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Saint-Judas Iscariote

Saint-Judas Iscariote

Saint Judas Iscariote

(Par George R.R. Martin « Par la Croix et le Dragon »)

Là croisai-je pour la première fois l’étonnant personnage de Saint Judas Iscariote, un être complexe, ambitieux, plein de contradictions, bref : extraordinaire.

Né d’une prostituée dans la mythique cité-État antique de Babylone, et ce le jour même de la naissance du Sauveur à Bethléem, il passa son enfance dans le ruisseau, vendant son corps puis, en vieillissant, ceux des autres pour subvenir à ses besoins. Adolescent, il se lança dans les Arts noirs. Il n’avait pas atteint sa vingtième année qu’il était déjà un remarquable nécromancien. Il devint alors Judas le Charmeur de Dragons, le premier et le seul humain à avoir su dompter les créatures de Dieu les plus terrifiantes : les grands serpents ailés cracheurs de feu de la Vieille Terre. Le livre contenait une admirable peinture représentant Judas au fond d’une sombre et humide caverne, ses yeux de braise fouaillant la ténèbre, tenant loin de lui un dragon vert et or de la taille d’une montagne avec le fouet doré qu’il brandissait. Sous son bras, dans un panier d’osier au couvercle entrouvert, reposaient trois nouveau-nés, bêtes dont les têtes écailleuses pointaient dans sa direction. Un quatrième rampait le long de son bras. C’était le premier chapitre de sa vie.

Au second il devenait Judas le Conquérant, le Roi-Dragon, Judas de Babylone, le Grand Usurpateur. Chevauchant le plus formidable de ses dragons, coiffé d’une couronne de fer et le sabre à la main, il fit de Babylone la capitale du plus colossal Empire qui ait jamais existé sur la Vieille Terre : un royaume s’étendant de l’Espagne aux Indes. Du haut de son trône vivant, il régnait sur le Jardin suspendu qu’il avait fait bâtir. Toujours perché sur son dragon, on le voyait ensuite juger Jésus de Nazareth, le prophète semeur de discorde, que l’on amena devant lui en sang, pieds et poings liés. Judas ne brillait guère par la patience, et le Christ eut l’occasion de saigner bien davantage avant qu’il n’en ait fini avec lui. Et puisqu’il refusait de répondre à ses questions, le roi, avec dédain, le fit renvoyer dans la rue. Mais il ordonna d’abord à ses gardes de lui couper les jambes. « Toi qui guéris toutes les blessures », lança-t-il, moqueur, « guéris-toi toi-même ! »

Puis vinrent le Repentir, la vision dans la nuit ; Judas Iscariote abandonna son trône, ses richesses et les Arts noirs pour suivre celui qu’il avait mutilé. Méprisé, accablé de sarcasmes par ceux qu’il avait tyrannisés, Judas devint les Jambes du Seigneur. Pendant un an, il le porta sur son dos, parcourant sans relâche le royaume qui avait été le sien. Et lorsque enfin Jésus guérit de ses blessures, Judas, à ses côtés, devint son ami le plus sincère, son meilleur conseiller, le premier de ses apôtres et leur chef. Alors Jésus lui donna le don des langues, rappela les dragons qu’il avait renvoyés et les sanctifia ; puis il confia à son disciple le ministère solitaire, la tâche « d’aller porter sa parole là où lui-même ne pouvait se rendre », au-delà des mers.

Mais voilà que le ciel s’assombrit et que la terre trembla en plein midi ; alors Judas fit faire demi-tour à sa monture et tous ses dragons survolèrent d’un trait les flots tumultueux. Mais il n’arriva à Jérusalem que pour y trouver le Christ mort en croix.

Alors sa foi faiblit ; pendant trois jours la Grande Colère de Judas dévasta l’ancien monde tel un ouragan. Ses dragons rasèrent le Temple de Jérusalem et chassèrent les habitants de la ville ; ils allèrent frapper le siège du pouvoir, tant à Rome qu’à Babylone. Et quand il eut rejoint les autres disciples, et qu’en les questionnant il apprit que par trois fois celui qu’on nommait Simon Pierre avait trahi le Seigneur, il l’étrangla de ses propres mains et jeta son cadavre en pâture aux dragons.

Et le troisième jour, Jésus ressuscita, et Judas pleura mais ses larmes ne parvinrent pas à apaiser la colère du Seigneur, car dans sa rage Judas avait trahi tous les enseignements du Christ.

Alors Jésus rappela les dragons qui répondirent à son appel et partout les incendies s’éteignirent. Et il ordonna à Pierre de sortir de leur ventre, reconstitua son corps et en fit le chef de son Église.

Les dragons moururent, ceux de Judas, et aussi tous ceux qui existaient de par le monde, car ils étaient le symbole vivant du pouvoir et de la sagesse de Judas Iscariote qui avait beaucoup péché. Et Jésus reprit à Judas le don des langues et le pouvoir de guérir les blessés qu’il lui avait donnés, et il lui enleva même la vue, car Judas avait agi en aveugle (une très belle peinture représentait Judas, aveugle, pleurant sur les cadavres de ses dragons). Et le Seigneur dit à Judas que, pendant des siècles et des siècles, on se souviendrait de lui comme du Renégat, que le monde entier maudirait son nom, et que tout ce qu’il avait accompli, tout ce qu’il avait été, serait oublié.

Mais parce que Judas l’avait tant aimé, Jésus lui accorda une ultime faveur : il étendit la durée de sa vie afin qu’il puisse, en voyageant, réfléchir à ses fau¬tes et obtenir ainsi le pardon ; après seulement il mourrait.

Alors commença le dernier chapitre de la vie de Judas Iscariote, un chapitre en vérité fort long. Le Roi-Dragon, le compagnon du Christ, y devenait un aveugle errant, rejeté, sans amis, parcourant sans relâche les routes glacées de la terre, vivant bien après que les villes, les gens, les choses qu’il avait connus eurent disparu. Et Pierre, le premier pape et son ennemi de toujours, fit répandre partout la légende que Judas avait vendu le Christ pour trente deniers d’argent, tant et si bien que Judas bientôt n’osa même plus dire son nom. Pendant un certain temps il se fit appeler le Ju’Errant, puis il employa bien d’autres noms encore.

Ayant vécu plus de mille ans, il se fit prédicateur et guérisseur. Il était sans cesse chassé et persécuté car l’Église fondée par Pierre était devenue un nid de corruption et imbue d’elle-même. Mais Judas avait eu beaucoup de temps sur cette terre, et finalement il était parvenu à trouver la paix et la sagesse. Alors Jésus vint à lui sur ce lit de mort qu’il avait tant attendu et ils se réconcilièrent, et Judas pleura encore. Et le Christ lui promit que quelques-uns se souviendraient de lui, qu’à travers les siècles la nouvelle se propage¬rait et qu’un jour enfin le mensonge de Pierre serait découvert et oublié.

Telle fut la vie de Judas Iscariote, narrée dans Par la croix et le dragon. L’ouvrage contenait aussi son enseignement et des écrits apocryphes prétendument rédigés de sa main.

La Vierge, Montréal, place Émelie Gamelin. Photographie par Megan Jorgensen.
La Vierge, Montréal, place Émelie Gamelin. Photographie par Megan Jorgensen.

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