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Simenon – Romans de 1957

Simenon – Romans de 1957

Romans de 1957 par Georges Simenon

Le président

Première édition : Presses de la Cité, 1958

C’était son fameux bureau, si souvent photographié, qui faisait désormais partie de la légende aussi, comme les moindres recoins des Ébergues.

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Deux fois, dans des moments de colère, il l’avait mise à la porte en lui interdisant de se représenter aux Ébergues.

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Pendant un certain temps, elle était venue chaque jour lui donner des soins rue Matignon, puis, après la chute du ministère, dans son appartement de garçon du quai Malaquais.

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Les Ébergues n’étaient encore qu’une bicoque de campagne achetée par hasard pour y passer de courtes vacances de temps à autre.

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Ces messieurs, cela ne signifiait pas seulement le prédisent du Conseil et ses ministres, le Conseil d’État, la magistrature, la Banque de France et quelques hauts fonctionnaires inamovibles, mais encore, rue des Saussaies, la Sûreté Générale, qui veillait à ce qu’il n’arrive rien de fâcheux à l’illustre homme d’État.

Deux inspecteurs n’avaient-ils pas été envoyés à Bénouville, le village le plus proche des Ébergues, où ils s’étaient installés à l’auberge, pour monter la garde autour de lui, tandis qu’un troisième, qui vivait au Havre avec sa femme et ses enfants, venait à motocyclette prendre son tour de faction ?

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Mme Blance était venue à Bénouville.

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Il avait fallu trois ans pour qu’il découvre qu’elle avait un mari à Paris, un certain Louis Blain qui, dans le quartier Saint-Sulpice, tenait une librairie spécialisée dans les ouvrages religieux. Elle ne lui en avait jamais parlé, se contentant de se rendre à Paris une fois par mois.


La nature en soirée. Photo : ElenaB.

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« – Cet homme-là, que je vois chaque matin, laid et nu, déjà à moitié mort, est le même qui a son nom dans les manuels d’histoire et qui, demain, aura statue, ou tout au moins une avenue, dans la plupart des villes de France… Comme Gambetta !

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La maison, sans étage, sauf trois petites chambres mansardées au-dessus de la cuisine, était composée de deux bâtiments qu’on avait reliés entre eux, et elle se dressait toute seule, ou plutôt elle était tapie au-dessus de la falaise, à un demi-kilomètre du village de Bnouville, entre Étretat et Fécamp.

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Il surveillait sa jambe. Il la connaissait bien, mieux que Gaffé, le jeune médecin du Havre qui venait le voir chaque jour, mieux que Lalinde, l’ex-interne des hôpitaux qui, lui, de Rouen, venait « en ami » une fois la semaine, mieux enfin que le professeur Fumet qu’on ne dérangeait que dans les occasions sérieuses.

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Cela avait commencé un matin, comme il faisait sa promenade dans les même conditions qu’aujourd’hui, sauf qu’en ce temps-là la promenade, plus longue, le conduisait jusqu’à l’affaissement de la falaise qu’on appelle la Valleuse du Curé.

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Ce jour-là, – c’était en mars ; le temps était clair et froid ; on apercevait au loin les falaises blanches d’Angleterre, – il avait senti à la jambe gauche, partant de la cuisse et descendant avec lenteur, une chaleur à fleur de peau, accompagnée du même chatouillement que l’on ressent, par exemple, quand on se tient longtemps près d’un poêle ou d’un feu de bûches.

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Moins d’une demi-heure plus tard, le docteur Gaffé, qui avait dû rouler comme un fou, était à son chevet et, presque tout de suite, il appelait à Rouen le docteur Lalinde.

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Cela n’étonnait ni Gaffe, qui n’était pas retourné déjeuner au Havre, ni Lalinde, qui était arrivé vers deux heures et qui avait ensuite téléphoné longuement à Paris.

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On ne lui répondait ni oui, ni non, mais le professeur arrivait le soir même, suivi d’une ambulance qui, un peu plus tard, les transportait tous à Rouen.

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La première question qu’il posa, à Rouen, pendant qu’on le dévêtait et qu’on préparait les appareils de radiographie, fut : – Les inspecteurs ont suivi?

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Il l’avait connu tout jeune, frais débarqué de Montauban, où son père vendait des vélos.

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Cournot savait-il, en choisissant cette voie obscure, qu’elle le mènerait à l’Élysée, où ses deux filles, avec maris et enfants, s’étaient installées en même temps que lui.

Une paupière légèrement soulevée, les mains toujours croisées sur le ventre, le dos raide dans le fauteuil Louis-Philippe, il épiait la pendulette, comme sa secrétaire, à côté ; mais la sienne, qui lui avait été offerte par le président des États-Unis lors d’un voyage triomphal à Washington, était une pièce historique qui irait un jour dans quelque musée.

A moins que les Ébergues ne deviennent elles-mêmes un musée, comme certains le suggéraient déjà, et que chaque objet reste à la place, avec Émile comme gardien.

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La grève générale qui a éclaté hier à Buenos Aires et qui a été suivie par environ soixante-dix pour cent des travailleurs…

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Est-ce lui qui obligeait deux pauvres bougres d’inspecteurs à vivre à l’auberge de Bénouville, un troisième à s’installer au Havre avec sa femme et ses enfants, afin de monter la garde sous l’orme de la poterne.

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– Les Ébergues, oui… De la part de qui?ééé De l’Élysée?
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Le dernier appel de Xavier Malate, deux mois plus tôt, venait pourtant de Strasbourg ; l’avant-dernier, beaucoup plus ancien, de l’hôpital Cochin, à Paris.

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Dix fois, on l’avait hospitalisé, à Paris et ailleurs.

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Le président connaissait l’hôpital d’Évreux, rue Saint-Louis, d’où le coup de téléphone était parti.

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Un héros qu’on ne devait pas revoir au lycée, d’ailleurs, car, malgré les démarches de son père, qui imprimait le petit hebdomadaire local, il avait été renvoyé de l’établissement et on l’avait mis, comme interne, dans un collège de Chartres.

S’en était-il vraiment enfui, la police l’avait-elle retrouvé au Havre, où il cherchait à s’embarquer clandestinement, l’avait-on envoyé en apprentissage chez un oncle qui avait une maison d’importation à Marseille?

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C’est boulevard Saint-Germain, alors qu’il était pour la première fois ministre, à quarante-deux ans, aux Travaux publics, qu’il devait le revoir.

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Depuis que nous avons quitté Évreux, moi le premier, tu t’en souviens, un certain nombre d’années ont passé et les gamins que nous étions sont devenus des hommes.

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Malate ne se doutait pas que son ancien condisciple d’Évreux avait fait établir sa fiche par la rue des Saussaies et il s’obstinait, ses lettres devenaient de plus en plus longues, de plus en plus plates ou déchirantes.

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N’avait-il pas réussi jusqu’à un certain point, puisque, à plusieurs reprises, le Président s’était adressé à la rue des Saussaies pour savoir où il en était ?

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Je me trouve à l’hôpital de Dakar avec une crise carabinée de paludisme.

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Il était réellement à Dakar. Puis à la prison de Bordeaux, où il purgeait une peine d’un an pour chèques sans provision.

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Les cercles de lumière sirupeuse, dans la pénombre des pièces, rappelaient la maison d’Évreux.

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Logiquement, avec la vie malsaine qu’il menait depuis quarante ans et plus, le fils de l’imprimeur d’Évreux aurait dû être mort.

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Elle lui avait été remise par le lord-maire de Londres, au nom des habitants de la capitale anglaise, en même temps que les clefs de la ville.

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Un jour qu’il marchait dans les rues de Rouen en compagnie d’Émile, il était tombé en arrêt devant un magasin de comestibles et avait regardé longuement les poulets parés, un faisan en gelée auquel on avait laissé sa queue multicolore, un agneau de lait étendu sur une litière de verdure tendre et précieuse.

– Qu’est-ce que tu en penses, toi?
– Il paraît que c’est la meilleure maison de Rouen.

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Elle avait attendu, elle, non seulement qu’il soit ministre, mais qu’il devienne président du Conseil, pour lui écrire, à la veille d’une conférence internationale où se jouait, croyait-on, comme on le croit toujours, le sort de la France.

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La petite fille de la rue Saint-Louis, Éveline Archambault.

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C’était Émile qui y avait pensé, la première année qu’ils s’étaient installés aux Ébergues.

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Ils n’avaient pas de panne d’électricité, à Paris, et sans doute ignoraient-ils qu’en Normandie la tempête abattait des arbres, des poteaux télégraphiques et des cheminées. Journalistes et photographes montaient la garde dans la cour de l’Élysée, où il pleuvait, et, dans les couloirs de la Chambre comme à la buvette, des groupes de députés surexcités se réunissaient près des fenêtres.

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Le plus souvent, il restait enfermé dans son appartement du quai Malaquais, le même qu’il occupait quand il s’était inscrit au Barreau comme stagiaire.

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Maintenant, Chalamont était député du seizième arrondissement et il habitait avec sa femme, qui lui avait apporté une grosse fortune, un appartement en bordure du bois de Boulogne.

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Ce que le public et bon nombre de politiciens ignoraient, c’est que, pendant ces trois jours-là, le téléphone n’avait pour ainsi dire pas cessé de fonctionner entre les Ébergues et Paris, et qu’on avait aperçu, à Bénouville, un nombre inaccoutumé de voitures immatriculées dans le département de la Seine, qui, toutes, se dirigeaient vers la maison de la falaise.

Le matin où le nouveau gouvernement s’était présenté devant la Chambre, le courant n.était pas coupé el vieil homme des Ébergues était à l’écoute, une petite flamme de plus en plus joyeuse dans les yeux à mesure que se déroulaient les débats.

Ceux-ci avaient duré trois heures en tout, et le cabinet à peine né avait été mis en minorité avant même que Chalamont ait eu le temps de s’installer place Beauvau.

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Il avait, lui aussi, régné place Beauvau, non pas pendant trois jours, mais, à plusieurs reprises, pendant des mois, une fois pendant deux années entières. Ainsi connaissait-il les méthodes de la rue des Saussaies aussi bien qu’il connaissait les dossiers qui tentaient si fort un Chalamont.

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Pourquoi avait-on songé tout d’abord aux Saint-Simon?

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Ce n’étaient pas les inspecteurs installés à l’auberge de Bénouville qui avaient pu deviner que, toute sa vie, il avait fait de Saint-Simon une de ses lecteurs de chevet.

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Toute la presse, bien entendu, avait reproduit l’information au sujet de ce qu’on appelait ses « carnets secrets » et les journalistes s’étaient succédé aux Ébergues à un rythme plus accéléré que jamais, tous avec la même question aux lèvres…

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A cette heure-ci, tandis que la tempête s’efforçait d’arracher les tuiles et qu’un volet battait, dehors, Chalamont se trouvait à l’Élysée et, dans la cour, sous la pluie, les journalistes attendaient sa réponse.

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– Paris… Dernières nouvelles politiques… Cet après-midi, à cinq heures, le président de la République a reçu à l’Élysée M. Philippe Chalamont, chef du groupe des indépendants de gauche, à qui il a demandé de former un cabinet de coalition.

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Tour à tour, on entendit des correspondants de la Radiodiffusion française parler de Londres, de New York, de Budapest, de Moscou, de Beyrouth, de Calcutta.

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– Mesdames et messieurs, il est six heures moins le quart et nous sommes dans la cour d’Élysée, quelques-uns de mes confrères de la presse écrite et moi… Paris vient de vivre, dans le vent et la pluie, sa huitième journée de crise ministérielle, et, comme les jours précédents, les commentaires n’ont pas manqué d’aller bon train.

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Devant le portail, Faubourg Saint-Honoré, les gardes municipaux surveillent discrètement les curieux formant des petits groupes qui se font et qui se défont…

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On m’annonce que M. Chalamont traverse à l’instant le vaste hall brillamment éclairé de l’Élysée…

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Chalamont avait beau n’avoir été ministre que pendant trois jours et n’être resté, en fait, que quelques heures place Beauvau, pour les huissiers, les journalistes et tous les familiers du Palais-Bourbon, il serait toute sa vie « monsieur le ministre », comme d’autres, qui n’avaient présidé qu’une vague commission parlementaires, étaient « monsieur le président ».

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Pourquoi l’homme des Ébergues avait-il l’impression que Chalamont regardait autour de lui, dans la cour sombre et mouillée de l’Élysée, comme s’il y cherchait des yeux un fantôme.

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(coup de klaxon, très, proche, Faubourg Saint-Honoré)

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– Nous venons de vous transmettre l’interview de M. Philippe Chalamont telle qu’elle a été enregistrée à la sortie de l’Élysée… Ici, Paris-Inter… Le journal parlé est terminé…

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Il était vain de lui faire dire d’aller se coucher, ou même de lui offrir de se mettre à l’abri, car c’était de la rue des Saussaies qu’il recevait ses ordres, à la rue des Saussaies aussi qu’il avait à rendre compte de ses actes.

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Les derniers temps du Président à Paris, il leur était arrivé d’assister à une même séance du Palais-Bourbon, mais l’un siégeait au banc du gouvernement, l’autre dans les travées de son groupe, et ils évitaient de se rencontrer.

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Une explication qui trouvait crédit auprès des jeunes parlementaires, ceux de la nouvelle génération, était que le Président accusait son ancien collaborateur d’avoir été la cheville ouvrière de la cabale qui lui avait barré la route de l’Élysée.

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Dans toutes les villes de France, sa photographie trônait au milieu des étalages, ornée d’une cocarde ou d’un ruban tricolores, et les nations amies l’invitaient à des réceptions triomphales.

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Il en avait parlé à Fumet, plus tard, un jour qu’il dînait dans l’appartement du professeur, avenue Friedland.

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Il n’était pas allé en personne à Versailles. Il était resté chez lui, quai Malaquais, avec seulement, à son côté, Milleran qui avait remplacé Chalamont.
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Trois semaines plus tard, il quittait Paris, exilé volontaire, et, s’il y avait conservé son appartement de garçon, il n’y avait pas remis les pieds depuis.

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Il n’avait pas écrit, n’était pas venus aux Ébergues.

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Un matin, le Président avait été surpris de voir son gendre, François Maurelle, débarquer seul aux Ébergues. C’était un homme quelconque, falot, plein de suffisance, qui travaillait comme géomètre dans les environs de Paris quand Constance l’avait rencontré.

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Il avait été battu deux fois : la première dans les Bouches-du-Rhône, où il était allé se présenter étourdiment ; la seconde à Aurillac où, à sa deuxième tentative, il avait été élu à l’endurance.

Le ménage habitait boulevard Pasteur, à Paris, et passait l’été dans le Cantal.

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– J’étais au Havre, où j’ai conduit un de mes amis au bateau, et l’envie m’a pris de venir vous saluer…

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– Il vous a parlé du déjeuner de Melun?

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Or, dans la pluie qui faisait briller les pavés de la cour de l’Élysée, on venait de lui poser une question à la fois innocente et terrible : – N’avez-vous pas l’intention de passer la nuit sur les routes?

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Ce chapitre-là, dans son esprit, s’appelait le déjeuner de Melun, et il y avait au moins trois personnes, en dehors de lui, pour qui ces mots avaient la même résonance sinistre.

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Les voitures, en trois files, fonçaient vers la forêt de Fontainebleu.

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Le gouverneur de la Banque de France envoyait d’heure en heure des messages toujours plus alarmants.

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Jour et nuit, les journalistes montaient la garde devant l’hôtel Matignon, rue de Varenne, et il y en avait d’autres rue de Rivoli, en face des Finances, d’autres encore rue de Valois, devant la résidence du gouverneur de la Banque de France.

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C’est pourquoi ils avaient décidé de se retrouver à déjeuner, un dimanche, dans la propriété qu’Ascain possédait en bordure de Melun.

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Entre Lauzet-Duché, la rue de Rivoli et la présidence, le téléphone ne cessait pas de fonctionner et, à certain moment, la question se posa de savoir si l’opération ne devrait pas être reportée.

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Depuis plusieurs mois, le vieillard ne dormait plus dans l’obscurité, mais à la lueur d’une minuscule ampoule électrique d’un modèle spécial, qu’on avait fait venir de Paris.

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Pendant longtemps, les docteurs Gaffé et Lalinde avaient insisté pour que l’infirmière, non seulement habite les Ébergues, au lieu d’aller coucher au village, mais passe la nuit à portée de voix, sur un lit de camp dans le bureau, par exemple, ou dans le fameux tunnel.

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Il était né à Ingrannes, au fond de la forêt d’Orléans, d’une famille où en était garde-chasse de père en fils depuis la nuit des temps, et ses frères et lui avaient été levés avec les chiens.

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Il avait trouvé Émile, frais émoulu du régiment, parmi les chauffeurs du quai d’Orsay, où il était entré grâce à la recommandation des « gens du château », et il tranchait tellement avec les chauffeurs stylés du Quai qu’il s’était amusé à l’observer.

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Quelles histoire raconterait plus tard le même Émile aux gens qui visitèrent les Ébergues ?

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Ces imbéciles ignoraient qu’il n’avait jamais eu de vie intime et qu’à quatre-vingt-deux ans tout son bagage, en matière de contacts humains – il n’osait pas employer les mots amitié ou affection, – se réduisait aux quelques personnes qui vivaient aux Ébergues.

Gabrielle, dont le nom de famille était Mitaine, et qui était originaire de la Nièvre, avait été mariée. Restée veuve à quarante ans, avec un enfant, elle était entrée à son service et tous les mois, encore, elle allait voir, à Villeneuve-Saint-Georges, son fils qui avait aujourd’hui quarante-neuf ans, qui était marié, père de trois enfants, et qui travaillait comme maître d’hôtel dans un wagon-restaurant de la ligne Paris-Vintimille.

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Roulait-il vraiment, à ce moment même, sur la route du Havre?

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Combien de fois n’avait-il pas entendu les mêmes mots, prononcés par un chef d’État aux abois : « Sauver la France… », ou « Sauver la République », ou encore « Sauver la liberté… »

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La banque Vollard, rue Vivienne, peu connue du grand public, était une banque privée qui travaillait étroitement avec un des groupes financiers les plus importants de Wall Street, et Étienne Vollard, son directeur, était le beau-père de Chalamont.

N’était-ce pas le président du Conseil, connaissant ces liens familiaux, qui portait la responsabilité d’avoir emmené son collaborateur au déjeuner de Melun, où il avait imposé sa présence?

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Cela rejoignait sa conversation avec Fumet, avenue Friedland.

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La banque Vollard avait joué à coup sûr et, demain, on verrait Étienne Vollard, en haut-de-forme gris perle, dans la tribune des propriétaires, à Longchamp ou à Auteuil, où il faisait courir.

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Des combinaisons s’échafaudaient alors, on citait des noms, on publiait même des listes probables, puis, au dernier moment, l’édifice s’écroulait et la ronde recommençait à l’Élysée.

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Un autre atout de Chalomont était sa souplesse, son habilité de manœuvrier et, à soixante, ans, le fait qu’ il commençait à faire partie de la vieille garde du Palais-Bourbon, où il pouvait compter sur d’anciennes amitiés, sur un réseau de liens créés par des services rendus et par de menues compromissions.

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Ving fois, lorsque Chalamont était son bras droit, celui-ci l’avait aidé à résoudre des conflits avec les syndicats, et ce gendre de banquier, qui habitait en bordure du Bois et qui représentait à la Chambre l’arrondissement le plus riche de Paris, manoeuvrait mieux que quiconque les délégués ouvriers.

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Le monde avait-il réellement connu une époque d’authentiques grands hommes, dont, à l’exception du comte Corneli, l’Italien qui finissait ses jours dans une maison de santé des environs de Rome. Le Président était le dernier survivant?

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Dehors, le phare d’Antifer, au-delà d’Étretat, et le phare Noter-Dame-du-Salut, en amont de Fécamp, devaient, en balayant le ciel bouché, joindre, à peu près à hauteur des Ébergues, leurs faisceaux lumineux.

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Ascain était mort dans sa belle maison de Melun, où il s’était retiré après un dur échec électoral et où, sans doute, il avait passé ses dernières années à jouer aux quilles.

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Quant à Lauzet-Duché, il était parti le premier, emporté par une congestion cérébrale alors que, à Bruxelles, il prononçait un discours à la fin d’un banquet.

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Est-ce cela qu’on cherchait aux Ébergues depuis plusieurs mois?

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Jeudi 4 novembre. Fête à souhaiter : Saint-Charles. Cours des halles de Paris. Fruite et légumes…

– Et voici maintenant notre premier bulletin d’information. Nouvelles de France. Paris. Comme on s’y attendait hier soir, une vive animation a régné toute la nuit boulevard Suchet, où M. Philippe Chalamont, chargé par le président de la République de la formation d’un cabinet de large concertation, a reçu un certain nombre de personnalités politiques appartenant à différents partis….

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On s’attend à ce que, assez tôt dans la matinée, M. Chalamont se présente à l’Élysée afin de donner au chef de l’État la réponse définitive qu’il a promise pour ce matin. Marseille. Le paquebot Mélina, des Messageries Maritimes, ayant à bord…

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– Allô! L’hôpital d’Évreux?

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– Vous direz à Émile de prendre la voiture et d’aller à Étretat chercher les journaux.

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– Allô. Vous N’appelez pas Évreux?

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– Donnez-moi Évreux, Mademoiselle, oui, le même numéro que toute à l’heure.

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Il ne restait plus qu’une personne à avoir connue la rue Saint-Louis de son temps, l’ancienne petite fille rousse.

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Rue Dupont-de-l’Eure, par exemple.

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Rue Bayet (1760-1794). Un patriote aussi, député girondin pendant la Révolution.

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Rue Jules-Janin. Littérateur et critique, membre de l’Académie française…

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Rue Gambetta. 1838-1882. Enfant, s’il avait vécu à Paris au lieu d’Évreux, il aurait pu le connaître.

Rue Jean-Jaurès. 1859-1914…

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Il n’était pas allé à son enterrement et il croyait se rappeler qu’à l’époque il se trovait en voyage officiel en Amérique du Sud.

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A vingt ans, il était retourné à Évreux pour le mariage de sa sœurs avec un employé de l’hôtel de ville.

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C’était le reporter à la voix grinçante qui, la veille, dans la cour de l’Élysée, avait désarçonné Chalamont en lui demandant s’il comptait passer la nuit sur la route.

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Les audiences ont commencé à l’Élysée.

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– Et voici les dernières nouvelles. On nous communique à l’instant que M. Philippe Chalamont, qui avait été appelé hier après-midi à l’Élysée, vient d’être reçu à nouveau par le président de la Répulbique.

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Même Émile qui ne revenait pas d’Étretat, où Gabrielle avait dû lui donner des quantités de courses à faire.

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Qu’il change si peu que ce soit ses habitudes ou son comportement, et on alertait d’abord le jeune médecin du Havre, qui appelait à son tour celui de Rouen en attendant que, pour se couvrir, les deux hommes téléphonent à Fumet.

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Cette idée le faisait bougonner, alors que, paradoxalement, quelques minutes plus tôt, il se morfondait de voir Paris l’oublier, rageait presque parce que quelqu’un ne tenait pas compte de son veto.

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Ainsi, même aux Ébergues, où il s’était retiré de la vie publique, n’était-il pas tout à fait indépendant et restait-il une sorte de salarié.

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A Londres, à New York, à Berlin, à Stockholm, partout dans le monde, on continuait à écrire des ouvrages sur eux comme sur lui et il se surprenait à être tenté de faire le total de chacun!

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Je suis d’Évreux, comme vous et, quand j’étais jeune, mon grand-père m’a souvent parlé de vous, car vous habitiez la même rue que lui et il vous a bien connu…

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A cette heure-ci, à Évreux, on procédait à la dernière toilette de Xavier Malate, qui n’avait plus à se soucier de rien.

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S’il n’avait pas craint le ridicule, il aurait chargé Milleran d’appeler de nouveau Évreux, la mairie, par exemple, pour qu’on s’informe d’Éveline, qu’on lui apprenne si elle vivait toujours, si elle était malade, si elle n’avait besoin de rien.

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Est-ce qu’Émile, plus tard, dirait la vérité au sujet des Ébergues?

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Ce n’était pas lui qui, le premier, avait transformé la ferme de la falaise en maison de campagne, mais un avocat de Rouen – mort aussi à présent ! – qui venait, jadis, y passer les vacances avec sa famille.

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Fille unique d’un riche négociant de Bordeaux, elle avait épousé le comte de Créveaux qui, en même temps qu’il lui donnait un nom, l’avait introduite dans le monde.

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Et, lui qui s’habillait correctement, sobrement, sans toutefois attacher d’importance à l’élégance, il avait fini par céder aux instances de Marthe et par aller voir le plus fameux tailleur d’alors, Faubourg Saint-Honoré.

– C’est le seul possible, mon cher, à moins d’aller s’habiller à Londres.

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Mis à la porte en même temps que Juliette, le ministre n’avait eu d’autre ressource que d’installer sa complice dans un hôtel discret, car il ne pouvait la conduire au ministère et il ne voulait pas d’elle dans son appartement du quai Malaquais.

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Il y avait à peinte trois mois qu’il s’était rendu Faubourg Saint-Honoré et il n’avait pas été surpris de ne rien recevoir.

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Sa fin avait été plus brève, mais aussi spectaculaire, que celle de son ex-patronne, car elle était parmi les passagers d’un avion qui, se rendant à Stockholm, était tombé en flammes en Hollande.

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Est-ce qu’à Paris, suivant la tradition, Chalamont allait réunir ses nouveaux collaborateurs dans un grand restaurant où l’on résumerait, au désert, les grandes lignes de la politique de son cabinet?

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Plus tard dans l’après-midi, après la présentation à l’Élysée, la photographie, en groupe, sur le perron, autour du chef d’État obligatoirement souriant, il fallait mettre au point la déclaration ministérielle et les difficultés commençaient, la discussion à perte de vue sur un mot, sur une virgule.

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Dans le cabinet présidentiel de l’avenue Matignon, le sang ne lui était pas monté aux joues ; au contraire, il avait semblé se retirer de tout son corps.

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Il ignorait ce qui allait se passer et se demandait s’il se réveillerait dans le fauteuil Louis-Philippe des Ébergues.

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Il connaissait Dolomieu, qu’il avait eu sous ses ordres et qui, maintenant, rue des Saussaies, dirigeait les Renseignements généraux.

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A Paris, quand vous étiez absent, un inspecteur passait de temps en temps lui poser des questions…

Noland (Vaud), le 14 octobre 1957.

Strip-tease

Georges Simenon. Première édition : Presses de la Cité, 1958

Dans les rues de Cannes, où les gens vivaient déjà la seconde moitié de la journée, Célita marchait vite, en souliers minces de ballerine, un manteau verdâtre jeté sur les épaules.

Parce qu’elle devait acheter de la soie rouge, elle fit un détour et, sur la petite place triangulaire, devant l’église Notre-Dame, se trouva arrêtée par des curieux qui formaient la haie à la sortie d’un mariage.

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Ses paupières, plus chaudes, picotèrent et, au même instant, alors que les images devenaient floues, elle reconnut, dans la haie humaine qui lui faisait face, l’homme aux cheveux gris qu’elle avait remarqué deux ou trois fois au Monico et qui ne lui avait jamais adressé la parole.

*

– Tu viens de me dire que tu es de Bergerac…
– Oui, monsieur.
– C’est à Bergerac que tu as entendu parler du Monico ?

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– Je suis d’abord allée à Toulouse, où il y a un cabaret appelé le Moulin Bleu…

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– Je vois. Et après Toulouse ?
– J’ai pris le train pour Marseille, où j’ai travaillé une semaine comme serveuse dans un bar.

*

Quand as-tu débarqué à Cannes?

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Elle sortit sans dire au revoir, refit, en sens inverse, le chemin de la place du Commandant-Maria, où elle habitait avec Marie-Lou.

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Une petite Italienne, au bout d’une semaine, s’était trouvée installée dans un appartement du Carlton.

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Chez Justin, le bar-restaurant de la place du Marché, elles retrouvèrent Natacha et Ketty, qui vivaient ensemble pour les mêmes raisons d’économie qu’elles, et qui étaient déjà à table.

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Mme Florence ne pouvait pas ignorer les visites que son mari faisait place du Commandant-Marie, les après-midi où Marie-Lou était en courses.

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Quand Marie-Lou ouvrit ensuite la fenêtre et les persiennes de la salle à manger, le soleil envahit l’appartement et les bruits de la place du Commandant-Maria devinrent plus distincts.

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– Mesdames et messieurs, la direction du Monico a l’honneur de vous présenter son spectacle de strip-tease, le plus osé et le plus artistique de la Côte d’Azur.

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L’Anglais n’avait fait que jeter un coup d’œil et parlait, dans un français appliqué, des cabarets de Londres où, dès onze heures du soir, on cessait de servir à boire.

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… Allô!… police ! … Ce matin, on a volé un sac à main de quater mille quater cent cinquante francs aux Galeries Nouvelles, rue Foch…

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Le soleil à peine revenue, il était impossible de ne pas se sentir sur la Côte d’Azur, avec les touristes qui envahissaient les rues en parlant toutes les langues, des hommes en culottes courtes comme des boy-scouts, montrant leurs mollets velus, des femmes en short, certaines de quatre-vingts kilos et plus, certaines même qui circulaient sur les trottoirs et dans les magasins en maillot de bain, répandant une odeur d’ambre solaire qui devenait comme l’odeur de la ville.

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Il le l’avait pas été de Florence, au temps où ils vivaient tous les deux à Pigaille, lui comme barman dans une boîte assez louche, elle, plus jeune que maintenant, faisant le métier sans honte et continuant à le faire pendant les dix-huit mois qu’il avait passés en prison.

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Toujours est-il qu’à sa sortie de prison, Léon avait épousé Florence et que, depuis, ils étaient devenus commerçants, avec le Monico et l’appartement du boulevard Carnot au nom de la femme, comme presque toujours dans ces cas-là.

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Le soir, les autres, sauf Natacha, qui n’était pas encore à Cannes, étaient au courant de la visite qu’elle avait reçue.

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Natacha, à cette époque-là, semblait comprendre, et elles avaient failli partager un appartement de la rue Pasteur.

*

A l’âge de quatre ans, comme Pierrot, je dormais chez une voisine, rue Caulaincourt, pendant que ma mère dansait dans les boîtes de nuit, et, à huit ans, elle me mettait dans une école de danse, où je souffrais le martyre à faire des pointes et à me disloquer le corps. Pendant ce temps-là, mon frère et ma sœur, à Hollywood, menaient une existence d’enfants de riches.

*

– Moi, je suis née trop tôt, quand il n’était encore rien et qu’il partageait une chambre à Montmartre avec ma mère. Il ne l’a jamais épousée et il est parti pour les États-Unis alors que j’avais deux ans.

*

Elle avait quand même eu un homme à elle, à vingt-deux ans, un homme avec qui elle vivait, dans une chambre d’hôtel, il est vrai, boulevard Saint-Martin, faisant des projets d’avenir.

*

Célita s’était engagée sur la Croisette qui, d’un jour à l’autre, venait de prendre son aspect estival.

*

Pour aller où, elle n’en savait rien. Le temps était passé, pour elle, de se présenter dans les boîtes de Paris. Il y avait bien, à Genève, un cabaret, qui était comme une Mecque du strip-tease, où elle était passée à deux reprises, mais c’était une usine, elles étaient quinze, chaque soir, parfois plus, à se suivre à la chaîne, avec des numéros minutés. Essayer Nice ? Marseille ?

*

En attendant que cela arrive un jour, elle se trouvait à Cannes comme dans une trappe, sans possibilité d’en sortir, et ce n’était pas la première fois ; elle avait connu la même situation jadis, à Ankara, une drôle de ville, une capitale fabriquée de toutes pièces au beau milieu des déserts de l’Asie Mineure.

*

Chaque jour, elle se jurait de mettre, coûte que coûte, assez d’argent de côté pour la traversée, et après deux ans, elle était toujours là, presque résignée, à la fin, à n’en plus sortir, ce qui serait peut-être arrivé si un diplomate belge, qui rentrait en Europe avec sa famille ne lui avait offert d’accompagner ses enfants en qualité de gouvernante.

*

Il avait profité d’elle pendant la traversée, lui avait proposée de la garder chez eux, à Bruxelles, sans trop de conviction, il est vrai, car, si c’était pratique pour lui, il n’en vivait pas moins dans la crainte que sa femme découvrît leurs relations.

*

Elle avait ces fameux yeux verts qui changent de couleur selon le temps, comme la mer, et ses cheveux étaient naturellement acajou, sans qu’elle eût besoin de se servir de tenture ; on lui avait répété jusqu’à écoeurement que son menton et son nez pointus rappelaient ceux de Colette jeune, la Colette de Claudine à Paris.

*

Quand elle descendit, un peu après lui, Natacha l’avait remplacée à la table du dentiste et celui-ci regarda Célita avec embarras, sans l’inviter à revenir. Marie-Lou et Ketty ne tarderaient pas à monter pour se mettre en tenue et, en s’approchant du bar, où elle se hissa sur un tabouret, Célita sut que Marie-Lou ne coucherait pas, cette nuit, place du Commandant-Maria.

*

Il était fondé de pouvoir dans une banque de Genève et, chaque mois, il venait à Cannes pour rencontrer un riche client qui finissait ses jours dans une des plus belles villes de la Côte, dont il ne sortait plus qu’en voiture, avec son chauffeur et son infirmière.

*

On les avait vus de diriger vers la Croisette.

*

Faute d’argent, elle ne pouvait pas quitter Cannes, mais rien ne l’obligeait à s’en tenir à Léon, rien ne l’empêchait de s’en prendre à un autre homme.

*

Il y avait deux adresses, une à gauche et l’autre à droite ; d’un côté : Château de Despierres, par Périgueux ; de l’autre : 23, rue François-1er, Paris.

*

– Vous êtes pour longtemps sur la Côte ?

*

Elle avait su prendre sa décision, toute seule, là-bas, à Bergerac, et elle s’était lancée dans l’inconnu avec à peine de quoi vivre une semaine. Elle avait payé le prix, à Marseille, en couchant avec le tenancier du bar que Léon lui-même semblait considérer comme une brute.

*

Elle cherchait Léon des yeux, le trouvait en conversation avec un habitué, un commerçant de la rue d’Antibes qui ne venait au Monico que quand sa femme était en visite chez sa mère, à Grenoble.

*

Les yeux de Mme Florence étaient cernés et l’on voyait, dans son regard, cette anxiété des gens qui s’attendent à tout moment à une douleur vive, ce qui rappela à Célita la visite au gynécologue de Nice.

*

Avec elle, il avait pris un bateau pour les îles de Lérins, comme les couples en tour de noce, et sans doute Maud avait-elle laissé poétiquement tremper sa main dans l’eau qui courait le long du bord.

*

Étaient-ils ensuite allés voir les moines à Saint-Honorat ?

*

Célita avait sous-estimé la jeune fille de Bergerac, elle s’en rendait compte à présent.

*

A ses yeux, Célita était mieux encore. Non seulement elle avait un père célèbre, mais c’était une véritable danseuse, qui avait joué sur de grandes scènes de Paris.

Ketty sortait du peuple aussi et avait passé sa jeunesse dans un village pauvre de Savoie.

*

Quand j’étais jeune, j’ai travaillé au Zoo de Vincennes et, à certaines saisons, il était interdit d’entrer dans les cages des mâles, même pour le nettoyage.

*

Si l’on décide de se passer de moi, j’ai toujours un engagement à Genève.

*

– Tu connais son adresse à Bergerac, toi?

*

« Mme Leroy, receveuse des postes, Bergerac, Dordogne./
Puis, en dessous, après avoir réfléchi : « Votre fille Maud engage pour strip-tease au Monico de Cannes ».

*

Elles étaient à la clinique de l’Estérel, dans un quartier calme et vieillot où, seuls, des chiens et des chats erraient dans les rues découpées en tranches d’ombre et de soleil et où des cavistes, en face, lavaient des bouteilles.

*

– Non. Sauf qu’on l’aurait aperçue à Nice.

*

Ketty était-elle responsable de ce qui était arrivé le soir de la parution de l’article dans Nice-Matin, alors que la salle était pleine à craquer ?

*

Elle avait encore couché, cette nuit-là, dans le logement qu’elle partageait avec Natacha et, le lendemain, elle était partie, soi-disant pour Genève, où elle prétendait qu’on n’attendait qu’elle.

*

Deux jours plus tard, Mme Leroy débarquait à Cannes et, à trois heures de l’après-midi, faute de connaître l’adresse de sa fille, se présentait au Monico, alors que les femmes de ménage soulevaient des nuages de poussière.

*

Faute de pouvoir parler en paix dans le cabaret, où les deux vieilles opéraient toujours, ils étaient allés tous les trois chez l’avocat, qui habitait square Mérimée, en face du casino.

*

Il lui avait acheté, dans la succursale d’une grande maison de Paris, un manteau blanc que, fidèle à son personnage, elle retirait dès le seuil et confiait à Francine.

*

Avec son mari, elle tenait un café au Havre, près des bassins, et cela se sentait à la façon dont elle s’était installée à la caisse.

*

Le dernier coup, qui semblait détruire tout espoir de retour à la vie normale, fut l’installation de Maud au Louxor et l’espèce de cérémonial qui accompagna, désormais, son arrivée et son départ.

*Il lui en disait même que Célita ne l’imaginait, et c’est ainsi que Florence fut la première à lui parler de l’appartement du Louxor.

*

Il tient une épicerie en gros, rue d’Antibes, avec ses deux fils, qui sont tous les deux mariés et qui ont des enfants.

*

Émile était plus libre qu’autrefois, car le patron ne passait plus aussi régulièrement l’après-midi au Monico et on le voyait même, parfois, en maillot de bain, étendu près de Maud sur la plage du Louxor.

*

Il était revenu, lui apportant chaque fois des nouvelles, et il était le seul à être allé, pour des commissions, dans l’appartement du Louxor, où il avait trouvé Léon lisant le journal, en pyjama, dans un fauteuil du balcon.

*

Le lendemain, dès l’ouverture, il était de retour, correct, timide, et Natacha avait montré aux autres sa photographie, parue récemment dans Nice-Matin. C’était un prince iranien, un vrai, le cousin du shah, qui avait fait ses études à Cambridge et qui passait quelques semaines en France.

*

– Tu sais ce qu’il me propse? D’abord, il m’a demandé si je connaissais bien Paris, y compris le Louvre et les musées, puis il m’a offert cent mille francs, tous frais payés, pour lui servir de guide et d’interprète pendant un mois.

*

– Demain, en auto. Il a acheté une voiture de course italienne et l’appartement est déjà retenu au Plazza…

*

Célita et Marie-Lou étaient déjà en route vers la place du Commandant-Maria.

*

Pour remplacer Francine au vestiaire, en attendant qu’une agence de Paris lui envoie un nouveau numéro, Léon avait engagé une vieille femme au visage maigre et lugubre, qui vendait des billets de la loterie nationale dans les cafés.

*

Elle n’avait pas pensé qu’un homme qui avait passé une bonne part de sa vie dans la coulisse de Montmartre en a vu de toutes les couleurs.

*

On aurait dit que Léon et Florence, qui avaient passé presque toute leur vie dans le désordre de Montmartre, et qui vivaient encore en marge, s’étaient efforcés de s’entourer du cadre le plus rassurant.

*

On attend une nouvelle danseuse de Paris…

*

– Il fait déjà chaud, la saison commence et la Croisette fourmille de touristes, les voitures se suivent au pas…

*

Ce fut ce soir-là que la nouvelle arriva de Paris, une blonde aux traits réguliers, au corps plus parfait, en moins statuesque, que celui de Natacha.

*

Guilda avait dû vivre longtemps en France et en Belgique, car elle parlait couramment le français, avec un accent qu’on ne reconnaissait pas tout de suite, car, si elle était née à Cologne, sa mère était tchèque.

*

Mais je ne compte pas moisir ici plus de deux semaines, car j’ai un engagement, pour les mois de juillet et d’août, à Ostend…

*

La robe de l’Allemand, en épaisse soie blanche, à la jupe aussi ample qu’une crinoline, avait dû coûter cher et le numéro était soigné, nouveau pour Cannes, car, au lieu du triangle traditionnel, la femme finissait complètement nue, cachant l’essentiel avec un éventail en plumes qu’elle feignait d’être prête à refermer si le public l’exigeait.

*

C’étaient surtout des hommes qui attendaient, des propriétaires de cabarets ou de bars de Juan-les-Pins, de Nice, et aussi de l’autre versant de l’Esterel : Saint-Raphaël, Saint-Tropez, Toulon et Marseille, la plupart déroutés d’être dehors de si bonne heure, et certains visages donnaient l’impression qu’on les avait bus dans les journaux, à la rubrique des faits divers.

*

A dix heures moins le quart, il faisait déjà chaud, la lumière était épaisse et des femmes descendaient le boulevard Carnot en short, vers le marché , avec un coup d’œil curieux pour les petits groupes qui stationnaient à l’ombre des platanes, comme s’il devait se passer quelque choses, et ce n’est qu’une fois devant le 57 qu’elles découvraient les tentures noires à franges et à lames d’argent.

*

Le sac de Célita pesait dans sa main, un sac rectangulaire, aussi grand que celui de Mme Florence, qui était comme un signe de sa profession, car, lorsqu’elle ne rentrait pas coucher place de Commandant-Maria, il pouvait contenir tous les objets de toilette et même le linge nécessaire pour la nuit.

*

Personne ne soupçonnait qu’elle avait pris sa décision et que ce qui se passait maintenant au 57 du boulevard Carnot, les fastes de l’absoute, tout à l’heure, avec les orgues et l’encens, dans l’église mal éclairée, puis le cortège traversant la ville, n’étaient que le prologue à un dénouement que Célita, et elle seule, avait fixé, parce qu’il était le seul possible à ses yeux.

*

Elle ne le vit pas non plus sur la Croisette, où elle le chercha, car il avait suspendu la distribution des prospectus.

*

L’église de la paroisse était en haut du boulevard, mais Léon avait tenu à ce que les obsèques aient lieu à Notre-Dame, près du Monico, peut-être parce que c’était l’église élégante de la vile.

*

Le corbillard allait au pas et le cortège se dirigeait, bloquant un moment la circulation, vers le pont Carnot, s’engageait dans la rue de Grasse, montait lentement vers le quartier des Broussailles, où le cimetière s’étendait, non loin du nouvel hôpital.

*

Faute de pouvoir payer seule le logement de la place du Commandant-Maria, la grosse fille avait pris l’Italienne avec elle.
– On l’a vue à Nice, lui dit-il un soir.
*

Les voitures, qui se touchaient presque, mettaient une heure à parcourir la Croisette et les femmes en bikini débordaient jusque dans la rue d’Antibes, où Marie-Lou en avait rencontré une, d’au moins soixante ans, dans une pharmacie.

*

Un corps de femme entièrement nu, qui portait des ecchymoses « qu’on pouvait attribuer à des chocs répétés contre les rochers » avait été repêché entre Nice et Villefranche.

Deux jours plus tard, Nice-Matin annonçait que le cadavre, identifié, était celui « d’une nommée Céline Perrin, célibataire, trente-deux ans, née à Paris, rue Caulaincourt, danseuse de cabaret, qui, les derniers temps, avait été interpellée deux fois par la police pour sollicitation sur la voie publique ».

Cannes, 12 juin 1957.

Le nègre

Première édition : Presses de la Cité, 1957

Peut-être le pensait-il déjà sur les bancs de l’école, à Versins-Haut, lorsque les Van Straeten, les fermiers, Ferdinand et Emma à la voix criarde, chez qui l’Assistance publique l,avait placé, le traitaient de fainéant et de propre à rien.

*

Aux gens du chemin de fer, pour commencer, qui n’avaient daigné faire de lui qu’un chef de halte – pas un vrai chef de gare : un chef de halte ! – un métier de femme, d’habitude, à Vesins-Station, où les rapides passaient sans ralentir et où ne s’arrêtaient que deux trains le matin, un dans chaque sens, et deux trains le soir, de sorte que l’activité de Théo consistait surtout à ouvrir et à refermer la barrière, ce qui est encore un métier de femme, ou de vieux, alors qu’il n’avait que quarante-huit ans.

*

A ceux-là et aux habitants de Versions-Haut, qui prenaient de moins en moins le train depuis que le marché noir les avait enrichis et qu’ils avaient tous leur automobile ou leur camionnette, sauf quelques-uns, bien entendu, car il faut toujours des pauvres ; à ceux de Mauricourt aussi, le village d’en face, où son ancien patron, Ferdinand Van Straeten, était mort d’apoplexie et où sa femme Emma, à soixante-deux ans, avait épousé son valet qu’elle menait à la baguette.

*

Même aux Coinche, qui tenaient l’auberge en face de la station et chez qui il prenait ses repas.

*

Le vieux trempait les lèvres dans son imitation de chartreuse distillée à Boulogne et Théo versait dans son verre le fond de sa chopine de vin rouge.

*

Théo savait où elles allaient : à Boulogne, où le frère de Roncurel se mourait à son tour, de la même maladie au nom compliqué, et elles avaient pris la précaution de s’habiller de noir, en prévision des obsèques.

*

On commençait à entendre un lointain grondement et, quand le train quitta la gare de Noilly, à trois kilomètres, un coup de sifflet monta dans le ciel.

*

Ce n’était pas une grande-route qui franchissait le chemin de fer. La Nationale passait à Versins-Haut, à un kilomètre et demi de la gare, au bout des champs de betteraves que coupaient deux rangs de peupliers et, à Mauricourt aussi, il y avait un chemin de grande communication.

Versins-Station se trouvait, en somme, dans une sorte de désert, avec l’Hôtel Coinche en face, les entrepôts de Caideu le long de la voie de garage, trois ou quatre fermes éparpillées dans les champs et la laiterie coopérative à l’entrée du village.

*

C’était ensuite le tour des journaux de Paris, qu’un triporteur ne viendrait chercher que le lendemain matin.

*

Il poussait vers la porte vitrée le chariot avec le sac et les journaux, reconnaissait les quatre voyageurs qui descendaient et à qui, le matin, il avait délivré des billets pour Amiens.

*

Celui qui l’avait apostrophé était un employé de la briqueterie qui se rendait chaque lundi à Amiens voir le grand patron.


Barbies. Photo d’ÉlenaB.


*

Deux des voyageurs reprirent le leur aussi et le quatrième, un Nord-Africain, se dirigea à pied vers Mauricourt, franchissant la barrière par le portillon.

Personne pour Vesins-Haut, ce soir-là. A Mauricourt, on comptait surtout des ouvriers, à cause de la briqueterie et de la nouvelle fabrique de galoche.

*

Versins-Haut, au contraire, était un gros bourg agricole, presque une ville, avec médecin, homme de loi, quatre ou cinq pompes à essence peintes en rouge et, en bordure de la Nationale, l’Hôtel du Roy, plus que centenaire, qui avait deux étoiles au guide Michelin.

*

Deux coups de sifflet plus déchirants que celui de l’omnibus éclatèrent dans la grande courbe, du côté d’Audrey, et Théo, qui venait d’allumer sa pipe en écume, vint, comme les autres soirs, sur le quai, pour regarder le rapide Calais-Paris, aux wagons-lits obscurs, aux rares vitres éclairées.

*

A gauche comme à droite, des champs plats, et le long de la route qui menait à Versins-Haut, des peupliers aussi noirs que les vêtements des deux femmes de tout à l’heure.

*

Sa femme, Élise, qu’il avait connue dans un petit café d’Amiens, près de la gare, n’était pas morte.

*

Tout le monde était au courant, aussi bien à Versins-Haut qu’à Mauricourt.

*

Antoinette était partie aussi, à seize ans, et il avait fallu que d’autres apprennent à Théo qu’elle était enceinte et qu’elle était allée accoucher à Boulogne.

*
Sauf après la guerre, à l’arrivée des Américains, il ne se souvenait pas d’avoir vu de nègre à Versins. Il y avait bien, en face, à Mauricourt, quelques Nord-Africains, dont les fermiers de Versins-Haut avaient grand-peur, mais pas de vrai nègre.

*

Il pensa un peu à sa fille aussi, qui ne lui écrivait jamais et qui, d’après certains, était vendeuse dans un Prisunic de Paris.

*

Le premier train, Amiens-Calais, passait à 6h 39, et, quand il descendit, il y avait déjà trois ou quatre personnes devant la porte.

*

Une voiture d’enfant pour une habitante de Versins-Haut.

*

Il y avait eu, presque sûrement, un nègre dans l’omnibus, puis un nègre qui marchait sur la route en se dirigeant vers Versins-Haut.

*

Les fleurs de givre ne fondaient pas sur les vitres qu’il avait grattées, la veille au soir, pour regarder le nègre qui se dirigeait vers Versins-Haut, une valise à la main.

*

Il aurait pu tomber d’un autre train, par exemple du rapide Calais-Paris, qui avait croisé l’omnibus à peu près à cet endroit-là. On encore, à 2 h 21, du rapide Paris-Calais que Théo, endormi, n’avait pas entendu passer.

*

Quand il traversa à nouveau la route, il vit Couvert, avec sa charrette et ses chevaux déjà à mi-chemin de Versins-Haut.

*

– Pas du rapide de Calais ?

*

– Et de quel côté passe le rapide de Calais ?

*

Si le nègre avait sauté du rapide de Calais, il fallait admettre qu’il avait fait un bond de plusieurs mètres pour atterrir à l’endroit où on l’avait découvert.

*

Il aurait pu tomber du rapide d’Amiens, qui passe à 2 h 21.

*

Je connais les trois autres de vue, des ouvriers de Mauricourt, mais j’ignore leur nom.

*

Je leur ai délivré des allers et retours pour Boulogne.

*

C’était pourtant un inspecteur de la police judiciaire, venu d’Abberville.

*

Le sous-chef de la gare d’Amiens, que j’ai eu au téléphone, se souvient d’un nègre qui est monté dans l’avant-dernier wagon.

*

Et l’inspecteur Gorre, naturellement : – Pour Versins-Station.

*

– Je suppose qu’il n’y a pas d’habitants de couleur à Versins-Haut?
– Non.
– A Mauricourt non plus?
– Seulement des Nord-Africains.
– Je me demande ce qu’il venait faire ici, puisqu’il est établi qu’il a pris, à Amiens, un billet pour Versins-Station?
*

J’ai téléphoné au chef de gare d’Audrey, et c’est lui qui a dû alerter Abbeville.

*

Il répéta ce qu’il avait dit au brigadier, parla de l’employé de la briqueterie, des trois ouvriers de Mauricourt, des deux femmes en deuil qui se rendaient à Boulogne.

*

Si le brigadier ne lui avait rien appris, Gorre, lui, avait éclairci un point important, confirmant la première hypothèse de Théo : le nègre avait pris, à Amiens, un billet pour Versins-Station.

Sa destination était donc bien Versins.

*

Or, quel nègre aurait eu une raison de venir à Versins au moment où, justement, Cadieu-le-Riche venait de mourir?

*
A cette heure, le Parquet d’Abbeville est sur les lieux, mais je doute que ces messieurs viennent jusqu’ici.

*

– Après son service militaire, il est parti pour l’Afrique, le plus sale pays d’Afrique paraît-il, l’Oubangui, où il pleut toute l’année et où il faut plus chaud que partout ailleurs au monde …
*

Quelqu’un d’Abbeville, qui a un cousin en Afrique, m’a parlé de lui il y a quelques années.

*

Tiens ! Je vais aller faire un tour à Versins-Haut!

*

Ils vont se renseigner là-bas, dans l’Oubangui, où il doit exister des gendarmes, car on en met partout, et ils finiront par trouver l’endroit où a vécu Armand Cadieu.

*

Et si ce fils est parti voilà peu de temps pour l’Europe, ils iront au bureau de poste du patelin. Suppose maintenant que quelqu’un d’ici ou d’ailleurs ait écrit ou télégraphié au jeune homme en question que son grand-père était en train de mourir dans un village de France appelé Versins-Haut, laissant un héritage de dizaines, peut-être de centaines de millions…

*

En suivant le raisonnement de Gédéon, aucun de ces trois-là n’aurait écrit ou télégraphié dans l’Oubangui.

*

– Je viens d’Amiens, où j’habite, et j’ai pu commencer mon enquête là-bas. Il est d’ores et déjà établi que le voyageur qu’on a trouvé mort près de la voie n’est pas monté clandestinement dans le train, mais qu’il avait un billet aller à destination de Versins.

*

– Que j’ai vérifié celles des deux compartiments d’où des voyageurs sont sortis et dans l’un desquels la mère et la fille en destination de Boulogne sont montés.

*

– Oui. Il passe devant la ferme Couvert et rejoint la grand-route à la gare d’Audrey.

*

C’était à l’auberge aussi que les habitants de Versins attendaient le départ du train, et, souvent, Théo était obligé d’aller les y chercher.

*

Les habitants de Versins, aussi bien que ceux de Mauricourt, y compris les Nord-Africains, l’appelaient Théo ; la plupart le tutoyaient et c’était rare qu’on lui dise « monsieur », comme l’inspecteur de la compagnie l’avait fait tout à l’heure.

*

La preuve qu’il ne se trompais pas et qu’il ne comptait pour rien, c’est que le reporter de l’Écho d’Amiens, qui arriva vers deux heures et demie, dans une voiture marquée du mot Presse, se dirigea tout de suite vers l’Hôtel Coinche.

*

Est-ce que Gédéon recommençait, pour le journaliste, l’histoire des Cadieu et de l’Oubangui ?

*

Qu’allait-il faire à Versins-Haut ?

*

Le train s’éloigna enfin dans la direction d’Amiens, tout de suite happé par le brouillard d’eau, et ce fut à nouveau la grisaille et le silence.

*

Bien que son bureau principal fût à Versins-Haut, il en avait un autre, une sorte de cage vitrée, au fond du hangar, et il lui arrivait d’y passer des heures.

*

Cet homme, qu’on avait porté en terre trois jours auparavant, c’était ce que Théo avait approché de plus important, plus important que le chef de gare d’Amiens, bien entendu, et même que tous les hauts fonctionnaires du chemin de fer, plus important aussi que le député qui venait une fois l’an à Versins et se tenait à la disposition des électeurs dans l’arrière-salle du Café du Commerce.

*

Il aurait pu se payer de belles filles, quand il avait encore l’âge de s’y intéresser avoir autant de domestiques qu’il voulait, recevoir des amis, passer l’hiver dans le Midi, comme tant de gens moins riches que lui, voyager de temps à autre à l’étranger.

*

Sauf le vendredi, quand Dambois venait d’Abbeville pour le remplacer, il n’avait pas le droit de s’éloigner de sa gare et, s’il allait sonner à la porte de la laiterie, tout le monde le saurait au village.

*

Avant la guerre, quand les maisons closes existaient encore, il y passait des deux ou trois jours d’affilée, à Amiens, à Abbeville ou ailleurs, et on l’avait vu revenir avec des filles qu’il obligeait sa femme à héberger le temps que durait sa fantaisie.

*

Un beau jour, il était revenu, pour mettre sur pied, cette fois, un élevage de cochons, à Audrey.

*

Les F.F.I. l’avaient emmené dans un camp, à Amiens.

*

Il avait fallu des mois d’hésitations et de palabres pour qu’ils se décident à lui réclamer des comptes et à appeler un expert d’Amiens afin d’examiner les livres.

*

C’était l’heure d’aller fermer la barrière, l’heure de l’omnibus qui allait à Amiens.

*

A Versins,-Haut, c’était rare qu’il n’y eût pas de visages, surtout des visages de femmes, derrière les rideaux, et les nouvelles se propageaient vite.

*

Tu m’as demandé qui lui avait écrit ou télégraphié dans son village de l’Oubangui pour le faire venir à Versins.

*

Gédéon, émoustillé à l’idée qu’une négresse frais sortie de la brousse viendrait s’installer place Gambetta et dirigerait els affaires de Cadieu, frappa le fourneau de sa pipe sur le talon de sa pantoufle pour en faire tomber les cendres.

*

C’était jour de marché à Versins-Haut et, comme on était le deuxième mercredi du mois, la foire se tenait derrière l’église, sur la grand-place encadrée de barres de fer auxquelles on attachait les bêtes.

Sans doute Isabelle, la femme de Léon, née dans les Flandres, était-elle assise à côté du fermier et, comme d’habitude, avait-elle endossé un de ses vieux vestons?

*

Il y avait de la lumière à l’auberge et, avant de se raser, Théo alla ouvrir la barrière, car il viendrait des carrioles et des camionnettes, non seulement de Mauricourt, mais de Saint-Remacle, sur l’autre versant de la colline, et de quatre ou cinq autres communes.

*

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a envoyé au moins deux lettres à un endroit appelé Mambala, qui n’est pas en France, mais dans l’oubangui, et qu’il en a reçu une, il n’y a pas longtemps. Si l’Oubangui n’est pas un pays de nègres, c’est que l’en connais moins que mes gosses en géographie.

*

– Un nommé Dieudonné Debain, antiquaire, 18, rue Saint-Séverun, à Amiens, récita Gros-Louis.

*

– Nicolas est chez lui, à Saint-André.

*

Il désigna les journaux de Paris arrivés la veille au soir.

*

L’omnibus d’Amiens entra en gare et une douzaine de voyageurs en descendirent.

*

Le gamin au triporteur, qui avait chargé les journaux de Paris, attendait son paquet d’Écho d’Amiens, plus volumineux que d’habitude, et Théo prit un journal pour lui et un autre pour Gédéon.

*

Mardi matin, alors que les citadins s’abandonnaient encore au sommeil ,un brave et sympathique cultivateur du paisible village de Versins a fait sur ses terres une découverte aussi inattendue que, macabre qui a mis toute la région en émoi.

*

Guidé par le bruit, le fermier se dirigea vers un champs qui longe la voie de chemin de fer et que traverse, à une certaine distance des bâtiments, une route qui relie Versins-Station à la gare d’Audrey.

*

L’actif brigadier de gendarmerie Alfonsi, d’Audrey, accompagné de …

*

Tous les noms étaient cités, celui de l’inspecteur Gorre, celui du substitut, du juge d’instruction, du greffier, du médecin légiste, le nom aussi du maire de Versins-Haut, chacun flanqué d’un adjectif flatteur.

*

Il avait interrogé, à Amiens, le sous-chef qui avait donné le départe au trin et l’employé du guichet qui avait délivré le billet.
D’après l’employé, le nègre était arrivé de Paris par l’express de 17 h 30 et s’était aussitôt informé de l’heure des trains pour Versins.

*

Il revoyait la longue silhouette sur la route et, maintenant, il imaginait le visage de quelqu’un comme lui, de quelqu’un de Versins-Haut, du petit-fils de Justin Cadieu, par exemple, qui aurait été pareil aux autres, mais avec une peau noire comme de l’encre.
Le journaliste était allé à Mauricourt, sans doute par la route du haut, car Théo ne l’avait pas vu franchir la barrière, et l’employé de la briqueterie avait remarqué le nègre dans le couloir.

*

Félix d’Arnac – comme il signait ! – était même allé à Abbeville, mais n’avait retrouvé aucun des voyageurs. Quant au chef de gare d’Audrey, on lui donnait la parole, à lui aussi.

– Lorsque l’omnibus est arrivé, avec une minute d’avance sur l’horaire, j’ai remarqué que la portière du dernier wagon était ouverte et j’ai pensé que quelqu’un avait laissé ainsi à Versins sans que le chef de station s’en aperçoive…

*

Faut-il en conclure que le nègre trouvé près de la voie, dans un champ de Versins, s’efforçait de cacher son identité ?

Une commission rogatoire a d’ores et déjà été envoyée à Paris où des recherches vont commencer à la gare du Nord et dans les hôtels.

*

Nous espérons, dès demain, publier une photographie de l’inconnu de Versins, mais il faudra encore plusieurs heures aux techniciens pour mener à bien une tâche que l’état du visage rend particulièrement difficile.

*

Puis il éclusa l’omnibus qui venait d’Abbeville et fut surpris d’en voir descendre la mère et la fille Roncurel.

*

Des gens de Saint-Remacle discutaient, à côté de lui :
– Qui c’est le patron, à présent ?

*

Son neveu est venu la chercher pour la conduire chez lui, à Amiens.

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– Moi, dit un des fermiers de Saint-Remacle, ce qui m’intéresse, c’est de savoir qui va prendre la place du vieux.

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– J’en avais un, un bouvier des Flandres, qu’un Belge m’avait donné.

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– Qu’est-ce que tu racontes, Gédéon ? interrompit l’homme de Saint-Remacle.

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Le vendredi matin, Dambois arriva, en même temps que les journaux et le courrier, par le train d’Amiens, sa musette en badoulière, avec le col d’une bouteille qui dépassait.

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Sa femme était impotente, dans un petit logement de la banlieue d’Amiens, et lui-même avait un cancer au foie, ce qui ne l’empêchait pas de boire son litre quotidien.

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C’est à peine si, avec Gédéon, il avait été question du nègre ; seulement des allusions quand, à un moment donné, on avait vu passer l’auto de Nicolas Cadieu qui se dirigeait vers Mauricourt.

La Police judiciaire de Paris, agissant sur commission sur commission rogatoire du juge d’instruction d’Amiens, a continué son enquête à la Gare du Nord, où la plupart des employés ont été interrogés.

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Tant que les scelles resteraient sur les portes, dans la maison de la place Gabetta, cela signifiait qu’on n’en avait pas fini avec la succession, donc qu’il n’était pas sûr que Nicolas héritait.

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Un écriteau portait, au-dessus d’une flèche : « Laiterie Coopérative de Versins » et un chemin défoncé par les pneus des poids lourds conduisait à un bâtiment bas, en briques, surmonté D’une cheminée aussi haute que le clocher de L’église et noircie au bout.

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Il avait fixé à un an environ la période qu’il resterait encore à son poste de Versins-Station, afin de ne pas éveiller les soupçons.

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Mais il ne pouvait pas rester à Versins, ni dans la région, où cela surprendrait de le voir mener une existence au-dessus de ses moyens.

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Au fonds, il savait fort bien ce qu’il voulait : un Versins-Haut qui serait ailleurs et dont les habitants ne l’auraient pas connu garde-barrière. A cause d’eux, justement, il devait aller assez loin, peut-être en Normandie ou même en Bretagne, ce qui serait assez curieux car il n’y avait jamais mis les pieds, bien que sa mère fût bretonne et que, par conséquent, il fût au moins à moitié breton aussi.

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Il n’avait aucune idée non plus de ce qu’elle avait avant d’échouer, plus très jeune, à Amiens d’abord, puis dans diverses localités des environs où elle travaillait comme fille de salle.

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Il remettait ses idées en ordre, tout en pénétrant dans Versins-Haut, où les premières maisons étaient des fermes précédées d’une cour et d’un grand portail par lequel on voyait des tas de fumier et, parfois, un cochon en maraude.

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D’une gare moyenne, dans l’Est, par exemple. Peut-être, irait-il auparavant visiter une petite ville de l’Est, afin de pouvoir en parler, car on ne sait jamais sur qui on tombe.

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Et qu’il était question d’un autre coup de téléphone, que le juge venait de recevoir de Bordeaux…

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– Essaie de comprendre, fiston. Armand, le fils du vieux, est mort en Afrique.

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Un bateau est arrivé samedi dernier de Pointe-Noire.

– Où est-ce?
– Au Congo. C’est là qu’on s’embarque pour venir de l’Oubangui.

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Armand n’était qu’un jeune homme quand il avait quitté Versins.

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Une grosse voiture, immatriculée en Amérique, stationnait devant el perron, avec des bagages en vrai cuir sur le toit.

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Dans l’aile gauche, il y avait une table d’hôte pour les voyageurs de commerce, et les riches habitants de Versins y donnaient el banquet de mariage de leurs filles.

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A plus forte raison doit-il en être souvent ainsi en Afrique, et le nègre de la grande courbe aurait pu être un enfant naturel.

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Et, de Nicolas, que les F.F.I. venaient d’emmener à Amiens : – Ce n’est pas trop tôt qu’on fasse rendre ses sous à cette canaille !

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– Le nègre qui se dirigeait vers Versins-Haut…

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Autrefois, quand ils étaient gamins et jouaient tous les deux avec les autres garçons du village et de Mauricourt, il le tutoyait.

8

– Tu ne vas pas à Amiens?

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Les autres les regardaient, y compris le reporter qui, lui aussi, fronçait les sourcils, car, ces jours-ci, à Versins, tout prenait de l’importance, les allées et venues de chacun aussi bien que ce qu’on disait.

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Tout Versins-Haut savait, et chacun s’imaginait qu’il était seul à savoir!

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Les électriciens parlaient d’une fille d’Abbeville qui allait épouser un de leurs camarades et il semblait, à les entendre, qu’ils avaient couché tous les deux avec elle.

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Il pourrait avant ça, dès demain, aller en manger, à Abbeville ou ailleurs.

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-D’une façon, oui, il n’y pas de raison que je le cache, puisque ce sera cet après-midi dans les journaux de Paris.

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Jusqu’à présent. Il ne portait pas d’alliance, mais, pour le reste, on attend des nouvelles de Mambala.

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C’était même le jour de l’arrivée à Bordeaux qu’on l’avait enterré.

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Elle était nouvelle à Versins, une boulotte, assez jolie, qui venait du Touquet.

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Je les reçois d’un de mes cousins qui est cultivateur dans la Sarthe.

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Il avait eu soin de n’en plus parler, évidemment, quand les F.F.I. l’avaient emmené à Amiens.

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A n’importe quelle heure, elle avait l’air de sortir du lit et c’était presque vrai ; tout Versins-Haut savait que des clients la suivaient dans la cuisine.

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Je prétends que si tout le monde, à Versins-Haut, était comme toi… Et regarde… ils ont tous des gosses, même ceux qui n’en ont pas envie et ceux qui n’ont pas de quoi les élever…

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– Ils visent la jonction, à Abbeville…

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Deux hommes, puis trois, puis tous, étaient montés et, du seuil, la première chose qu’on avait aperçue avait été un arbre abattu en travers de la route, de sorte que celle-ci ne semblait plus aboutir à Versins-Haut, mais à un bosquet de verdure.

Au village aussi, des silhouettes sombres sortaient de terre et erraient dans les rues où l’on découvrait une maison éventrée, avec sa cheminée qui pendait à un mur encore debout, une autre dont le toit avait été soufflé, d’autre qui n’avaient que des blessures, et des fils électriques tordus, enchevêtrés au milieu de la place Gambetta.

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Il passa un pantalon, sa veste à boutons argentés, car il lui fallait descendre pour l’omnibus d’Abbeville.

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Puis ce fut le rapide d’Amiens, avec deux voyageurs qu’il ne connaissait pas, le sac de courrier, la pile d’Écho d’Amiens.

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Il ne parlait de rien, ne paraissait pas savoir qu’il y avait une histoire de nègre à Versins.

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– Un kilomètre et demi pour Versins, à peu près autant, un tout petit moins, pour Mauricourt.

Pendant qu’il écoutait, je le voyais soucieux et, après, il n’a pas fait de manières pour avouer qu’on avait des nouvelles de Mambala par télégramme.

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Henri Cadieu 22 ans, Instituteur, né à Mambala (Oubangui).

Golden Gate, Cannes, le 16 avril 1957.

 

Enfin la paix ! Photo de GrandQuebec.com.
Enfin la paix ! Photo de GrandQuebec.com.

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