La régénération dans le monde animal

La découverte de la régénération

C’était en été 1740. Le naturaliste genevois Abraham Trembley (1790-1784) se trouvait à Sorguliet, non loin de La Haye, dans la propriété du comte de Benytinck, lorsqu’il découvrit ces animaux singuliers que noua connaissons aujourd’hui sous le nom d’hydres d’eau douce, et que les naturalistes du XVIIIe siècle appelèrent alors des polypes.

Il avait recueilli des plantes aquatiques venant d’un fossé et les avait placées dans un bocal de verre. Bientôt, il voit s’agiter dans l’eau une foule de petits animaux. Crustacés, rotifères et autres, qui circulent avec rapidité. Ce qui l’intrigue le plus, ce sont des êtres énigmatiques de couleur verte, ayant la forme de vases minuscules: ils sont fixés sur les plantes par le pied; a l’extrémité opposée, la bouche du vase se trouve entourée de aortes de bras ou de « corne ».

«La première fois, nous dit Trembley, que je considérai ces petits corps, je les pris pour des plantes parasites qui croissaient sur d’autres plantes… Ce fut la figure de ces polypes, leur couleur verte, et leur immobilité, qui me firent naître cette idée de plante.» Cependant, le grand naturaliste ne tarde pas à s’apercevoir que les soi-disant plantes sont mobiles; leurs bras se recourbent et s’inclinent en tous sens. Peut-être s’agit-il de mouvements passifs dus aux remous de l’eau?

Pour s’en assurer, Trembley remue le bocal. Contrairement à toute attente, cette agitation a pour conséquence une contraction si subite et si forte des polypes et de leurs bras « que le corps des polypes ne parut qu’un grain de matière verte, et que les bras disparurent entièrement… »

Bientôt le calme revenu, les polypes sec décontractent, s’étendent, reprennent leur forme première, tandis que les bras s’agitent à nouveau.

Cette contractilité, ces mouvements actifs imposent l’idée qu’il s’agit d’animaux et non de « plantes sensitives ». Trembley voit d’ailleurs les polypes se déplacer sur les parois du bocal, marchant « à la façon des chenilles appelées arpenteuses et comme divers insectes aquatiques, qui fixent successivement leur bout antérieur et leur bout postérieur. » Cependant le grand observateur hésite encore. N’est-il pas singulier que le nombre de bras varie selon les individus? Un sait bien que les plantes ont plus ou moins de branches. Les animaux, par contre n’ont-ils pas toujours, pour chaque espèce, un nombre caractéristique de bras ou de pieds?

Heureuse incertitude qui va conduire Trembley à une grande découverte. « Je jugeai, note-t-il, que si les deux parties d’un même polype vivaient, après avoir été séparées, et devenaient chacune un polype parfait, il serait évident que ces corps organisés étaient des plantes. » Seules, croyait-on, les plantes peuvent se multiplier as sexuellement par boutures.

C’est en novembre 1740, après avoir observe pendant tout l’été ces êtres inconnus, que Trembley réalise sa première expérience. Il ne comptait guère sur les résultats et s’attendait « à voir mourir ces polypes coupés. » Il sectionne transversalement un polype et met tes deux parties dans un vase plat ne contenant que peu d’eau. Les deux moitiés se contractent fortement, puis s’étendent à nouveau. La portion antérieure continue à remuer les bras au cours des jours suivants; elle se déplace; elle est donc vivante. La moitié postérieure, le pied est moins active; elle ne peut que se contracter et s’étendre. Mois c’est elle qui v accaparer l’attention. Au bout de neuf jours, Trembley voit apparaître sur son bord antérieur trois petites pointes qui sont des ébauches de bras; bientôt cinq nouveaux bras se forment qui grandissent et remuent. Ce pied, sans bras ni bouche, engendre ainsi les parties qui lui manquent et se transforment en polype petit, mais complet. Pendant ce temps, l’extrémité antérieure a reformé un pied. Il y a maintenant deux polypes parfaits dans le récipient.

« Suivant l’intention de cette expérience, nous dit Trembley, j’aurais dû conclure positivement que les polypes étaient des plantes et des plantes qui venaient de bouture ». Conclusion d’autant plus vraisemblable que l’auteur venait d’observer le bourgeonnement de ces êtres énigmatiques. Cependant. plus il les observe, plus il les voit se mouvoir, plus il est persuadé qu’il s’agit d’animaux.

Dans ce doute, il envoie de ses polypes au grand observateur qui fait l’ornement de la France et de son siècle, a M. de Réaumur. Celui-ci les présente a l’Académie des sciences. Le botaniste Bernard de Jussieu a déjà trouvé et dessiné une espèce voisine. Tous deux décident qu’il s’agit bien d’un animal et lui donnent le nom de polype parce que ces cornes sont « analogues aux bras de l’animal et qui est en possession des membres ». Judicieux rapprochement. Bientôt, Trembley voit ses polypes se nourrir, saisir des proies et les introduire dans leur estomac. Il est désormais certain que ce sont des animaux. Mais il y a donc des animaux que l’on peut couper en deux sans les tuer et dont les fragments peuvent reconstituer les parties qui leur manquent pour reformer des organismes complets! Trembley venait de découvrir la reproduction asexuée et la régénération animale.

Sentant toute l’importance de phénomènes aussi extraordinaires, l’auteur multiplie ses expériences. Il coupe des polypes en deux, en trois ou quatre parties : de simples tranches, même des portions de tranches vivent et reproduisent autant d’hydres complètes. Trembley pratique ensuite des sections longitudinales, les combine avec des incisions transversales: « J’ai ouvert sur ma main, dit-il, un polype; je l’ai étendu et j’ai coupé en tous sens la peau simple qu’il formait; Je l’ai réduit en petits morceaux, je l’ai en quelque sorte haché. Ces petits morceaux de peau, tant ceux qui avaient des bras que ceux qui n’en avaient point, sont devenus des polypes parfaits ». Bientôt, étendant ses recherches, Trembley réussissait a souder des fragments d’une même hydre ou de deux hydres différentes et découvrait la greffe animale.

Les expériences du naturaliste genevois eurent un retentissement considérable. Réaumur tint à les répéter : il « eut peine à en croire ses yeux » lorsqu’il vit, pour la première fois, deux polypes se reformer peu a peu de celui qu’il avait coupé en deux. Ch. Bonnet, à Genève, le Père Mazolleni à Rome, le fumeux Lyonet ne tardèrent pas à observer une régénération semblable chez des vers d’eau douce- et des vers de terre. Ch. Bonnet vit se reformer la tête d’escargots qu’il avait décapités.

Réaumur étudia la néoformation des pattes de l’écrevisse Spallanzani, quelques années plus tard, découvrit la régénération des pattes et de la queue du triton. C’est tout un chapitre de la Biologie expérimentale qui fut ouvert, il y a deux cents ans, par les magnifiques observations de Trembley.

Heureux temps où, sur cette terre de Hollande à laquelle personne ne peut songer sans une poignante émotion, un naturaliste avait le loisir de consacrer, dans le calme et la retraite, tant de fructueux efforts pour essayer de résoudre un problème en apparence secondaire: établir si une bestiole minuscule, trouvée dans l’eau d’un fosse, était bien un animal ou s’il s’agissait d’une plante sensitive et ambulante !

Professeur E. Guyenot. Le Courrier de Genève, texte publié en 1940.

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Recherchez le bien parmi ceux qui sont beaux. Photo de Megan Jorgensen.

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