Quito : Une ville étrangère
Une contrée ou ville étrangère est aussi remarquable par ce qui lui manque que par le spécial de ce qu’elle possède. En voici une raison : Ainsi que d’une œuvre d’art, il arrive que l’on dise « C’est bien beau, mais il y manque je ne sais quels détails familiers pour être tout à fait vivante », une ville nouvelle, on n’arrive pas tout à fait à y croire, et si le passage au travers plus rapide, il n’en reste rien et l’on dit « Ce voyage a passé comme un rêve », tour que nous joue l’exotisme.
Pour moi, depuis bientôt trois semaines que j’y suis, Quito ne me semble pas encore tout à fait réel, avec cette espèce d’homogénéité et de naturel que possède une ville qui nous connaissons bien (si divers que soient ces aspects pour un étranger).
Ce qui manque à un spectacle étranger, et je dis donc étrange, ce n’est jamais la grandeur, c’est la petitesse.
Examinons donc mes impressions tranquillement, je vais vous dire ce qu’il manque à Quito est ça région.
Il y manque des charrettes à bras, des sapins et des fourmis. Il n’y a aucun arbre, l’éucalyptus excepté, pas un bruit de roues en bois, ni charroi d’aucune sorte, ni chats dans la journée. (À ce propos, les Incas n’avaient pas inventé la roue).
Mon segundo : toute contrée étrangère paraît un peu mascarade. Il y a des détails qui travaillent de leur côté sans s’occuper de l’ensemble. Plus que drôle, cela semble « voulou ». Ici, les femmes indiennes ont une extraordinaire allure d’amazones. La forme de leurs chapeaux de feutre sans ornement en est la cause, et aussi l’air naturellement distant, indifférent de leur visage.
Vous rencontrez ainsi dans la journée des milliers d’amazones. La foule à beau ne pas paraître étonnée, ça fait « chiqué », « revue des music-hall ».
– Mais enfin, me direz vous ? Vous n’avez donc jamais voyagé ?
Que si, monsieur, et longtemps, mais j’ai des impressions tenaces.
Autre chose : Jusqu’à l’âge avancé, elles portent des nattes, ces indigènes, et, ne prenant pas par ailleurs d’enbonpoint (et je reviens ainsi à mon #1), cette ville manque de femmes mûres, de bonnes femmes, de matrones. (Sans doute en apparence seulement, mais qu’importe).
Vieilles femmes et jeunes filles, vous avouerez que ça ne fait pas une ville. Il y a bien les femmes blanches d’âge mûr apparent ; mais ce n’en serait que plus comédie, que pour devenir femme, l’indienne dût permuter de race, pour d’ailleurs y revenir dans la suite, pour être vieille femme indienne. D’ailleurs les femmes blanches sont pour moi ici un accident, un véritable article d’importation.
Par Henri Michaux. « Ecuador, journal de voyage ». Éditions Gallimard. Librairie Gallimard, 1929.
Illustration : Vue sur la ville de Quito. « Il nous fallu d’abord, pour entrer dans cette ville, payer l’impôt du visage » (Henri Michaux).
Voir aussi :