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La petite maison du Sixième Rang

La petite maison du Sixième Rang

La petite maison du Sixième Rang

Par Micheline Dalpé

Saint-Côme, 1903. Victorine a tout pour être heureuse. L’aînée des trois sœurs Gaudet est jeune, jolie et folle d’amour pour Maxime Beauxséjour. Lorsque ce dernier lui propose de l’épouser, la jeune fille est aux anges. Elle imagine déjà leur future logis rempli d’enfants, de rires et de chansons.

Pourtant, la désillusion la guette, car son nouveau mari n’est pas pressé de leur trouver une ferme bien à eux. Forcée de vivre chez ses beaux-parents et d’effectuer toutes les tâches ménagères à la place de la vieille Prudentienne, Victorine devient rapidement l’ombre d’elle-même. Épuisée, elle rêve d’une chose : que Maxime trouve une charmante petite maison où établir leur famille…

Prologue

Saint-Côme, 1903

Le train terminé, Antonio Beauséjour entrait de l,étable en traînant sur lui une odeur de fumier chaud.

– La porte ! Les mouches ! Cria Prudentienne. Pis laissez vos sabots sur le perron ; y sentent le fumier à plein nez.

Antoine semblait sourd aux récriminations de sa femme. Les yeux illuminés de joie, il agitait une petite enveloppe en l’air.

– Y a de la malle à matin, Prudentienne. Ça doit être une lettre de notre petite Clara.

Derrière la table, quatre grands garçons, assis coude à coude, se regardaient, stupéfaits. Chaque lettre de leur sœur Clara allumait des étincelles.

Le visage de leur mère s’allongea de dépit.

– Pas encore celle-là, dit-elle.
– Celle-là, comme tu dis, c’est notre fille.
– Donne-moé ça ordonna-t-elle en tendant la main. On la lira un autre tantôt. Là, la soupane est prête.

Antoine glissa la petite enveloppe sous son assiette et on n’entendit plus que le choc des cuillères cognant sur les bols.

Tout en tournicant autour de la table, Prudentienne commanda aux garçons :

– Vous autres, videz vos assiettes. Grouillez-vous. Ensuite, vous irez lâcher les vaches pis vous nettoierez l’étable. Toé Noé, tu lèveras les œufs pis tu soigneras les poules. T’oublieras pas de refermer la porte du poulailler.

Noé, à quinze ans, ne faisait rien de ses dix doigts. Celui-là, la terre lui brûlait les pieds et la pioche lui brûlait les mains. Noé étant le dernier des garçons, sa mère avait une certaine prédilection pour lui. Il était un adolescent curieux au flair extraordinaire, qui s’intéressait à tout. On ne pouvait s’empêcher de remarquer son intelligence et sa mémoire sans défaillance.

Noé voyait bien que sa mère se débarrassait d’eux ; elle tenait toujours les siens à l’écart de ce qui touchait leur sœur Clara internée à Saint-Jean-de-Dieux (L’Hospice Saint-Jean-de-Dieu, devenu l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine puis l’Institut universitaire en santé mentale, était situé à Longue-Pointe, faisant aujourd’hui partie de Montréal.) Il cherchait un moyen d’en apprendre plus long à son sujet.

Pendant que ses frères s’en allaient aux bâtiments, Noé sortit et, une fois sur le perron, mine de rien, il se glissa sous la fenêtre ouverte de la cuisine d’où il pouvait entendre ce qui se disait à l’intérieur.

Son père lisait tout haut :

Chère maman, cher papa,

Hier, c’était ma fête. J’ai eu quatorze ans, Je vous ai attendus toute la journée, les yeux accrochés à la fenêtre, mais les années passées, vous n’êtes pas venus.

À leur anniversaire, les autres ont de la visite, mais moi, j’étais seule, comme une dinde, comme toujours depuis sept ans. Je me rappelle à peine vos visages. Hier soir, sous mes couvertures, j’ai pleuré. Soeur Béatrice a tenté de me consoler avec des biscuits aux amandes, mais ça prend autre chose que des biscuits pour effacer des années loin de ma famille. J’aime bien sœur Béatrice ; elle m’a accordé onze sur dix pour mon examen de calcul, mais ici, il a y d’autres religieuses qui ne sont pas gentilles avec moi. Heureusement, mon calvaire achève.

J’ai une belle nouvelle à vous annoncer. Cette semaine, le docteur Martineau m’a demandée à son bureau. Il m’a dit que j’étais guérie de mon épilepsie. Il a cessé mes médicaments et il a signé mon congé. Depuis le début de mes menstruations, je n’ai pas eu une seule rechute.

Venez me chercher ; ma valise est prête. Je compte les jours tellement j’ai hâte de rentrer à la maison.

Excusez mes barbots ; c’est que je suis mal installée, à genoux devant une petite table de chevet.

Je vous embrasse tous.

À très bientôt.

Votre fille Clara…

(La petite maison du Sixième Rang. Par Micheline Dalpé.Éditions Goélette, Micheline Dalpé, 2017).

La fabrique n’était plus la fabrique; c’était mon île déserte, oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d’Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. (Alphonse Daudet Le petit chose). Photographie de Megan Jorgensen.
La fabrique n’était plus la fabrique; c’était mon île déserte, oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d’Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. (Alphonse Daudet Le petit chose). Photographie de Megan Jorgensen.

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