. distribue dans un avenir rapproché des dividendes sur ses $15,753,000 de stock, dont environ $9,000,000 représentent du stock de la Canadian Light & Power Co., qui n’a jamais payé un dividende, et qui, d’après la plupart des financiers compétents, n’a jamais été en mesure d’en payer un. La même situation se présente, ou a peu près, en ce qui concerne $4,000,000 de stock de compagnies moins Importantes contrôlées par la Tramways & Power Co. Or, ces $13,000,000 du “watered stock” n’ayant rien a faire avec la Compagnie des Tramways, ne se rapportant d’ailleurs nullement au problème du transport, doivent néanmoins ne pas être perdus de vue; il faut, 1s l’on peut dire, les utiliser, les rendre profitables, et c’est en quoi la Compagnie des Tramways doit jouer son rôle. Voilà donc une autre raison des efforts faits pour l’obtention d’une franchise qui devra rapporter d’énormes revenus a ses détenteurs par l’exploitation des citoyens de Montréal.

Si les besoins des présents détenteurs de la franchise actuelle sont si grands et si ce qui précède constitue un exposé véridique de leurs faits et gestes, il est clair que leur enjeu est considérable,que l’on peut s’attendre à ce qu’ils dépensent beaucoup de leur temps, de leur énergie et de leur argent pour arriver a leur but.

Les citoyens de Montréal commencent à comprendre l’immense importance de la question des tramways, et jusqu’où iront ceux qui recherchent une nouvelle franchise. Mais le public ne peut se rendre parfaitement compte de la situation, à moins d’être renseigné sur le point essentiel.

Conclusion

Ce qui précède n’est qu’un essai pour révéler a ce même public certains faits puisés à des sources autorisées et qui les aideront à se mettre au courant pour qu’il puisse porter un jugement équitable sur la question.

L’auteur de ces lignes est d’avis que toute discussion du problème d’une franchise doit être basée sur des principes sains ; refuser d’en discuter les détails, tant qu’un point de départ Juste n’aura pas été trouvé et tant que tous les faits essentiels n’auront pas été dévoilés. Il est, en outre, absolument juste que le public sache à quoi s’en tenir sur les opérations d’une Compagnie d’utilité publique, tout autant que les administrateurs de la dite compagnie. Il est juste qu’il soit représenté dans le conseil d’administration et qu’il ait accès aux registres et archives de la compagnie.

Et le public devra, au besoin, ainsi que la Legislature, souffrir tous les retards nécessaires, en vue d’obtenir finalement Justice pleine et entière.

Tramway de Montréal
Rocket, le tramway de Montréal. Photo des années 1910, image libre de droits.

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