Vous ne le saviez pas !

Sobriquets nationaux et politiques

Sobriquets nationaux et politiques

SOBRIQUETS NATIONAUX ET POLITIQUES (d’après l’historien E.-Z. Massicotte)

Les journalistes emploient fréquemment des termes tels que John Bull, Jacques Bonhomme, Uncle Sam, Jean-Baptiste, Canuck, etc., pour désigner les peuples anglais, français, américains et canadiens ou la race canadienne-française ; parfois aussi, ils désignent les partis politiques sous les noms de whig et tory ou bleus et rouges, mais comme le public ignore, ordinairement, la raison ou l’origine de ces sobriquets, la plupart du temps bizarres, il nous a paru qu’on aimerait a être renseigné sur ce sujet. Dans ce but, nous avons compulsé les encyclopédies anglaises, françaises el canadiennes, le Bulletin des Recherches Historiques, les nombreuses histoires du Canada et nous croyons qu’on lira avec un certain intérêt les notes que nous avons recueillies.

WHIG ET TORY

Prenons d’abord, les mots whig et tory, encore qu’ils ne soient plus d’un usage très fréquent. Whig, en saxon, désigne une espèce de petit-lait ou de crème aigre, et l’on crut longtemps que c’était là l’origine du sobriquet.

On se trompait et Walter Scott le prouva. « Whig, dit-il, est une contraction de to whig a more, expression dont se servent les paysans de l’ouest de l’Écosse pour faire avancer leurs montures. To whig signifie aller vite ; lo whig a more, aller plus vite. Les paysans de ces cantons furent ainsi surnommés dans une insurrection qu’ils firent en 1648, et ce surnom fut appliqué par extension aux Covenantaires (partisans du Covenant), aux parlementaires, aux mécontents, et en général à tout membre de l’opposition antiroyaliste ».

Whig est d’origine écossaise ; tory est d’origine irlandaise ; il dérive de Toiridhe, perceveur, et fut donné à des bandes de proscrits, moitié voleurs, moitié révoltés qui harassèrent les établissements anglais, en Irlande, sous Charles II. Ces bandits se servaient de l’expression torie me « donnez-moi » (c’est-à-dire donnez-moi votre argent), formule qui équivalait à l’expression : « la bourse ou la vie », dont se servaient les détrousseurs de grande route en France.

Les voleurs irlandais furent de là surnommés par abréviation tories, et le sobriquet passa ensuite des voleurs eux-mêmes aux partisans de Jacques II, qui étaient en grand nombre irlandais et catholiques.

Les expressions de whigs et de tories ont pris depuis lors une acception quelque peu différente. Après la tentative du prétendant Charles-Édouard, en 1745, et raffermissement définitif de la dynastie de Hanovre, les Anglais se divisèrent en tories et en whigs, suivant qu’ils étaient conservateurs ou libéraux.

JINGO

Il a fallu attendre, jusqu’en 1878, pour qu’en Angleterre, un nouveau surnom politique, lancé par un chanteur de cale concert, vint rompre les cadres des anciens partis.

En cette année, l’horizon politique se rembrunissait et une étincelle pouvait d’un moment à l’autre mettre le feu aux poudres entre l’Angleterre et la Russie. C’est à ce moment qu’un chanteur écossais, appelé McDermott créa, dans les cafés-concert, une chanson qui avait pour refrain : By Jingo.

Personne jusqu’alors n’avait entendu parler de Jingo. On ne s’était jamais avisé d’appeler ainsi les soldats anglais. Par hasard, le nom sembla drôle ; la chanson était bien tournée ; la musique facile à retenir. Jingo symbolisa tout de suite le patriotisme britannique. On fut un jingo, comme on avait été jusqu’alors whig ou tory. L’impérialisme prenait naissance et comme à une nouvelle classification politique, il faut un nouveau sobriquet populaire : le jingoïsme fut ce sobriquet.

JOHN BULL

John Bull qu’on applique au peuple anglais pour peindre sa lourdeur et son obstination est l’invention d’un pamphlétaire. En effet, il fut créé par John Artihnot, médecin de la reine Anne, dans une brochure intitulée : « Le procès sans fin ou Histoire de John Bull » (1712). Cet ouvrage satirique était dirigé contre le duc de Marlborough et tournait en ridicule les têtes dirigeantes du parti qui faisait la guerre à la France. L’auteur ne ménageait même pas l’Église anglicane, qu’il nommait « la mère de John Bull ». Depuis, ce surnom est employé par les Anglais eux-mêmes pour donner l’idée d’un bourru bienfaisant.

JACQUES BONHOMME

Quant à Jacques Bonhomme qui personnifie le peuple français, il remonte au XIIIème siècle, alors que les poètes et les chroniqueurs s’en servaient pour designer les paysans, si bons hommes, qu’ils se laissaient exploiter par les nobles et les bourgeois. Aussi, ces derniers avaient-ils coutume de dire lorsqu’on leur reprochait leurs excès : « Jacques Bonhomme ne lâche, point son argent, si on ne le roue de coups, mais Jacques Bonhomme payera, car il sera battu ». Finalement les paysans se révoltèrent (1358) et cette révolte porte dans l’histoire le nom de Jacquerie. De dérisoire qu’il était et ne s’appliquant qu’au bas peuple, ce nom a acquis un caractère et il s’est étendu à toute la nation.

BROTHER JONATHAN

Durant la guerre de l’indépendance, se trouvant, un jour, dans un besoin pressant d’approvisionnement pour son armée, Washington songea à demander l’avis d’un de ses amis, Jonathan Trumbull, gouverneur du Connecticut.

C’est alors qu’il prononça la phrase devenue fameuse : « We must consult brother Jonathan ». Celui-ci qui était un homme sage et éclairé indiqua immédiatement la conduite qu’on devait tenir. Dans la suite, à chaque difficulté qui surgissait, les soldats de l’Union prirent l’habitude de répéter qu’il faudrait s’adresser à brother Jonathan et la phrase devint une sorte de proverbe à l’usage des personnes qui se trouvaient dans une situation embarrassante. Bientôt après, Brother Jonathan prit la signification
de peuple américain.

UNCLE SAM

Jonathan semble, cependant, supplanté, de nos jours, par l’Oncle Sam dont l’origine est singulière. C’était pendant la guerre de 1812; un nommé Elbert Anderson avait obtenu le contrat des fournitures de l’armée et il achetait de grandes quantités de provisions à Troy, N.-Y. Par une coïncidence, l’un des inspecteurs du gouvernement, dans cette ville, Samuel Wilson, était familièrement connu sous le nom de Uncle Sam.

Or, lorsque les colis contenant les produits destinés à l’armée passèrent à l’inspection, ils ne portaient, suivant la coutume, que les initiales de l’expéditeur et celles du destinataire : E. A. — U. S. Un étranger qui n’était pas au courant de ces abréviations, ayant demandé aux employés ce que ces lettres signifiaient, il lui fut répondu, en badinant, que cela voulait dire Elbert Anderson, nom du fournisseur et Uncle Sam, surnom de l’inspecteur. La farce fit les délices de Troy et se répandit partout, si bien qu’Uncle Sam est devenu synonyme de gouvernement américain.

YANKEE

Chacun sait que les habitants de la république voisine n’ont pas d’autres termes que Yankee ou américain pour indiquer qu’ils sont citoyens des États-Unis. Mais Yankee est un mot étrange, d’où vient-il ? Une première version nous apprend qu’il vient des sauvages, et voici comment.

Lorsque les Anglais débarquèrent à Plymouth, Massachussetts, en 1620, les Indiens leur demandèrent de. quelle nationalité ils étaient. « English », répondirent-ils. Les Peaux-Rouges articulèrent ce mot difficilement ; ils ne parvinrent même qu’à prononcer « Yenkeese ». Par une transition naturelle, il se transforma en Yankee qui est passé dans le langage courant.

D’autres lui donnent l’origine suivante : «New-York, fondée par des Hollandais, s’appela d’abord New-Amsterdam, et elle ne devint définitivement anglaise qu’en 1674. Or, à l’époque des guerres entre l’Angleterre et la Hollande, des conflits surgirent aussi en Amérique entre les colons anglais et hollandais, et ceux-ci furent appelés par ceux-là yankees, mot formé de deux prénoms hollandais très répandus : Jan (Jean) et Kees (Corneille) ».

JEAN-BAPTISTE

Passons au Canada. Le sobriquet des Canadiens-Français n’a pas une origine bien mystérieuse. Il provient uniquement du fait que le prénom de Jean-Baptiste était très répandu parmi les nôtres, ainsi que le démontre cette anecdote rapportée par Hubert Larue : À l’époque de la guerre de 1812, un officier anglais, ayant à appeler les rôles des milices et voyant qu’un très grand nombre de miliciens répondaient au nom de Jean-Baptiste, s’écria : « Damned, they are all Jean-Baptiste» ! À partir de là, ce fut la façon, parmi les militaires, d’appeler tous les Canadiens-Français Jean-Baptiste.

CANUCK

Le mot canuck qui dérive évidemment du mot Canada s’applique maintenant à tous les Canadiens, sans distinction, et lors de la récente rencontre du pugiliste canadien Tommy Burns (Noah Brusso) avec Gunner Moir, en Angleterre, un journal de Londres annonçait même cet événement par ce titre bien en vedette : Canuck or Britisher. Comme tous les sobriquets, cependant, au début de son existence, c’était un nom dérisoire, et French Canuck ou Canuck tout court, ne désignait que nos compatriotes.

ROUGES ET BLEUS

Personne n’a encore trouvé l’origine certaine de ces expressions si connues et si employées, voilà un quart de siècle. Néanmoins, pour tous ceux qui étudient l’histoire de la politique canadienne, il n’y a aucun doute que le mot rouge date de 1849. En cette année, le parti libéral se scinda en plusieurs fractions.

Le Haut-Canada eut les réformistes et les Clear Grits tandis que le Bas-Canada vit naître les libéraux modérés et les démocrates. Ces derniers ayant inscrit dans leur programme, à l’instar des démocrates français, des mesures hostiles au clergé, on accola au groupe le titre de « parti rouge » parce que le drapeau rouge avait été l’étendard des démagogues d’outre-mer, lors de la révolution de 1848.

Plus tard, le mot rouge arriva à désigner tout le parti libéral et les conservateurs pour avoir un sobriquet n’eurent qu’à prendre le nom de la couleur opposée.

IRLANDAIS « BAS DE SOIE »

Terminons en rappelant l’origine du sobriquet par lequel nos amis de la Verte Erin étaient jadis invariablement désignés. L’anecdote est racontée par un honorable citoyen de Montréal, Irlandais lui-même. « Il y a soixante ans, mes compatriotes, dit-il, qui arrivaient alors en grand nombre à Québec et à Montréal, portaient, pour la plupart la culotte courte ne descendant que jusqu’aux genoux et comme leurs bas ne montaient guère plus haut que la chaussure il y avait solution de continuité de vêtement, de la culotte à la bottine, laissant la jambe nue.

C’est cette peau de jambe « au naturel » que les Canadiens avaient, par plaisanterie, qualifiée de bas de soie, et passant bientôt de la jambe à toute la personne on appela les Irlandais, les Bas-de-soie.

Vieux-Port
Vieux-Port de Montréal. Photo de GrandQuebec.com.

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