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Abolition des privilèges de Time et Readers’ Digest

Abolition des privilèges de Time et Readers’ Digest

Ottawa abolit les privilèges de « Time » et « Readers’ Digest »

OTTAWA — Le gouvernement va mettre fin à un débat vieux d’une dizaine d’années déjà, en retirant aux succursales canadiennes des magazines américains Time et Readers’ Digest le statut privilégié que leur concède la loi actuelle de l’impôt. Le projet de loi que déposera le secrétaire d’État, M. Hugh Faulkner, d’ici la fin de la session, aura pour objet d’éliminer les dispositions qui permettent aux entreprises canadiennes de déduire de leurs revenus imposables le coût entier de la publicité qu’elles achètent de ces deux revues.

C’est dire que celles-ci perdront dès le 1er janvier prochain la situation avantageuse dont elles jouissent par rapport aux autres publications américaines vendues au Canada, depuis que la loi les traite à toutes fins pratiques comme si elles étaient des entreprises canadiennes, ce qui leur vaut une quinzaine de millions de dollars par année en revenus publicitaires canadiens.

La déclaration du ministre a été fort bien accueillie par les trois partis d’opposition qui, unanimes à regretter que le gouvernement ait mis autant de temps à agir, ne l’en ont pas moins assuré de leur appui. Le but visé par le gouvernement est évidemment de stimuler et renforcer l’industrie canadienne du magazine. M. Faulkner prévoit d’ailleurs que le transfert des revenus publicitaires permettra l’émergence d’une nouvelle revue canadienne d’information.

M. Faulkner a d’autre part annoncé que son collègue des Communications, M. Gérard Pelletier, posera un geste semblable dans le domaine de la publicité télévisée, c’est-à-dire qu’il ne sera plus permis de déduire aux fins de l’impôt sur le revenu le prix de la publicité destinée essentiellement au marché canadien, si cette publicité est diffusée par une station de télévision non canadienne. Les entreprises canadiennes achètent pour quelque $20 millions de publicité, chaque année, à des stations de télévision américaines situées près de la frontière.

Souvent, estime M. Faulkner, ces stations ont d ’ ailleurs pour principale fonction de desservir le marché canadien, bien quelles ne détiennent pas de permis du CRTC. Intégrité canadienne Le transfert éventuel de ces revenus aux stations canadiennes insufflerait une vigueur économique nouvelle à l’industrie de la radiodiffusion, estime le ministre, et lui permettrait d’améliorer sensiblement le contenu de sa programmation. Mais pour le gouvernement, a indiqué M. Faulkner, les deux mesures constituent surtout « un engagement envers l’intégrité canadienne ».

« Notre société peut exprimer nos propres idées et nos propres valeurs », a expliqué le secrétaire d’État, ajoutant qu’un nombre de plus en plus grand de citoyens se préoccupent maintenant de l’influence envahissante de la culture américaine. Mais le gouvernement se défend bien d’être inspiré par un sentiment antiaméricain: il s’agit d’exprimer notre culture propre, souligne le ministre, et selon lui les éditeurs américains comprennent et admettent cet objectif. Si tel est le cas, la situation a considérablement évolué depuis l’époque où, dans un élan semblable de nationalisme économique et culturel, le gouvernement de feu Lester B. Pearson avait une première fois tenté de ramener les succursales canadiennes de Time et Readers’ Digest à leur statut réel de publications étrangères. Le gouvernement avait finalement dû battre en retraite.

Cette fois, a indiqué M. Faulkner, Time et Readers’ Digest auront tout près d’un an pour s’adapter à la situation nouvelle dans laquelle les placera la nouvelle loi. Quant aux télédiffuseurs, le délai pourrait être plus long, puisque les nouvelles dispositions ne prendront effet que lorsque les stations canadiennes pourront répondre aux besoins du marché publicitaire.

Des acheteurs canadiens?

Quant à l’hypothèse que la propriété de Time Canada passe à des intérêts canadiens d’ici la fin de l’année, M. Faulkner ne l’écarte pas. Il a d’ailleurs eu vent de discussions de la direction du magazine avec des acheteurs éventuels, mais il n’a pas voulu identifier ces derniers.

Les noms de Power Corporation et MacLean-Hunter ont ainsi été mentionnés au cours des derniers mois. Il semblerait toutefois que la première ait abandonné ses visées sur la prestigieuse publication.

Un collaborateur de M. Paul Desmarais, le président de Power, a en effet déclaré à LA PRESSE il y a quelques semaines que le groupe n’était plus intéressé à faire l’acquisition de Time Canada.

Tout en admettant qu’il s’agit d’une entreprise prospère, ce porte-parole a noté que la société de gestion a d’autres priorités et qu’elle s’est désintéressée de ce dossier. Il faut dire toutefois qu’à l’époque, Ottawa n’avait pas encore précisé sa politique sur les privilèges fiscaux de Time et Readers’ Digest.

Pour sa part, M. Faulkner a souligné qu’il ne suffirait pas que 75 pour cent des actions de l’une ou l’autre des deux revues passent aux mains de citoyens canadiens. Il faudrait en outre, a-t-il précisé aux journalistes, que le contenu des publications soit profondément transformé.

La direction de Time, de son côté, a déjà affirmé publiquement, en octobre dernier, qu’elle suspendait la publication de son édition canadienne si les privilèges fiscaux qu’elle détient depuis 1965 lui étaient enlevés.

Time et Readers’ Digest, ensemble, accaparent environ la moitié du marché canadien de la réclame publicitaire destinée aux magazines. Déjà, en 1970, la commission d’enquête Davey sur les mass média avait recommandé de mettre fin à cette situation, qui mettait en péril non seulement l’essor, mais dans certains cas la survie de l’industrie canadienne des périodiques.

La loi Faulkner signifierait la mort des deux entreprises

La loi Faulkner signifie pour Time la mort à brève échéance de son édition canadienne: pour Reader’s Digest et Sélection, clic implique dans deux ou trois ans des déficits répétés, donc la fin également de cette entreprise.

Reader’s Digest va tenter encore de convaincre le gouvernement fédéral de revenir sur sa décision, mais Time pense déjà à « sauver les meubles », en demandant à Ottawa d’accepter une formule de compromis, le contrôle à 75 p. cent par des Canadiens de Time Canada et un contenu canadien d’une dizaine de pages.

Mais Ottawa exige un contenu canadien de 65 p. cent, c’est-à-dire une cinquantaine de pages, une condition que Time n’a aucunement le désir indirectement 1,000 autres emplois; il dépense 60 p. cent de son revenu annuel de $18 millions au Québec, où il a des investissements de $8 millions.

Enfin, quatre de ses six administrateurs sont du Québec et près de 600 actionnaires sont Canadiens; 43 p. cent d’entre eux sont Québécois.

Pour Time, la situation est différente et advenant l’adoption de la loi telle qu’annoncée hier, ce sera la fin de l’édition canadienne.

L’édition américaine sera toutefois disponible et on peut déjà prévoir une diminution du personnel journalistique au Canada, qui comprend actuellement une douzaine de membres à temps plein, dont quatre rédacteurs à Montréal, qui seraient immédiatement mutés à New York.

Le président de Time Canada, M. Stephen LaRue. a mentionné hier que le retrait des privilèges fiscaux signifiera pour les annonceurs des tarifs doublés. Certaines stations américaines de télévision près de la frontière ont déploré aussi le geste du gouvernement canadien. En revanche, la réaction au Canada jusqu’à maintenant a été nettement favorable à la décision du gouvernement, qui a du reste reçu l’appui des partis d’opposition. À Toronto, l’éditeur de la revue Maclean. M. Peter Newman, a tout de suite laissé entendre que ce magazine pourrait par étapes devenir hebdomadaire. si le gouvernement s’en tient à la politique énoncée hier. Le président de l’Association canadienne des radiodiffuseurs, M. Pierre Camu, s’est réjoui lui aussi en rappelant que l’organisme qu’il représente demandait depuis longtemps cette mesure.

Inutile de dire que le comité pour un Canada indépendant a applaudi chaleureusement, en déclarant qu’il s’agissait là d’un point tournant dans l’histoire des périodiques au Canada.

Enfin, le sénateur Davey, qui fut le président d’une étude sur les mass media, s’est dit « absolument ravi ».

(Cette nouvelle date du 24 janvier 1975. Textes parus dans le journal La Presse).

Un bâtiment sur la place Saint-Louis de Montréal. Photo de GrandQuebec.com.
Un bâtiment sur la place Saint-Louis de Montréal. Photo de GrandQuebec.com.

1 commentaire

  1. Nicole dit :

    Cette situation est similaire (il me semble) au conflit contemporain avec les géants du Web comme Netflix, Facebook, etc. Question argent, question contenu. Le combat se poursuit.

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