Livres a decouvrir

Les voyageurs malgré eux

Les voyageurs malgré eux

Les voyageurs malgré eux roman par Élisabeth Vonarburg (extraits)

Éditions Québec/Amérique. 1986

Eh bien oui, c’est le matin, l’hiver, la Nord-Amérique, plus précisément même le Canada de l’Est, encore plus précisément l’Enclave francophone de Montréal.

*
Il y avait celui de la de la Petite-Cuillère ; elle ne l’avait fait qu’une fois : elle est assise dans son lit, dans la pénombre matinale de sa chambre d’étudiante en France, à Dijon, et elle mange une boule de glace à la vanille dans une de ces petite coupes en métal comme on en sert dans les restaurants.

*

Encore déconcertée, elle mord légèrement la cuillère – bien dure = la cogne contre la coupe, métal contre métal bien métallique – ting ! … Et une angoisse fulgurante l’avait soudain réveillée, en sueur, tous les muscles noués, dans son lit moite, dans sa petite chambre d’étudiante, en France, à Dijon, à l’aube, mais sans crème glace.

*

C’était surtout pour le jardin qu’ils avaient décidé d’acheter, François et elle ; ils auraient préféré quelque chose sur l’île Sainte-Hélène ou l’île des Sœurs, au milieu du fleuve, mais ces quartiers-là étaient réservés à l’élite de l’Enclave, et hors de prix. Finalement, ils avaient eu la chance de trouver cette maison, un peu loin du Collège et du centre des affaires dans le Vieux-Montréal, certes, trop petite, pas très bien conçue, un peu étouffante avec ses plafonds bas et ses boiseries sombres, mais bâtie autour de ce jardin ; c’était l’té alors : le jardin était une surprise éclatante de couleurs, un rêve au milieu du béton.

*

Voyons… 1913. Voilà, au Cambodge, l’ancienne Indochine, est-ce assez un autre, comme univers ? Et moi maintenant, de l’autre bord de l’Atlantique, mais dans le temps, j’ai toujours été loin d’elle, les générations, les cultures… voilà ce que ça fait quand on est une enfant de vieux. Sauf qu’elle n’a jamais été vieille pour moi, bien sûr, seulement quand j’allais la voir en France, et j’oubliais, vite, vite, chaque fois que je revenais à l’Enclave.

*

Puisqu’elle avait le temps, elle pourrait faire à pied une partie du trajet pour aller au Collège, le long du Canal Dorchester.

*

Le 24 passait sur Sainte-Catherine dans dix minutes, c’était l’itinéraire long mais elle avait largement le temps, elle pourrait revoir ses notes de cours, voilà tout.

*

La rue Montcalm était déserte et frileuse sous les lampadaires jaunâtres. `A l’intérieur des doubles fenêtres, ici et là, des décorations de Noël clignotaient ; vers l’ouest, au-delà de l’Enclave, se découpaient les gratte-ciel illuminés de Montréal-City, une décoration d’un autre genre, permanente, sur le ciel en train de s’éclaircir.

*

L’Enclave était réveillée, mais seuls les lourds autobus noir et vert encore presque vides bringuebalaient dans ses rues ; les travailleurs de la nuit étaient rentrés, ceux du jour qui déjeunaient chez eux y étaient encore, les autres s’entassaient dans les petits restaurants enfumés le long de Maisonneuve. À la sorite de la rue Montcalm, Catherine donna une petite tape au poteau qui portait le nom de la rue – celui de sa patronne – une habitude qui lui sembla soudain curieusement puérile. Puis elle traversa Sainte-Catherine pour aller sur le trottoir qui longeait le canal, une habitude aussi, mais elle en avait donc beaucoup, des habitudes!

*

Il faisait un peu moins froid : le vent qui soufflait du fleuve et s’engouffrait tout droit dans Montcalm rencontrait l’obstacle relatif des immeubles et des entrepôts sur la rive sud du canal.

*

À l’arrêt d’autobus au coin de Grand-Condé, une fois refermée la porte de l’abri, enter les parois aux collages op’art involontaires de vieille affiches déchirées, il y avait seulement une demi-douzaine de personnes, pas assez pour réchauffer l’abri, sexes indécis sous les manteaux épais et les bonnets enfoncés jusqu’aux yeux.

*

« En tout cas, ça va faire des patrouilles de plus à Montréal-City, et davantage de contrôles aux postes frontière », remarqua un homme dans l’abri.

*

« Pourparlers suspendus entre le Canada et l’Union américaine ». Encore ? Décidément pas pour demain, le couloir d’accès à sa province de l’Ouest réclamé en terre américaine par le Canada.

*

Elle en avait pour un moment avent d’être rendue : cinqu arrêts jusqu’à Berri, sept autres jusqu’à Notre-Dame, et deux jusqu’à Gosford.

*

Et pui, c’était le chemin pittoresque, aussi – du moins l’été : il longeait les canaux, leurs allées d’arbres, quelquefois des calèches multicolores sur la promenade surélevée du Canal Berri… En hiver, et à cette heure matinale, c’était d’une beauté plus austère mais qui n’était pas déplaisante non plus.

*

Il y avait une Université Nelligan à la Nouvelle-Orléans… La Fédération francophone de Louisiane, voilà où elle avait d’abord pensé aller avec François. Mais aucun poste n’était ouvert là-bas à l’époque, et ils voulaient partir tous les deux tout de suite, à n’importe quelle condition : après les événements de Mai 76, en France, ils n’avaient plus envie de rester dans cette vieille marâtre patrie hypocrite, avec ses nantis et ses politicards triomphants. Alors, n’importe quoi, la première offre venue, ce double poste au Collège français nouvellement ouvert dans l’Enclave de Montréal.

*

Plutôt une façon pour la jeune génération de cirer aux vieux qu’on en avait assez des carcans, que vingt-trois ans après la fin officielle de la guerre la Reconstruction était vraiment terminée en Europe.

*

Alors « les événements », oui, pourquoi pas, une expression adéquate en fin de compte dans son indétermination même, même si elle correspondait pour elle à des images précises – les barricades en flammes du quartier latin, à Paris, les étudiants blessés enfourés dans les fourgons de police… Mai 76. Elle avait trente et un ans, un poste tout neuf à l’Université de Dijon, elle avait tout envoyé en l’air pour prendre le parti des contestataires. L’occupation du relais de Radio-France, et le sac de couchage offert par un François timide aux cheveux longs qu’elle avait pris pour un étudiant… En Louisiane, maintenant, François, content d’y être. Il n’avait jamais aimé le climat du Québec, pardon, de l’Eastern Canada ; en fait, s’il avait pu, au début, il serait parti en Colombie-Britannique, l’autre province canadienne ; mais il ne parlait pas assez bien l’anglais, et puis, un francophone, Français d’origine : on l’avait refusé.

*

Déjà sur Saint-Denis ? Et pas très loin de Saint-Antoine !

*

Elle déclencha le mécanisme d’ouverture de la porte arrière, se retrouva sur le trottoir de Notre-Dame, traversa en direction du canal devant l’autobus, à la lumière verte, avec un sourire d’excuse au chauffeur qui grommelait, inaudible, derrière son are-brise.

*

« Montréal, la Venise de la Nord-Amérique ».

*

Il faudrait supposer que l’esclavage ait été largement répandu à l’époque dans cette Nouvelle-France-ci, et avant 1600, c’est douteux, il faudrait savoir à quelle époque on a commencé

*

Ce n’était pas le canal Notre-Dame.

*

Perdue dans ses pensées, elle avait dû dépasser Vauquelin, tourner dans une mauvaise rue.

*

Des constructions souterraines avec des bouches de chaleur, sans doute, le sous-sol de Montréal en était truffé.

*

Elle regarda autour d’elle pour se repérer, vit le parapet familier d’un canal de l’autre côté de la rue : c’était bien cela, elle avait continué sur Notre-Dame au lieu de tourner dans Vauquelin, tout simplement!

*

Mais ce ne serait pas nécessaire, l’intersection de Saint-Laurent et de Notre-Dame s’offrait à elle, avec ses vilains lampadaires Second Empire, et ensuite l’enfilade des saints les uns sur les autres : Saint-Jean-Baptiste, Sainte-Gabrielle, Saint-Vincent, et voilà Vauquelin, il est moins six, je suis bonne!

*
À l’orée de la rue Vauquelin, le Collège français de Montréal-Enclave, c’était le nom gravé en lettres romaines sur le fronton de pierre au-dessus de l’entrée, « Enclave » en moins) était un de ces édifices géométriques bâtis à la gloire du fonctionnalisme, courants en France pendant la Reconstruction et qui avaient continué d’être de rigueur jusqu’à la fin des années 70 dans l’Enclave, traditionnellement décalée d’une dizaine d’années par rapport à ce que certains de ses plus vieux habitants appelaient encore « la Métropole ». Pourquoi à l’époque, n’avait-t-on plutôt rénové et adapté l’Hôtel Vauquelin qui se trouvait juste de l’autre côté de la rue, superbe quoique vieillissante demeure des descendants du marquis déménagés sur l’île Sainte-Hélène.

*

Il y avait quantité de petits restaurants le long de Notre-Dame Ouest, entre Vauquelin et Sainte-Jeanne.

*
C’était dans cette direction, après Saint-Laurent. Sûrement pas très loin, un ou deux blocs peut-être. Avant l’église Notre-Dame ? Après ? Elle ne se rappelait pas avoir passé l’église. Mais elle n’avait pas fait attention, voilà tout. Saint-François-Xavier, Sainte-Jeanne… Si loin ?

*

J’enseigne au Collège, mais j’habite rue Montcalm.

*

C’est plutôt sur le Quai Saint-Paul. Et puis plus haut, ves l’Église Notre-Dame, une espèce de parc avec plein de statues.

*

« Si vous habitez pas ici, peut-être que c’est normal, et puis, une Française… vous être de France, hé ?

*

Au premier téléphone rencontré, au coin de Saint-Laurent, elle s’arrêta, appela la clinique et prit rendez-vous.

*

Le Jardin botanique le matin, et l’après-midi n’importe quoi, magasiner, aller au cinéma. Passer une journée entière en dehors de l’Enclave, tiens. Dans l’autre Montréal.

*

Comme d’habitude, on avait ridiculement pris au sérieux la blague olfactive destinée au secrétaire aux Allophones : presque tous les ponts étaient fermés sur le pourtour de l’Enclave, ne laissant ouverts que les trois principaux postes frontière sur Sainte-Catherine Ouest, Berri et Maisonneuve Est. Elle fut forcée d’attendre une demi-heure dans la file au poste de contrôle de Maisonneuve avant de pouvoir présenter son laissez-passer à un garde maussade qui marmonna « French from France, eh ? », et alla vérifier Dieu sait quelle mystérieuse donnée. Elle arriva à l’arrêt du 235 sur du Havre pour voir l’arrière du bus qui démarrait, et, bien sûr, de ce côté-ci de la frontière, les chauffeurs ne s’arrêtaient pas quand ils voyaient quelqu’un courir derrière eux en faisant de grands signes au sortir d’un poste de contrôle – au contraire. Au moins les autobus rouges à étage de Montreal-City passaient-ils plus souvent que ceux de l’Enclave, et elle n’eut pas à se geler trop longtemps dans l’abri. Encore une file d’attente au métro Montgomery, un contrôle dans les wagons à Hochelaga, puis à Saint-Patrick, mais vraiment, c’était grotesque, pour une bombe puante!? Et finalement, quand elle descendit du taxibus qu’elle s’était résignée à héler à la sortie du métro Harness, il était onze heures et demie passées.

Elle s’engouffra dans l’entrée kitsch de Nelson Park, illuminée et décorée comme le bateau de croisière du père Noël, paya son billet, se retrouva dans la première bulle géodésique du Multidôme.

*

« Vous êtes native de Montréal-City ? » Une brève hésitation : Kingston.

*

L’Enclave ou Montréal-City, Quebec-City ou … ailleurs.

*

C’était vrai, maintenant que Joanne Nasiwi le lui faisait penser, Catherine se rappelait : L’Index n’était pas propre à l’Enclave, c’était à Quebec-City, siège du gouvernement canadien, qu’étaient dressées les listes et accordés les imprimatur.

*

Née à Kingston? Mais le ton était un peu bref, et Catherine n’insista pas.

*

Au Cineplex. Métro McGill.

*

Et Daniel Lemire compléta : « À Longueuil, à cinq heures ? ».

*

Mais une manifestation pour quoi? Ou contre quoi? Pourquoi à Longueuil?

*

« La police nationale? Ça a un rapport… avec la bombe puante, à Québec? Balbutia Catherine.

*

Aux Expansionnistes, qui réclamaient l’agrandissement de l’Enclave sur les territoires de l’autre côté du fleuve, le comté de Longueuil-Saint-Lambert et ses champs.

*

La circulation a été interrompue sur le pont Jacques-Cartier pendant trois heures, à l’heure de pointe. Il y a eu un vandalisme inexcusable au métro Longueuil.

*

Nous ne sommes pas en France, et nous ne sommes plus en 76.

*

Le Collège français de Montréal n’allait pas expulser à vie le fils du vice-gouverneur de l’Enclave!

*

Il y avait des agents du Nord à la réunion de Nelson Park, même s’ils ont tous réussi à s’échapper – en abandonnant leurs jeunes et naïfs complices.

*

Les traits du jeune homme se détendaient à mesure : elle ajouta soudain conscient des implications : « Mais ça fait longtemps qu’elle en est partie ».

*

C’est un Concentrationniste : l’Expansion, c’est sur l’île de Montréal, nulle part ailleurs.

*

Il voudraient même qu’on se retire de l’île Sainte-Hélène, de l’île Notre-Dame et de l’île des Sœurs!

*

Je suis allé me battre en Espagne contre les fascistes, moi, en 39, et il y avait des Anglais dans ma brigade, et après aussi, en 51, pendant le Débarquement et après, je me suis battu à leurs côtés., ils nous ont sauvé la mise plusieurs fois, mes hommes et moi, et on en a fait autant.

*

« Ils ont raison, à Quebec-City, il faudrait arrêter ça maintenant, frapper vite et fort.

*

La Louisiane du Nord avait offert au Collège une bibliothèque clés en main, avec le matériel de base, fournitures et livres, un bibliothécaire, et un équipement informatique dernier cri qu’elle s’était engagée à moderniser au fur et à mesure. La bibliothèque portait d’ailleurs le nom du président de l’époque de la fédération louisianaise, Georges d’Iberville.

*

Catherine se détendit en entrant : le silence studieux des bibliothèques, avec tous les bruits retenus qui le constituaient, évoquait toujours pour elle des souvenirs agréables, depuis la petite bibliothèque du collège de province où elle avait fait ses études secondaires en France jusqu’à l’immense bibliothèque-usine de l’université, à Dijon, où nul n’avait le droit de se rendre dans les lieux sacrés où résidaient les livres, sinon els employés. Elle hésita devant l’îlot en fer à cheval des bibliothécaires, près de l’entrée – peut-être était-ce d’avoir évoqué la bibliothèque de Dijon, avec son hall gigantesque et ses comptoirs rectilignes : elle se sentait toute dépaysée.

*

L’émigration en Louisiane… la guerre de Vingt Ans… Traité d’York… Le Nouveau Canada… Province de l’Est… de l’Ouest… Rien sur le Nord. Mais le Nord est-il canadien, au fait? Chiasson en parlait comme d’un État séparé. Il faudrait revenir au traité d’York. Catherine commença à lire en diagonale : 1870… expansion naturelle de la colonisation américaine vers le nord-ouest du continent… blocus anglais… agitation des francophones canadiens dans l’Est… unités de partisans… implication de la Louisiane, oui, jusque-là, ça va, pas un seul trou de mémoire, c’est à ce moment qu’on a regroupé tous les francophones canadiens à Montréal pour les neutraliser, en créant l’Enclave.

Toujours rien sur le Nord. Ah, une carte géopolitique en couleurs, l’Union américaine avec ses trois principales fédérations : la tache bleue de la Louisiane francophone le long du Mississipi et le long de la côte jusqu’à l’extrémité de la Floride, puis entre le Missouri à l’ouest, la Platte et l’Arkansas au sud ; la Fédération amérindienne en vert du Missouri à la baie d’Hudson, avec à sa droite une grande tache rouge, l’Eastern Canada – la carte disait Québec – c’était un livre publié en France. En jaune, la Fédération hispanique le lon de la frontière mexicaine, la moitié ouest de la rivière Rouge, l’extrémité nord du Rio Grande, et on remonte le long du Colorado jusqu’à San Francisco. En rose pâle (qui choisissait ces couleurs, au fait? Était-ce arbitraire?). La Fédération américaine de l’Est, une poussière de petits États, reliée aux territoires montagneux de celle de l’Ouest par le couloir ménagé entre la Louisiane et la Fédération amérindienne. Des flèches depuis le Missouri indiquaient les lignes de pénétration des armées américaines dans ce qui était alors le Saskatchewan, et l’était toujours d’ailleurs, mais en rose et non en rouge, perdu par l’Angleterre à la suite du traité d’York, en 1888.

La guerre canado-américaine, 1868-1888, chacun des deux adversaires incapable d’emporter la décision, la paix de compromis, la perte des provinces centrales canadiennes au profit de l’Union américaine, et surtout de la Fédération amérindienne. Et la transformation de l’Enclave montréalaise de camp de regroupement forcé en « État » francophone indépendant, concession des négociateurs de l’Union à la Louisiane, à défaut de la récupération du Bas-Canada.

*
.… dans Montréal-City avec un laissez-passer, immigration gérée conjointement par Quebec-City et par l’Enclave, règlements de la plupart des litiges autour du port France de l’Enclave et de la circulation sur le Saint-Laurent – principale pomme de discorde depuis 1888.

*

Mais c’était plus de trente ans plus tôt, tout s’était tassé depuis, les vieilles pesanteurs avaient réaffirmé leur force… et maintenant, avec à Québec le gouvernement le plus conservateur de toute l’histoire du Canada, les étudiants de Montréal-Enclave se faisaient matraquer par la PNC, comme au bon vieux temps.

*

Lors de la Conquête, les deux principaux mouvements d’émigration francophone eurent lieu entre 1758 et 1765, l’un, le plus important, vers la Louisiane, l’autre vers le Saguenay et les territoires plus au nord, où vivait une population autochtone assez nombreuse (Montagnais, Cris, Inuit).

*

Aidés par les indigènes à survivre dans des conditions difficiles, les francophones se métissent avec eux pour former une société isolée par sa géographie – le parc des Laurentides au sud, deux cents kilomètres carrés de montagnes sauvages, les bords escarpés du fjord du Saguenay, la rivière qui se jette dans le Saint-Laurent, et surtout le climat terrible, des hivers qui durant près de neuf mois.

*

Avec la suite, entre les deux guerres, l’établissement d’un gouvernement révolutionnaire vaguement modelé sur les soviets qui fleurissaient alors en Russie…

*

Depuis plusieurs années, le Nord envoie des agents clandestins dans le Sud, en particulier à Montréal et à Québec, avec l’intention évidente de fomenter par la violence des troubles qui paralyseront, puis renverseront le gouvernement canadien.

*

La Conquête, sous-chapitres : L’émigration en Louisiane… L’émigration au Saguenay.

*

« L’émigration au Saguenay », c’était là, en toutes lettres. Elle aurait pourtant juré… Comment avait-elle pu ne pas le voir? Une partie de la population francophone, en particulier celle de Québec et de sa région, choisit l’exil intérieur en allant se réfugier dans les territoires toujours sauvages de la région du Saguenay où ils fondent les villes de La Baie et de Chicoutimi, laquelle deviendra plus tard la capitale du Royaume indépendant du…

Les mains tremblantes, elle alla chercher dans le chapitre sur le traité d’York.

*

Un mouvement marginal, apparemment religieux, se développe depuis quelques temps dans l’ensemble du Canada de l’Est.

*

La clinique de Sarah Mayer se trouvait dans le Vieux-Montréal, sur le Quai Saint-Paul, dans un ancien hôtel particulier rénové quelques années plus tôt. Seuls les taxibus et les taxis avaient le droit de circuler dans les petites rues étroites de la Vieille-Ville, mais il n’y avait pas de taxi en attente au coin de Gosford et Notre-Dame au terminus de l’autobus 24, et les deux taxibus que Catherine vit passer allaient dans une autre direction.

*

Elle partit d’un bon pas vers l’ouest le long de Notre-Dame, en jetant des coups d’œil intermittents aux vitrines.

*

Cette parka s’était trouvée à son arrêt d’autobus de Grand-Conde, était descendue à Gosford, s’était arrêtée comme elle devant la vitrine au village miniature.

*

En même temps, comme si de rien n’était, elle reprenait sa route, arrivait à la hauteur de Jacques-Cartier, tournait à gauche et descendait vers le port d’un pas vif.

*

Et sans regarder une seule fois une seule pancarte, elle savait exactement où elle se trouvait, dans Sainte-Thérèse, direction ouest, après Vauquelin, et le Collège était par là, au nord-est, et la clinique était de ce côté-ci.

*

À gauche dans Sainte-Gabrielle, entrer dans le restaurant Laverdure, la buée, lunettes dans la poche, demander le téléphone, en bas de l’escalier, descendre sans regarder derrière soi, téléphone ici, toilettes là, et l’entrée des cuisines entre les deux, pousser la porte, vapeurs, parfums, silhouettes en tablier blanc, des visages qui se lèvent, un peu étonnés, sourire et continuer d’un pas assuré, trop vite pour leur laisser le temps de parler, la sortie par l’arrière, qui donne sur la petite allée de livraison entre Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Gabrielle, à cette heure-ci ça doit être ouvert, oui, remonter l’escalier, coup d’œil à droite, à gauche, rien, revenir sur Quai Saint-Paul, passer Saint-Laurent, remonter dans Saint-Dizier, plus de parka rouge, rue Le Royer il y a un terrain de stationnement-ravitaillement de taxibus ouvert sur Quai Saint-Paul, traverser entre les fourgonnettes, toujours pas de parka rouge, passer la rue Saint-Sulpice, l’entrée de la clinique, entrer, l’ascenseur est là, chance, monter au premier, regarder pas les fenêtres sur le trottoir, le long du quai, non, toujours pas de parka rouge, semé, le suiveur.

*

« Une partie de votre cerveau connaît très bien le Vieux-Montréal, et c’est elle qui a pris les rênes parce que vous vous croyiez menacée, ou enfin suive ».

*

Quelques minutes plus tard, elle rentrait en tenant un grand livre cartonné avec sur la couverture glacée, en lettres vaguement gothiques Paris.

*

Son intonation perplexe fit lever les yeux à Catherine : « Je sais, ce n’est pas ce qu’on voit normalement dans ce coin-là du Vieux-Montréal », dit-elle avec agacement. « Qu’est-ce qu’on voit, normalement, dans ce coin-là du Vieux-Montréal? ».

*

À la place du Mont-Royal.

*

Pas seulement les visions « normales » de l’Enclave, là-dedans, mais aussi celles de Montréal-City et du reste de la province?

*

Mais vous, c’est clair, ce sont els catacombes, Paris.

*

« Vous êtes passée par Paris, en revenant du Midi, n’est-ce pas, au printemps dernier?

*

D’une part, concrètement, vous êtes allée à Paris, vous êtes peut-être passée près des catacombes, et d’autre part… eh bien, ce sont les catacombes, un ossuaire souterrain.

*

Sans se rappeler avoir traversé la rue, elle se retrouva accoudée au parapet qui surplombait le Quai Saint-Paul. Sous elle, le Saint-Laurent étendait sa surface gelée où se mêlaient toutes les nuances du gris acier au blanc verdâtre, avec, protégées entre deux chaos de glaces, quelques étendues blanches et lisses de neige accumulée.

*
Aller faire du ski, oui, à Québec… Une éternité que je ne suis pas allée à Québec.

*

Tellement soudain, lors du congrès à Paris, le coup de téléphone, le voyage vers le Midi, trop lent malgré le turbotrain, avec ce nœud dans la poitrine, comme disait donc sa mère, « les nerfs croisés sur l’estomac », très juste.

*

Il n’était pas question de l’emmener au Canada, bien sûr, ou en tout cas pas tout de suite, il fallait qu’il se remette d’abord.

*

L’argenterie assez dépareillée, et qui n’était pas toute de la véritable argenterie, comme les meubles d’époque ne l’étaient pas vraiment, étaient en fait des copies datant du Second Empire, toutes ces reliques d’une famille de grands bourgeois lentement tombée en décadence, oh qu’elle les aimait, qu’elle les haïssait, toutes ces choses aussi familières que sa peau, que ses ongles, qui lui tenaient au cœur avec tant d’acharnement, qu’elle avait fuies aussi, elle s’en rendait compte maintenant, en partait pour le Nouveau Monde, ce n’était pas vraiment la France qu’elle avait quitté, mais l’héritage, le passé, l’amoncellement invisible de devoirs, d’obligations, les codes absurdes que s’étaient transmis des générations et des générations, le passé, cette survivance abusive qu’elle traînait dans les sacs à ordures jusqu’à l’entrée de la cour, l’héritage, qu’elle regardait s’envoler enfin dans les camionnettes des antiquaires.

*

La nuit dernière, j’ai rêvé de la maison de Tannerre, celle où nous nous étions réfugiés en 1951, mes parents et moi, pendant l’avancée des troupes alliées sur Paris, d’avril

*

Le mardi soir, après son dernier cours, à xis heures, Catherine alla acheter des cadeaxu rue Notre-Dame.

*

D’anciens étudiants à elle aussi, installés à Québec où il restait une petite communauté francophone – légalement assimilée mais bien vivante.

*

Elle vit un taxibus dont la lumière clignotait encore sur le toit, le héla ` : il allait à l’hôpital Misericordia, sur Dorchester, très bien, elle pourrait prendre le 12 ensuite jusqu’à Montcalm, il y avait un arrêt juste devant l’hôpital.

*

L’Index, la salle verte, ce répertoire des visions normales, ce n’était pas seulement dans l’Enclave, c’était valdie aussi pour le reste de la province et du Canada.

*

Avec tout ce qui avait trait à l’autorité, par exemple, tout ce qui pouvait représenter même vaguement une figure du Père : le Collège, Mevdéïev, puisque son père avait vécu en Russie quelques anné

*

Et puis, ils devaient quand même bien lire un peu, se tenir au courant de ce qui se faisait ailleurs, en Europe, dans l’Union.

*

Elle descendit à l’arrêt de la rue Malloret et se dirigea vers sa rue. Au moins, avec ce trajet-là, elle n’avait pas à faire presque tout Montcalm pour arriver chez elle.

*

La fille disparut dans Dorchester. … Elle repartit dans Montcalm d’un pas hésitant puis plus rapide, le bonnet à la main.

*

« Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte que vous êtes en danger ». dit-elle d’une voix tendueé « Et que vous le serez peut-être plus encore à Québec ».

8

« Écoutez, allez à Québec si vois voulez, mais faites très, très attention ».

*

Il faut absolument que nous nous rencontrions avant votre départ. La Crêperie Bretonne, coin Saint-Denis et Sainte-Catherine, à 3h p.m.

*

Le terminus Berri-de-Montigny occupait tout un bloc au coin de Berri et d’Ontario.

*

Il servait de terminus pour toutes les liaisons par autobus avec le reste de la province aussi bien pour Montréal-Enclave que pour Montreal-City.

*

Quand Catherine alla porter ses bagages au comptoir d’enregistrement de la zone City, on lui demanda le nom et les coordonnées des gens chez qui elle allait à Québec.

*

Agacée, elle décida qu’elle attendrait jusqu’à la demie, pas plus longtemps, et appela la serveuse pour régler son addition ; si elle avait une chance de prendre l’autobus de quatre heures, elle ne voulait pas la rater : trois heures de route jusqu’à Québec, mais quand on arrivait en début de soirée, on pouvait encore profiter d’une portion décente de la journée.

*

Des gens couraient sur les trottoirs et entre les voitures de la rue Saint-Denis.

*

En se collant au mur pour éviter les fuyards, elle tourna le coin de la Crêperie et jeta un coup d’œil dans Sainte-Catherine. Plus une seule voiture dans la rue, qui était pleine de gens. La plupart couraient ; certains tournaient dans Saint-Denis, mais la majorité continuait dans Sainte-Catherine.

*
Les explosions sourdes montaient plus à l’ouest, les nuages de fume… non, de gaz lacrymogènes, sûrement, flottaient vers la rue Sanguinet.

*

L’entrée des galeries souterraines, rue Sainte-Catherine, une cinquantaine de mètres à l’ouest, s’ils n’ont pas fermé les accès.

*

L’autobus roulait dans Sherbrooke-Est, une perspective illuminée sous le ciel encore bleu.

*

C’était sans soute aussi de savoir que, une fois passée la grande bretelle de raccordement qui contournait puis enjambait l’Enclave pour arriver au pont Jacques-Cartier, une fois passés le pont et ses dentelles de métal entrelacées entre le fleuve et un ciel soudain plus vaste, ce serait bientôt les étendues des champs couverts de neige, les plaines à peine ondulées de Bois-Francs et de la Beauce, l’horizon à perte de vue.

*

La première fois qu’elle était allée à Québec, le voyage lui avait d’abord paru sans fin, puis elle avait soudain pris conscience d’être vraiment dans un monde nouveau dont les dimensions n’étaient pas celles où elle avait grandi : ni l‘espace ni le temps n’avaient le même prix.

*

En France, dans son souvenir, tout était ancien, presque immémorial, les haies d’aubépine à Tannerre comme la voie romaine sur le coteau derrière la maison de Sergines : le moindre lopin de terre avait été tourné et retourné par des générations d’êtres humains, et les pierres des maisons, dans les villages et les villes, semblaient encore porter l’empreinte de tous les autres édifices qu’elles avaient servi à bâtir avant d’être désassemblées et remontées.

*

Une correspondance secrète entre elle, l’Enclave, la situation générale des francophones dans le Canada de l’Est, quoi encore?

*

Je vais à Québec, c’est les vacances, ça va passer.

*

Qui avait néanmoins eu un passeport en règle et assez d’argent pour acheter un billet pour Québec.

*

Ni dans l’Enclave ni dans Montréal-City, et donc dans les deux. Par acquit de conscience, Catherine sortit le laissez-passer qui lui permettait de circuler dans Montréal-City.

*

Il faudrait voir ce qu’elle pourrait faire pour cette pauvre petite à Québec.

*

« Veux-tu rester un peu avec moi à Québec, Athana?

*

« Je vais chez des amies très gentilles, dans le Vieux-Québec.

*

Je ne vais pas rester chez elles, moi. Je vais revenir à Montréal, après. Elles te trouveront d’autres amis avec qui rester, à Québec.

*

Il neigeait quand elle se réveilla, et l’autobus se dégageait du quai d’embarquement au terminus de Sainte-Foy, le premier arrêt avant le terminus de Québec centre-ville.

8

Dix-neuf heures cinquante-huit au grand panneau d’affichage du Centre Greenburg. L’autobus passait l’entrée du campus Lowell et s’engageait dans l’avenue McDougall.

*

La petite avait dû croire que le terminus était à Sainte-Foy et regarder le bus partir sans comprendre.

*

Vérifiait-on toujours les passagers à l’arrivée des bus de Montréal? À en juger par la sécurité mise en place au terminus Berri, on avait sans doute remis cette procédure en vigueur à Québec aussi : elle avait dû se faire prendre tout de suite.

*

Ou alors leur signaler qu’elle est descendue à Sainte-Foy par erreur, elle est un peu … simple, voyez-vous, sir, et quand ils l’auront retracée, faire un grand spectacle catastrophé parce qu’elle a « perdus ses papiers ».
De plus en plus atterrée, elle regarda défiler les superbes et sinistres maisons victoriennes de l’avenue McDougall, puis les divers édifices gouvernementaux douloureusement modernes qui parsemaient cette partie de la haute-ville.

*

« Vous avez bien vu une jeune fille blonde descendre à Sainte-Foy, avec une parka blanche, des cheveux longs, la quinzaine? »

*

« Elle est montée à Montréal, juste derrière moi ».

*

Christine Chantaraine vivait dans la partie ancienne de la haute-ville, comme bon nombre des francophones de Quebec-City.

*

La petite communauté francophone de Quebec-City avait bien joué ses cartes en conservant ou développant des alliances solides avec plusieurs grandes familles commerçantes et industrielles de Louisiane. On se mariait Nord-Sud au moins une fois toutes les deux générations, on allait faire ses études en français à la Nouvelle-Orléans…

*

Les vieilles demeures XVIe siècle de la place Saint-Michaël, par contraste, avec leurs murs de pierre gris digne, à peine décorés de sculptures, faisaient presque pauvre, surtout l’hiver : les tilleuls de la place, aux branches rognées presque chaque automne par des coupes féroces, n’étaient que des troncs pâles surmontés d’un capuchon de neige. Mais tout était bien comme dans les souvenirs de Catherine, les bancs, la large vasque-fontaine, la mini-église baroque qui occupait tout le versant est de la place, et la maison Chantaraine, avec ses hautes fenêtres et sa toiture de tuiles vernies jaunes et vertes qui coûtait les yeux de la tête à entretenir chaque année, mais c’était en quelque sorte un devoir familial de maintenir en état ce toit français, avec ses tuiles venues de France, et qu’on réassortissait à grand prix en Bourgogne d’où leurs ancêtres étaient arrivées par le même bateau que le premier Chantaraine.

*

Ce n’était pas la seule de ses étudiants à être une adulte ; d’autres qu’elle avaient attendu de pouvori faire des études en français ; Dominique Patelin était venue de Vancouver, par exemple.

*

Le 24 décembre, Christine avait encore quelques achats à faire et elle entraîna Catherine dans les grands centres commerciaux de Sainte-Foy. Le mall du Centre Greenburg résonnait et scintillait, temple de la consommation en pleine célébration de sa fête principale.

*

… la marche des villageois derrière Marie et Joseph jusqu’à l’étable abandonnée, et la découverte du Miracle sur la paille, Jésus seul, dans cette version uniciste : on était à Québec, ville protestante.

*

L’idée de deux Enfants dans la crèche lui semblait tout à coup d’une improbabilité totale, qu’elle n’avait pourtant pas éprouvée à Montréal devant la crèche de la rue Saint-Jacques.

*

Et il posse de tilleuls à Québec, dans une région où fait couramment 30 degrés au-dessous de zéro l’hiver.

*

Celui-ci les conduit idéalement de la mer Rouge jusqu’aux villages des côtes. Les jeunes qui ne quittent pas le bord de la mer Rouge régressent à une ancienne forme aquatique de leur race.

*

(Et une réminiscence dela manifestation à Montréal?).

*

Sa mémoire lui présentait même avec obligeance le souvenir détaillé de leur première rencontre à Montréal. Et il lui avait écrit de Québec pour lui demander des renseignements sur le programme de littérature au Collège nouvellement ouvert.

*

Quand il lui avait donné rendez-vous dans un des petits cafés donnant sur le Canal Sainte-Catherine, elle s’était cependant demandé comment ils se reconnaîtraient.

*

Mais la conversation aborda soudain un sujet auquel elle pouvait participer : les manifestations de Montréal-City avaient eu des répercussions dans la capitale ; trois jours plus tôt, une centaine de jeunes francophones de Quebec-City avaient effectué une protestation-surprise devant le Parlement, contre la répression brutale de la semaine précédente à Montréal.

*

« Il y a eu un policer blessé par balle, à Montréal », remarqua Catherine, hésitante.

*

Mais la thèse officielle, à Québec-City comme dans l’Enclave, c’est que le Nord utilise des techniques de contrôle par implants cervicaux, entre autres méthodes.

*

Il faudrait absolument retourner à la piscine du YWCA, une fois revenue à Montréal.

*

Dans sa tête, comme en surimpression à la pénombre, il y a une carte avec un réseau rouge, et elle sait que ce sont les tunnels de la haute-ville, et ceux du quartier français sont là, et celui-ci est le tunnel sous la place St Michaël.

*

Sur la ligne bleue de Vosges, mais il ne le sait pas, il est étudiant aux Hautes Études Commerciales, il a toute sa vie devant lui, c’est paris en 1913, l’année prochaine l’oncle qui l’a élevé à la baguette l’enrôlera sans lui demander son avis dans l’armée française, pour la Guerre Qui Mettra Fin à Toutes les Guerres.

*

Ou ses talents de semeuse de suiveurs dans la rue Notre-Dame.

*

« Athana. Elle me suit depuis Montréal. Athana, voici Max ».

*

Et elle vous suit depuis Montréal?

*

Elle reconnut la fin de l’indicatif des nouvelles de CBC, augmenta le son. Commentaires sur la température, annonce de tempête pour Québec, trêve de Noël dans le monde, plus ou moins respectée dans les pays lointains où l’occident essayait de régler avec sa maladresse habituelle les séquelles de la guerre et de la Reconstruction. Les deux journalistes, un homme et une femme, semblaient de bonne humeur ; on devait fêter dans le studio.
La voix du journaliste se fit soudain plus grave en abordant les nouvelles nationales : la paix de Noël avait été brisée à Quebec-City, où un attentat avait fait sauter devant chez lui la voiture du sous-secrétaire d’État à l’immigration. La police avait plusieurs suspects et procédait dans toute la province, maix surtout à Quebec-City, à des arrestations dans les milieux connus pour leurs sympathies nordistes. Montréal-Enclave avait déclenché une opération de nettoyage en règle. D’après une source bien informée, un agent dangereux s’était déplacé à Quebec-City pour cet attentat, sa capture serait sans doute un coup sévère pour les réseaux terroristes du Nord.

*

Elle est descendue à Sainte-Foy, mais elle m’a retrouvée à l’exposition sur les Marrus, au Royal Museum.

*

Je vous avait dit de ne pas aller à Québec.

*

« Vous m’aviez dit de ne pas aller à Québec », reconnut simplement Catherine en guise d’acceptation du cessez-le-feu.

*

« Que ce sont officiellement des pacifistes et que vous venez de Chicoutimi. »

*

Au point de venir vous installer à Montréal?

*

Mais, d’un autre côté, il n’aurait pas été déplaisant d’avoir quelques réponses avant d’être expédiée en Louisiane!

*

Elle était partie faire du ski à Québec et elle allait se retrouver fugitive en Louisiane parce que des gens qu’elle ne connaissait pas, engagés dans des luttes clandestines dont elle ne savait rien, trouvaient ses visions « bizarres »?

*

Elle avait quitté trop d’autres maisons, Paris, Tannerre, Sergines… Et pourtant, quand elle avait vidé la maison du Midi de tous ces objets si amoureusement rassemblés pendant des vies, non seulement celles de ses parents mais celles de leurs familles, elle les avait laissés se disperser, vierges de nouveau, libres de se constituer une nouvelle histoire dans d’autres vies

*

Et maintenant l’idée de sa maison de Montréal qu’elle ne reverrait plus lui tordait le cœur, comme un abandon, comme une trahison?

*

Joanne Nasiwi fit une moue sceptique : « Depuis la Louisiane, peut-être, s’ils oublient de le bloquer. Ils oublient rarement. »

*

La voiture s’engagea dans la ruelle en tressautant follement dans els ornières, tourna vers le port, passa à l’orange le feu de circulation de l’avenue Lewis en direction de la basse-ville et du boulevard McDonald.

*

Ce devait être celui de neuf heures pour Montréal qui arrivait du garge.

*

La voiture continuait sur Brampton, direction sud, sud-est même, allait-elle soudain se retrouver capable d’utiliser à volonté les capacités pigeonnières de son alter ego?

*

– « Et après? «
– Direction Saguenay ».

*

Presqu’une heure qu’ils étaient sortis de Québec par la 115, et ils avaient à peine dépassé Charlesbourg, où s’arrêtait l’autoroute à quatre voies.

*

Mais après la montée de Charlesbourg, sur la route à deux voies maintenant encaissée entre les falaises rocheuses invisibles dans la tourmente, Joanne devait rouler tout près de la rambarde continue qu’on pouvait repérer tan bien que mal sur l’épaule droite de la route : c’était la seule façon de savoir où on se trouvait.

*

Et le réseau a prévenu Joanne, qui ne savait pas jusqu’alors chez qui je me trouvais à Québec.

*

Selon le plan initial, ils devaient prendre l’embranchement de St Birgit, et après le village, bifurquer vers le nord-est le long de la rivière Montmorency. Au bout de la route, il y avait une cache avec des montoneiges, ils continueraient sur la Montmorency puis sur la Snowy –avait dit Max, les autres disaient « la rivière des Neiges » – jusqu’à la barrière (ils voulaient dire « la frontière », sans doute) où on les attendait.

*

Il y aura un barrage à St Birgit.

*

« Mais il n’y a avait aucun contrôle dans Québec, ni à la sortie de la ville », protesta Antoine.

*

Ils devaient nous réceptionner sur la Montmorency ».

*

Mais eux, ils auraient dû le savoir – que des sympathisants ou des agents du Nord n’en sachent pas plus, des natifs du Nord, puisque Joanne au moins était de Chicoutimi, c’était stupéfiant.

*

En tout cas, le panorama essoufflant des pics et des massifs, dans le lointain, est bien celui des Himalayas, le toit du monde.

*

Elle ouvre les yeux, elle est dans le jardin, à Sergines.

*

Quand elle était en Tunisie ou bien aux Indes ?

*

Ils avaient prévu du grabuge à cause des événements à Québec.

*

Elle se retrouve dans le jardin, à Sergines.

*

Le regard noir se détourne, la jeune femme arrange les draps qui n’en ont pas besoin : « A Chicoutimi. Il a été pris en charge par d’autres amis ».
« Et ici, ce n’est pas Chicoutimi ».

*

« Ça ne vous dira rien. C’est sur la rivière à la Chute, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière.

*

D’ailleurs, si quelqu’un l’a pensé, ce n’est plus une pensée : c’est un lieu.

*

Les Marrus n’existent pas. Personne n’en avait entendu parler avant que ces affiches n’apparaissent à Québec.

*
Je veux dire, il y a nous, ici, le Royaume, et le sud, Montréal, enfin, en gros le Québec. Mais pas le reste.

*

Mon père est mort, en France, en mai dernier !

*

J’ai essayé de prendre l’avion pour la Louisiane, voyez-vous.
*

Dans n’importe quelle direction hors du Québec, à l’ouest, au sud… Et ça ne me paraissait même pas bizarre sur le coup. La radio, la télévision, tout ça peut être simulé. Et les voyages … Vous vous souvenez d’être allée en France.

*

Avez-vous une preuve irréfutable d’être allée en France ?

*

Pourquoi maintenir l’illusion de l’existence d’un monde entier en dehors du Québec ?

*

Cette exposition, à Québec… Vous et vos visions uniques. Impressionnant, en effet.

*

Suis-je allée en France en mai dernier? Suis-je jamais allée en France? Est-ce que la France existe ? Est-ce que mon mère est mort, en mai dernier, est-ce que j’ai eu un père, une mère, un ex-mari en Louisiane, est-ce que la Louisiane existe, ou le reste du monde ? La boîte de photographies, à la maison, à Montréal, c’était quoi, des faux ? Je les ai imaginés, peut-être, cette boîte, la maison, Montréal?

*

Il l’avait emmenée dans un hôpital. À Chicoutimi?

*

Ou plutôt accompagnée, en la personne de Simon-Pierre Le Guével et de Joanne Nasisiv, puisqu’ils semblaient avoir décidé de quitter tous les deux leur cachette pour l’amener à Chicoutimi.

*

La présentation fut sans fioritures non plus : le Noble Vieillard était Frédéric Manesch, maire de Chicoutimi, le père de Simon-Pierre (au moins quatre-vingts ans, alors, bien conservé … Il ne lui ressemblait pas du tout!).

*

Je crois qu’il est à Chicoutimi aussi. Êtes-vous au courant ?

*

À cinq cents kilomètres au nord de Montréal ?

*

Ils m’ont emmené à Chicoutimi.

*

J’ai été recueilli par les Fortin, la famille de Marc-André, quelqu’un que je connaissais à Québec.

*

Québec, Christine, Dominique, ces quelques mots, la voix de Charles-Henri, et voilà que tous les événements qui l’avaient amenée là se rejouaient dans sa mémoire.

*

Joanne lui fit avec une verve moqueuse l’historique de la famille depuis le premier ancêtre, Gaétan Manesch, arrivé de Québec au Saguenay en 1758.

*

Nous habitions à Mistassini, à l’époque, mes parents et moi, au bout du lac Saint-François.

*

Elles vivent avec leur mère, à Alma.

*

Qu’après la Conquête l’Angleterre ait décidé de laisser le Nord en friche, même s’il servait de refuge à des francophones en fuite, c’était vraisemblable : le climat inhospitalier, l’absence de ressources désirables, une population difficile à circonscrire – pourquoi essayer d’y maintenir un pouvoir plus coûteux que les taxes éventuellement collectées ?

*

Mais ensuite, quand les deux provinces canadiennes étaient devenues indépendantes de la Couronne britannique, après 1890, il était inexplicable – et inexpliqué – que le Canada de l’Est ne se soit pas tourné vers les richesses minières du Nord.

*

Il était conseiller à Chicoutimi, un homme très pieux qui s’inquiétait du matérialisme croissant de la société du Royaume.

*

Catherine était incapable de lui expliquer pourquoi son malaise ne s’effaçait pas, incapable de traduire en paroles le sentiment étrange qu’elle éprouvait lorsqu’elle considérait l’ensemble des données, cette impression qu’elle avait déjà eue à Montréal, à Québec, mais jamais aussi intense, d’un puzzle à la fois trop cohérent et trop lacunaire, et dont l’explication par une manipulation extérieure, humaine ou non, n’arrivait pas à rendre compte d’une façon vraiment satisfaisante pour elle.

*

Elle n’avait jamais fait d’études en géologie non plus ; pourtant, en consultant une carte économique de la région, elle sursauta : on exploitait des mines de charbon à Alma, à quatre-vingts kilomètres de Chicoutimi, des puits de pétrole à Chibougamau, à deux cent cinquante kilomètres plus au nord-ouest ; elle chercha une carte géologique pour vérifier si les terrains s’y prêtaient.

*

Sur une de ces cartes, par exemple, les couches géologiques justifiaient l’existence de gisements pétrolifères dans la région de Chibougamau.

*

Elle tomba sur une carte indiquant les élévations de terrain de tout le littoral du Saint-Laurent ; toujours sans bien comprendre pourquoi, mais attentive au sentiment aigu d’une discordance cachée, elle nota avec soin celles de Montréal, celles de Québec. Puis, tout d’un coup, un éclair : s’il y avait des canaux à Montréal jusqu’à hauteur de Sainte-Catherine, pour la même élévation de terrain toute la basse-ville de Québec aurait dû être sous l’eau. Et Chicoutimi non plus n’aurait pas dû avoir de basse-ville : l’hôpital aurait dû donner directement sur la rivière. Ou bien les élévations pour Québec et Chicoutimi étaient erronées, ou bien le niveau de la mer était plus haut de trente mètres à Montréal qu’à Québec ou à Chicoutimi.

Absurde. Impossible. Si elle s’était trouvée à la bibliothèque du Collège, à Montréal, peut-être la carte fautive aurait-elle changé sous ses yeux, se dit-elle avec un rire nerveux, mais les choses ne se passaient pas ainsi dans le Royaume, de toute évidence, et les deux cartes restèrent imperturbables.
*

Pas de problème pour te faire passer en Ontario et de là en Louisiane.

*

Quelle garantie avait-elle de mener une existence « normale » en Louisiane& Quelle garantie avait-elle-même de l’existence de la Louisiane?

*

Tu ne m’as pas dit que tu n’avais jamais pu quitter le Québec?

*

Tout d’un coup, la perspective de rester à Chicoutimi n’était pas très enthousiasmante.

*

Plusieurs personnes l’ont vue, au lac Saint-François et vers Chibougamau.

*

C’était la première fois depuis qu’elle était à Chicoutimi.

*

Lorsque Catherine avait informé Frédéric Manesch de son intention de rester à Chicoutimi, le vieil homme n’avait pas manifesté d’émotion particulière, mais elle savait à quoi s’en tenir.

*

Le centre-ville n’en souffrait guère : tout le commerce se faisait en sous-sol, plus encore qu’à Montréal ou à Québec.

*

Si vraiment le Nord était à la source des troubles dans le Sud, il aurait fallu supposer à des gens comme Manesh, ou les autres conseillers de Chicoutimi (la « capitale », après tout!), des extrémités de dissimulation dépassant ce que Catherine était prête à postuler.

*

Du fait, il ressemblait bien plus que celui de Québec à « l’ancien » Charles-Henri, celui de ses souvenirs.

*

Et puis, aucun phénomène hormonal ne pouvait expliquer la carte mentale des souterrains de la vieille-ville à Québec – même si cela pouvait rendre compte de ce qui arrivait aux jeunes mariés, ce voyage de la métamorphose, par la métamorphose. De jeunes voyageurs métamorphosés…

*

C’est l’hiver. Elle se trouve dans un des grands édifices de Montréal-City.

*

Mais voilà que l’édifice glisse dans des petites rues plus resserrées, au pittoresque plus ancien, la vieille-ville de Québec.

*

Des branches poussent des stalles du marché, des pavés jaillit de l’herbe, des allées s’étirent, la rue se fragment et s’exhausse pour devenir la terrasse aux belles-de-nuit derrière la cuisine de Sergines.

*

Les Fortin habitaient au sud-est de Chicoutimi, là où les premiers contreforts du parc des Laurentides commençaient à dresser leurs pentes austères en noir et blanc sur le ciel.

*

La mère travaillait à l’hôpital de Chicoutimi, les deux fils cadets à la pulperie de Jonquière.

*

La veille, la fausse sécurité de la routine où elle s’était installée depuis le départ de Joanne s’était volatilisée ; elle se sentait flotter, désancrée : les Fortin, et tous les gens comme eux à Montréal, à Québec, dont elle se souvenait si exactement, comment pouvaient-ils exister dans le même univers que des visions, des rêves, des Divinités Endormies et des Enfants amnésiques ?

*

« Tu es à Montréal, puis à Québec.

*

Tout le monde était déguisé, et, en voyant le luxe de certains costumes, Catherine se rendit compte que ce bal était sans doute un des événements sociaux les plus importants de l’année à Chicoutimi.

*

À Québec, à la taverne, Joanne ne lui avait sûrement pas tiré dessus non plus, parce qu’alors elle ne l’aurait pas ratée, c’était certain.

*

C’est dans la baie d’Hudson.

*

« Y a-t-il à Chicoutimi une place rectangulaire surélevée, avec des galets, tout un côté occupé par le parc d’un petit manoir? »

*

Après la deuxième semaine de mai, les tempêtes de printemps étaient plus rares, on pouvait espérer faire sans problème majeur le voyage d’une semaine qui conduisait à la baie d’Hudson encore gelée et l’île pù – Catherine l’avait appris sans grande surprise – se terminait le Pèlerinage. Jusqu’à Chibougamau, deux cents kilomètres au nord-ouest de Chicoutimi, et même ensuite, en remontant encore une centaine de kilomètres plein nord, les routes étaient assez bien dégagées. Après le lac Mistassini, où s’arrêtaient les routes normales, il y avait le chemin de Pèlerinage, une route de glace plus ou moins entretenue jusqu’au début du printemps, et qui serait encore utilisable. De toute façon, on roulerait en autoneige à partir de Chibougamau et ces véhicules étaient conçus pour aller partout.

Il faudrait tout transporter depuis Chicoutimi, l’autoneige seule étant mis à leur disposition à Chibougamau.

*

« Tu aurais pu rester à Montréal ? »

*

« Et moi, j’aurais pu rester à Montréal, ou y retourner ? »

*

Le voyage fut sans histoire jusqu’à Chibougamau, vers deux heures de l’après-midi.

*

L’Hôtel Marika était le plus grand hôtel de Chibougamau, une centaine de chambres, et prenait des airs de Hilton des neiges, boiseries partout, lumières tamisées, miroirs et dorures, serveurs attentionnés qui glissaient près de vous au moindre signe. Au début de la soirée, Catherine décide de se retirer dans sa chambre et d’y manger avec Athana : le sentiment de décalage état trop intense entre le but de l’expédition et ce décor impossible à distinguer de n’importe quel grand hôtel de Montréal ou de Québec.

*

Au sortir de Chibougamau, la route bifurquait plein nord, et bientôt la ville, ses gratte-ciel, ses derricks et ses fumées disparurent pour faire place à la monotonie austère de la plaine où moutonnaient les épinettes de plus en plus petites sous la neige amoncelée.

*

Personne n’avait rien dit depuis le départ de Chibougamau ; la blancheur extérieure sans répit avait quelque chose d’hypnotisant qui coupait court à toute tentative de conversation. La veille, on n’avait pas dit grand-chose non plus – on avait écouté la radio de Chicoutimi, puis de Chibougamau, avec des commentaires intermittents. Mais la réception avait vite faibli au sortir de Chibougamau, pour s’interrompre à une trentaine de kilomètres de la ville. Les habitants de la région du lac Mistassini étaient des Séparatistes bon teint qui avaient renoncé depuis longtemps aux manifestations superficielles de la modernité, expliqua Joanne d’un ton mordant.

*

À voir se dérouler ces étendues toujours semblables, il était facile par moments d’imaginer qu’il n’y avait rien d’autre, que le monde entier était constitué de blancheur hivernale, que Chibougamau et plus loin au sud-est Chicoutimi avaient disparu, comme un rêve.

*

Pas de poteaux électriques, au moins, pour en gâcher les perspectives – c’était un des avantages de la « technologie » des sphères qu’elle avait pu apprécier à Chicoutimi.

*

Lorsqu’ils descendirent du véhicule, des chiens jaillirent de la neige en aboyant, donnant soudain un autre sens aux reliefs dessinés par les ombres : un petit village blotti à l’Ouest du lac Mistassini, là où les rives s’en rétrécissaient sur l’embouchure de la rivière Rupert.

*

La conversation fut peu nourrie, si les estomacs n’eurent pas à se plaindre (les gâtait-on ainsi pour leur garder la bouche toujours pleine?), et roula sur des sujets sans danger : l’hiver, la trappe, des nouvelles du Sud (Catherine réalisa avec amusement que c’était de Chicoutimi qu’il s’agissait maintenant).

*

La route prenait fin au village sur le lac Mistassini. À partir de là, on roulerait sur le lac lui-même, au nord-est, pour remonter jusqu’au lac Sakami, à l’extrême pointe nord duquel se trouvait le dernier poste humain, Nakiakami.

*

En plein milieu du lac Sakami, alors qu’il leur restait encore deux cents kilomètres à faire, Kiwoe sentit venir la tempête au changement du ciel et de la lumière, et ils s’arrêtèrent juste assez tôt pour installer sur l’autoneige la bâche de plastique qui la protégerait de la poudrerie.

*

Ils remercièrent leurs hôtes et se remirent en route tôt dans la matinée pour la dernière partie du voyage, encore quatre cents kilomètres environ, vers le nord jusqu’à la rivière à la Baleine puis plein ouest jusqu’à la baie d’Hudson.

*

Avec un demi-sourire involontaire, elle se rappela que le globe du jardin sous la neige était resté à Chicoutimi.

*

Et une fois le Nord et le Sud transformés, quelle évolution pour ce Québec fait de tant de pièces disparates !

La banque de Québec. Photo de Megan Jorgensen.
La banque de Québec. Photo de Megan Jorgensen.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *