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Sillages

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Vercors. Première édition 1972

Nous étions là un quarteron de journalistes, moi-même et un petit assortiment de P. G. G. et de hauts fonctionnaires qui nous rendions en Amérique, très peu de temps après la guerre.

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Ainsi, vu du quai des Chartrons qu’il surplombait de toute sa hauteur, il avait fière allure notre Lewis Carroll – car tel était le nom du cargo; et par bien des côtés, je veux dire des côtés assez surréalistes, il ne s’en montrait pas indigne.

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Je sus plus tard que le géant s’appelait Grégor et venait du Caucase.

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En ce lendemain de guerre, la France vivait encore dans la pénurie la plus extrême, nous étions affamés, et de humer seulement une vague odeur de viande nous fit venir l’eau à la bouche.

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On nous avait prévenus : tous les Liberty Ships étant des bateaux lents, il faudrait bien compter, pour atteindre New York, une douzaine de jours.

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J’ignorais encore, je l’ai dit, qu’elle fût épouse du chef mécanicien, lequel la ramenait avec lui à New York.

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– Où diable nous emmène-t-on ?
– En Méditerranée par le canal des Deux-Mers ?

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Au moins, fait-il beau temps, en ce moment, sur l’Atlantique ?

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Nous revîmes les faubourgs, les usines, les quais et le port de Bordeaux, puis de nouveau, de l’autre côté, des usines, des faubourgs, et nous nous engageâmes enfin dans la Gironde.

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La Gironde n’était pas encore très large à cet endroit, et néanmoins il me parut que le remorqueur nous faisait suivre un chemin en zigzag passablement bizarre.

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La Gironde ici est peu profonde, expliqua le Caucasien, et n’est plus qu’un cimetière de navires coulés.

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Faire naufrage en sortant de Bordeaux, voilà qui serait quand même vexant !

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Maintenant les rives de la Gironde s’écartaient rapidement, et l’on entrait en eau profonde.

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Hardy me confirma que le radio avait reçu, la veille, l’information qu’une tornade balayait le golfe de Gascogne. Celui-ci est toujours brutal.

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Notre bon capitaine nous donnait, en restant à l’abri de la pointe de Grave, une première preuve de sa prudence.

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Les côtes éloignées et diaphanes, d’un côté celle du Médoc, de l’autre celle de Saintonge, se rapprochaient ou s’éloignaient avec la transparence.

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– Où avez-vous vécu en France?
Ma foi, un peu partout. Mais surtout en Bretagne. Et à Paris bien entendu. Mon père a été longtemps consul à Brest.

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La Bretagne, pour moi aussi, est un peu une seconde patrie. Vous connaissez bien entendu le golfe du Morbihan?

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Mon pays à moi, c’était plutôt la baie de Douarnenez.

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Le cargo leva l’ancre pendant la nuit, de sorte que je ne le vis pas quitter l’estuaire, doubler la pointe de Grave ni le phare de Cordouan.

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– Et sur quelles mers naviguiez-vous?
– Celles d’Europe. Un peu toutes. De la mer Égée à la Baltique.

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– Dans quel secteur?
– Dans l’Aveyron.

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La brise était douce et tiède qui venait des Açores, le ciel était d’un gris de perle, transparent et calme; et cependant, les lames qui accouraient vers nous étaient fantastiques!

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Le point, sur la carte du carré, montrait que nous approchions du milieu de l’Atlantique. Nous avions largement débordé les Açores.

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Les Açores étaient loin derrière nous, les Bermudes loin devant, il n’y avait rien entre elles deux.

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Car l’euphorie que, par contraste avec la disette en France, nous avions éprouvée devant la cuisine du bord, avec ses viandes, volailles et poissons à gogo, n’avait pas duré bien longtemps.

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Aussi, de voir ces barques chargées de fruits paradisiaques, la plupart inconnus en France depuis bientôt sept ans, en éprouvai-je soudain une fringale merveilleuse.

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Les trottoirs étaient faits de mosaïques en camaïeu, noir et blanc, pareilles aux mosaïques romaines dans les rues d’Ostie. Plus d’ânes que de voitures sur les petits pavés, et presque pas d’automobiles. Les femmes vêtues de noir comme les paysannes de l’Epire, et comme elles portant des charges sur la tête ou filant la laine au fuseau.

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Ce demi-tour en fuite aux Açores; la vision lamentable des deux bateaux frères venus se réfugier auprès du nôtre; puis, quand nous eûmes repris la mer, les routes de plus en plus étranges que nous faisait suivre un commandant dont la maxime semblait être : « Pas de risque! », tout cela formait un ensemble que, à la mesure que s’additionnaient les jours, je trouvais de moins en moins rassurant.

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On aurait dit d’ailleurs que cette suprême secousse avait mis fin à la danse de Saint-Guy dont le navire souffrait depuis le départ des Açores.

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Dès le lendemain il m’apportait un conte imaginé en jouant tout seul au même jeu, le bref récit d’une jeune Suédoise qui, après être devenue religieuse en Espagne, entraîne la Mère Abesse à se faire courtisane avec tout le monastère – ni foi, ni religion ni Dieu ni renoncement ni vertu n’ayant rien pu malheureusement pour elles, forcément.

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Par un petit ouragan, là-bas, du côté de Cuba.

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Toujours un peu pessimiste et fort de mes lectures, je me demandais si ce calme insolite n’était pas la bonace qui toujours précède un typhon – en l’occurrence celui venant de Cuba. Non, non, m’assura Hardy : nous filions nord-nord-ouest, autrement dit en sens contraire; et si malgré tout l’ouragan s’approchait, nous aurions tout le temps pour nous réfugier, en quelques heures, dans le port d’Hamilton, aux Bermudes.

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Est-ce que nous irions jusqu’à New York avec cet air penché?

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Il y a des champions qui le font bien. La traversée de la Manche.

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– Nous remontons vers la Manche, Saint-Malo, Cherbourg, l’Angleterre. Nous revenons du Portugal.

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La serveuse prit un air imbécile.
« Pas en Bretagne, dit Hardy.
– Qu’est ce qu’il ont, en Bretagne? Dit Armandine.

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Si vous ne voulez pas aller jusqu’à Folkstone, je vous déposerai à Cherbourg.

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Il se rappela cet immense aquarium qu’il avait visité, dans la banlieue de La Havane, à Cuba.

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Au Nord de Santander, nous avons failli aller à la côte, par mauvais temps. Le moteur a lâché.

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Vous débouquerez d’Ouessant au moteur?

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– Que vous aborderez la passe d’Ouessant sans équipage, avec un moteur défaillant.

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– Et vous vous disposiez à faire de même à Ouessant.

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Je partirai tout à l’heure pour la pêche, à Douarnez.

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Et si je prenais le train pour Paris?

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Un peu d’eau était entré dans son soulier. Il en avait senti le froid d’abord insinuant, discret, puis qui se répandait dans la chaussette comme une tache d’encre sur un buvard – et est-ce qu’il avait dit vraiment ce qu’il voulait, ce lointain jour de Pâques près de Chamonix, quand sur le petit torrent il sautait de roche en roche avec Armandine, sont pied avait glissé, il l’avait retiré presque aussitôt mais déjà mouillé, déjà froid, et ce froid le distrayait, empêchait sa pensée de se formuler de façon cohérente.

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D’ici dix ans, la sardine, faudra l’aller chercher dans l’hémisphère Sud », Laurel se sentait bien.

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Pourrais-je vous voir à Paris? – Pourquoi non?

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Et puis coup de téléphone, pendant qu’il était là : une mauvaise plaisanterie, on l’avait emmenée jusqu’à Chartres pour la faire enrager, elle ne pourrait pas être rentrée avant le soir.

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Chaque fois que, pour quelque raison, l’on prononce devant lui le nom de Réaumur, aussitôt le voilà qui pense : Sebastopol. À cause de la station de métro, à Paris.

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Ils seront repartis, en train de doubler Ouessant (au moteur, mais maintenant il marche) quand nous aborderons à Douarnenez.

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Toujours les hurlements d’Hitler, cette fois contre la Pologne. Une mission franco-anglaise avait débarqué à Moscou.

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Ses yeux lisaient que sur la route d’Audierne à Pont-l’Abbé un camion s’était renversé dans un virage, répandant quatre tonnes de tomates qui, réduites en bouillie, avaient provoqué vingt-deux carambolages et un embouteillage monstrueux.

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Maintenant, avec Armandine, Laurel suivait le bord de l’eau, le long de la grève sur la plage des Dames.

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Pourquoi êtes-vous venu à Douarnenez, alors ?

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– Mille tonnerres ! – il lui saisit le bras – vous aimiez la vie, autrefois !
– Et le pineau des Charentes.

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Ah, pensait-il, de l’andouillette! … des escargots de Bourgogne! Une bonne omelette baveuse!… Une omelette…

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Kenneth arrondit la pointe de la Chèvre et mit le cap au large, en laissant à tribord Pen-Hir et les Tas-de-Pois.

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On aborderait donc en plein jour le redoutable passage du Fromveur, qu’on prendrait au petit largue dans de bonnes conditions, si le temps se maintenait.

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Les nuages, quasiment sur l’eau, bouchaient toute la vue, et, bien qu’Ouessant dût être â portée de regard, on n’en pouvait rien distinguer. De l’archipel non plus. Dans de telles conditions, aussi bien de chercher un abri dans la baie de Porspol, sans même voir la Jument et avec ce coup de mer au cul, que de louvoyer à l’estime entre tous ces cailloux, c’était pareillement périlleux.

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Donc, à moins de fuir sous fortune carrée et de rebrousser chemin vers le Goulet, pour attendre l’éclaircie dans la rade de Brest, pas de meilleure solution que de franchir au moteur (bien au point désormais) le passage dangereux.

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Et que de s’accrocher à trois jours de flirt sur la plage de Tréboul, d’un flirt tout en paroles, en simples sous-entendus, relève d’une prétention abusive, intolérable?

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Ouessant étant à bâbord, ils constatèrent bientôt qu’ils ne pouvaient se trouver que sur la chaussée de Penhöat, où vent et courant conjugués avaient dû, déjouant les calculs de Kenneth, les faire dériver dangereusement. Le bateau, tout juste animé de la vitesse nécessaire pour rester bout au vent, dansait sur la pointe des lames comme Valentin-le-désossé, les deux hommes avaient quelque mal à consulter la carte.

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La déchirure du ciel s’accentuait, Ouessant se devinait bâbord arrière, dans le lointain, et après quelque temps Laurel put, sans trop craindre de s’égarer, remettre le cap à l’est; quand ils débouquèrent du chenal ils quittèrent la bouillasse, un vent moins tumultueux les saisit par la hanche et les porta d’un trait, sans le secours du moteur, sous la grand-voile au bas-ris et la trinquette, jusqu’à l’aber de Lanildut où ils relâchèrent à la tombée du jour, épuisés mais contents.

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En la quittant, à Grimaud, pendant qu’elle prenait son bain, il avait cru agir pour sauver sa vie.

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L’Allemagne et l’U.R.S.S. viennent de signer un pacte de non-agression.

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– Vous voulez dire… que vous ne viendrez pas jusqu’à Cherbourg ?

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Je n’ai plus même le temps de relâcher à Cherbourg. Je dois rejoindre Londres immédiatement. Ils me parachuteront tout de suite dans le Yémen. Je ne veux pas la laisser seule à Londres.

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Ne restez pas en France. L’Angleterre n’est pas prête, et ce pays non plus. Hitler avalera la Pologne en huit jours, et nous ne pourrons rien faire. Je crains des bombardements massifs, et pire encore. Emmenez-la en Amérique.

J’étais sur tes lèvres, un point basculant… dans une immensité à deux (Magda Carneci, poétesse roumaine). Photo de Megan Jorgensen.
J’étais sur tes lèvres, un point basculant… dans une immensité à deux (Magda Carneci, poétesse roumaine). Photo de Megan Jorgensen.

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