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Oeuvre romanesque de Simenon

Oeuvre romanesque de Simenon

Tout Simenon. Oeuvre romanesque

La fuite de monsieur Monde

(Tout Simenon. Omnibus, septembre 2002. Oeuvre romanesque, tome 1).

Elle avait dû sauter d’un taxi, peut-être d’une voiture de maître, traverser comme un ombre le trottoir de la rue La Rochefoucauld, buter sans doute dans l’escalier mal éclairé, et elle avait poussé la porte avec une telle autorité qu’après coup les gens regardaient avec étonnement le panneau gris sale, muni d’un système pour la fermeture automatique, se rabattre avec une lenteur qui, par contraste, paraissait ridicule – à tel point que, par habitude, une femme du peuple en châle et sans chapeau, qui attendait depuis plus d’une heure sans s’asseoir, poussa un des gosses accrochés à ses jupes en murmurant : – Va fermer la porte.

*

– Madame Monde? Articula-t-il, interrogateur.
– Madame Monde, oui. J’habite le 27 bis, rue Ballu.

*

– Mon mari est Norbert Monde. Vous avez sans doute entendu parler de la maison Monde, commission et exportation, dont les bureaux et les dépôts sont situés rue Montorgueil ?

*

– Mon mari est né dans cet hôtel particulier de la rue Ballu qu’il a toujours habité et que nous habitons encore.

*

La maison Monde, qui a été fondée par son grand-père, Antonin Monde, en 1843, est une des plus solides de Paris.

*

– J’avais épousé en premières noces Lucien Grandpré, qui est mort voilà quatorze ans dans un accident d’automobile… Chaque année, il courait, pour son plaisir, les vingt-quatre heures du Mans…

*

Comme d’habitude. J’ai entendu la voiture qui démarrait vers huit heures et demie pour conduire mon mari rue Montorgueil.

*

– À quelle heure a-t-il quitté la rue Montorgueil ?
– Vers six heures. Il ne me le disait pas, mais je savais qu’il avait l’habitude, au lieu de rentrer directement, de s’arrêter au Cintra de la rue Montmartre pour prendre le porto.

*

– Je suppose que vous alerté sa fille qui, m’avez-vous dit, est mariée et habite le quai de Passy ?

*

– Si je comprends bien, votre belle-fille a eu besoin d’argent récemment et s’est rendue rue Montorgueil pour en demander à son père.

*

– Elle est accourue rue Ballu.
– Où elle prétendait pénétrer dans le bureau et fouiller les meubles.

*

– Sous quel régime votre mariage a-t-il eu lieu ?
– Sous le régime de la séparation des biens. Je possède une fortune personnelle, un immeuble avenue de Villiers…
– Que pense votre beau-fils de la disparition de son père ?
– Il n’en pense rien.
– II est toujours rue Ballu ?

*

Ouis, au moment précis où on traversait les Grands Boulevards, au lieu de regarder l’heure à l’horloge pneumatique comme il le faisait d’habitude machinalement, il leva les yeux, aperçut les pots roses des cheminées se détachant sur un ciel bleu pâle où flottait un tout petit nuage blanc.

*

L’harmonie en rose et bleu lui fit monter à la tête comme une bouffée de Méditerranée, et il envia les gens qui, à cette époque de l’année, vivaient dans le Midi en pantalon de flanelle blanche.

L’odeur des Halles venait à rencontre.

*

Et aussi une histoire compliquée avec un client de Smyrne, d’une mauvaise foi flagrante, avec qui on était en litige depuis plus de six mois et qui trouvait toujours le moyen de se dérober à ses obligations, si bien que, encore qu’il fût dans son tort, on finirait, par lassitude, par lui donner raison.

– L’expédition pour la Maison Bleue de Bordeaux est faite ?

*

Près du boulevard Sébastopol, il aperçut un salon de coiffure de troisième ordre et il y entra, prit la file derrière quelques clients et, quand vint son tour de s’asseoir dans le fauteuil articulé, il ordonna de lui raser les moustaches.

*

Le jour de sa première communion, à Stanislas, après qu’il eut regagné sa place avec précaution, les paupières baissées, il était resté longtemps immobile, le visage dans ses deux mains, à attendre la transformation qu’on lui avait promise.

*

Du côté de la rue de Clichy, on devinait la vie qui coulait, et Norbert Monde, son front brûlant sur la vitre, avait senti un frémissement s’emparer de lui.

*

Pourquoi, cette fois-là, la maison de la rue Ballu était-elle vide?

*

Il mangea quelque part, du côté de la Bastille – il se souvint d’avoir traversé en biais la places des Vosges – , dans un petit restaurant où il y avait des nappes en papier sur le marbre des tables.

– Demain!

Puis il alla se promener le long de la Seine.

*

Chaque fois qu’il avait franchi la Seine le matin, il avait jeté un coup d’œil sous les ponts et c’était encore pour retrouver un très vieux souvenir, du temps où il allait à Stanislas et où il lui arrivait de faire la route à pied en flânant : sous le Pont-Neuf, il avait aperçu deux vieux, deux hommes sans âge, hirsutes et gris comme des statues abandonnées; ils étaient assis sur des tas de pierres, et l’un d’eux, pendant que l’autre mangeait un saucisson, s’entourait les pieds de bandes de cotonnade.

*

Dans son idée, il aurait dû choisir un hôtel de dernier ordre, comme celui qu’il avait aperçu tout à l’heure dans une petite rue près de la place des Vosges.

*

Près du boulevard Saint-Michel, il entra dans une maison modeste, mais décente.

*

C’était sa femme qui lui avait dit cela, un jour, sur un ton agressif.

– … Il les revend dans une maison de la rue de Buci.

*

Pourquoi, sans hésiter, alla-t-il attendre, au coin du boulevard Saint-Michel, un autobus conduisant à la gare de Lyon ?

*

C’était drôle de suivre la foule dans le hall de la gare, de n’avoir à la main qu’une mallette comme il en voyait à la plupart des voyageurs, de prendre la file devant un guichet, puis, à son tour, de prononcer docilement : – Marseille.

*

Saint-Charles… Il descendit à pied, tout doucement, vers le port. Les grandes brasseries de la Canebière étaient encore ouvertes.

*

Il se revoyait dans un coin de la cour, à Stanislas, immobile pendant que les élèves couraient, délaissé à son banc par les professeurs qui le dédaignaient.

*

Dressé sur son séant, les yeux ouverts, il découvrait une mince raie lumineuse sous une porte, la porte de la chambre voisine de la sienne, dans un hôtel de Marseille dont il avait oublié le nom.

*

Les uns après les autres, les voyageurs quittaient l’hôtel, les autos passaient dans la rue, tous les bars devaient être ouverts, tandis que, dans les brasseries encore désertes, les garçons étendaient la sciure sur le plancher gris et passaient les vitres au blanc d’Espagne.

*

– Des coquillages, d’abord, évidemment… Ce ne serait pas la peine d’être descendu à Marseille pour ne pas manger de coquillages… est-ce que vous aimez les oursins ?

*

Il y avait, du côté de la Chaussée-d’Antin, un restaurant qui n’était pas sans analogie avec celui-ci et où, du dehors, on apercevait à travers les vitres des quantités de gens qui mastiquaient leur nourriture.

*
Et lui, volubile, comme s’il eût été pris en faute : – Je venais d’arriver de Paris… Je ne dormais pas… Je venais seulement de m’assoupir… J’ai entendu…

*

– Je suis du Nord, de Lille. Et vous, vous êtes de Paris, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que vous faites ?

*

– Vous connaissez Lille?
– J’y suis passé…
– Vous n’êtes pas allé à la Boule Rouge ? C’est un petit cabaret en sous-sol, près du théâtre. Le patron a tenu une boîte place Pigalle… Fred… In n’y vient que des habitués, des gens bien qui ne voudraient pas se montrer n’importe où… Surtout des industriels de Roubaix et de Tourcoing… Vous vouez le genre… Le soir, on danse, et il y a des numéros… J’y ai débuté comme danseuse, voilà trois ans…

*

Elle se paie quinze jours dans le Midi.

*

Je savais bien où il voulait en venir, mais je n’étais pas pressée… Il était de Roubaix…

*

A Paris, il ne s’est pas encore senti en sûreté, il n’a même pas voulu descendre à l’hôtel, par crainte qu’on ne lui demande sa carte d’identité, et nous avons pris tout de suite le train de Marseille…

*

Cela a duré une semaine… Et savez-vous combien il avait pris? Vingt-cinq mille francs… C’est avec ça qu’il voulait prendre le bateau pour l’Amérique du Sud… Seulement, il n’y en avait pas dans le port… Tous ceux qui étaient annoncés partaient de Bordeaux…

*

Une heure encore et ce serait le moment où Mme Monde descendrait de voiture en face du commissariat de police de la rue La Rochefoucauld.

*

Tout naturellement, ils remontèrent la Canebière, et, devant une brasserie dont le velum rayé était baissé malgré la saison, M. Monde proposa – Voulez-vous vous asseoir?

*

– Je n’ai pas d’affaires.
– C’est vrai. Vous m’avez dit que vous étiez rentier. Où habitez-vous?
– J’habitais Paris, mais je suis parti.

*

– Je ne crois pas que je resterai à Marseille, dit-elle encore.
– Où irez-vous?
– Je ne sais pas… Plus loin… Peut-être Nice? Peut-être dans un petit coin, au bord de la mer, où il n’y aura personne… Les hommes me dégoûtent…

*

A quelle heure y a-t-il un train pour Nice ?
– Je vais vous apporter l’indicateur.

Elle le passa à M. Monde, qui trouva deux trains, un rapide qui partait de Marseille à sept heures; un autre, à neuf heures du soir, qui s’arrêtait tout le long de la côte.

*

Le train repartait.

– Tu connais Nice ?

*

Il y était allé plusieurs fois, trois hivers de suite, à vrai dire, avec sa première femme après la naissance de leur fille, parce que celle-ci, bébé, faisait chaque année une bronchite et qu’à cette époque-là les médecins recommandaient encore la Riviera. Ils descendirent dans un grand hôtel bourgeois de la Promenade des Anglais.

*

De loin, ils aperçurent les lumières du Casino de la Jetée et leurs multiples reflets sur l’eau de la baie.

*

C’est la fameuse Promenade des Anglais, hein?

*

Elle a remplacé, dans leur numéro, Lucien, celui des trois frères qui a eu un accident à Amsterdam…

*

Il attendit en lisant un journal de Nice. Il prit l’habitude de l’attendre. Ils déjeunèrent encore en tête à tête. Puis ils sortirent et ils avaient à peine atteint la Promenade des Anglais, à hauteur du Casino de la Jetée, qu’elle le priait à nouveau d’attendre et qu’elle disparaissait dans le Casino.

*

A Lille, je voyais toutes les artistes en tournée…

*

Quand il entra au Gerly’s – c’était le nom de son hôtel et de la brasserie, – il aperçut, dans la salle, Julie attablée avec le groupe d’acrobates.

*

– Ça t’amuse, questionna-t-elle encore, en réapparaissant nue, une serviette à la main, de rester à Nice ?
– Je ne sais pas.

*

Vers sa quatorzième on sa quinzième année, alors qu’il était à Stanislas, il avait vécu, à la suite d’un Carême, une période de mysticisme aigu.

*

Désiré Clouet. Cela datait de Marseille, quand il était assis avec Juile dans une brasserie de la Canebière et que sa compagne lui avait demandé son nom.

*

Il lui arrivait de quitter son bureau de la rue Montorgueil pour aller rôder un quart d’heure, surtout en hiver, par une petite pluie sale de préférence, dans les ruelles des environs des Halles, où certaines lumières ont comme une odeur de mystère crapuleux.

*

Il avait un gardien de nuit, rue Montorgueil.

*

– Asseyez-vous… Vous êtes de la brigade de Nice ? … Non ? … Il me semblait bien ne vous avoir jamais rencontré…

*

Elles habitaient toutes les deux le Plazza… expliquait le policier. Un superbre appartement donnant sur la Promenade.

*

Six jours après son départ de Paris, exactement, le lendemain du vol de son argent, sa photographie avait paru dans les journaux, non pas en première page, comme celle des criminels, mais en troisième, entre deux réclames, de sorte que cela semblait faire partie de la publicité.

*

On ajoutait le signalement des vêtements qu’il portait le jour de sa disparition et enfin l’adresse d’un avoué de Paris, l’avoué personnel de Mme Monde, celui-ci qui s’occupait d’un procès qui durait depuis dix ans au suet d’une maison dont elle avait hérité avec des cousins.

*

C’étaient des hommes sérieux, rien que des hommes, des commerçants de Nice pour la plupart, qui, comme tels, n’avaient pas le droit de pénétrer dans les salles de jeu des casinos.

*

Les barreaux du lit de fer étaient noirs, de la même forme que les dossiers des chaises des Champs-Élysées ou du bois de Boulogne.

*

En descendant plus profond, les sons devenaient différents, les images perdaient leur netteté, se dédoublaient même; il existait, par exemple, un jet d’eau (peut-être au moment où une femme se lavait dans la mansarde voisine, vers onze heures) dans le jardin du Vésinet où les parents de M. Monde avaient une propriété et où, enfant, il dormait.

*

Il marcha jusqu’au Plazza, mais avant d’y entrer, se sentant la bouche pâteuse, il alla boire un café dans un bar.

*

À la fin, elle s’est dirigée vers la place Masséna…

*

Désiré, lui aussi, resta un instant dehors comme une bête perdue et, ainsi que sa première femme l’avait fait, il se dirigea vers la place Masséna.

*

Pourtant on rencontre les gens qu’on ne s’attend pas à voir, puisqu’il frôla, sur un trottoir étroit, l’inspecteur qui marchait vite, sans doute pour être à onze heures au Plazza, et qui se retourna, cherchant à se souvenir, puis poursuivit sa route.

*

Ce qui devait le plus la surprendre, c’était son costume, car, depuis qu’il était devenu M. Désiré, il avait adopté à nouveau le complet de confection acheté à Paris.

*

– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je t’expliquerai… Cela n’a pas d’importance…
– Tu habites Nice ?
– Oui… Depuis quelque temps…

*

Quel cheminement depuis Paris !

*

– Moi ?
– Je suis passé à Plazza.

*

– Je suppose que la police t’oblige à rester à Nice ?

*

Du côté de la place de Masséna. Du côté de son hôtel. Il ne voulait pas, il ignorait pourquoi, qu’elle sût où il logeait.

*

Une Thérèse qui, désormais, on ne tenait plus à laisser pénétrer au Monico.

*

Enfin ils aperçurent les lumières du Gerly’s, et ce fut une nouvelle comédie pour la faire entrer.

*

Au Monico, il y avait presque tous les soirs un docteur qui jouait gros jeu et qui, souvent, repartait l’œil morne, le visage blanc.

*

On m’a dit, au Monaco… Le patron est furieux…

*

Les gens de Gerly’s avaient toujours quelque chose à aller chercher dans le voisinage aux heures les plus inattendues.

*

Le départ de Nice se fit aussi simplement que celui de Paris.

*

A l’hôtel Gerly’s, un mandat télégraphique de Boucard l’attendait.

*

J’ai eu la chance de trouver cela tout de suite, à Passy.

*

Tout à l’heure encore, dans le train, au moment où on commençait à sentir l’odeur de Paris, elle avait touché le bras de Monde, elle avait été sur le point de fondre en larmes, peut-être de se jeter à ses genoux pour le remercier.

*

A dix heures, M. Monde, avant de passer rue Ballu, descendait de taxi aux Halles et franchissait à pied le court espace qui le séparait des magasins de la rue Montorgueil. Il faisait gris, ce matin-là. Peut-être avait il fait gris à Paris pendant tout son séjour dans le Midi?

*

Il n’avait pas téléphone rue Ballu.

*

Et, à cinq heures seulement, il descendait de taxi en face du petit hôtel de la rue Ballu. La concierge crut nécessaire de s’exclamer.

Saint-Mesmin, le 1er avril 1944.
Première édition : La Jeune Parque, 1945.

Forêt noire. Photo de Megan Jorgensen.
Forêt noire. Photo de Megan Jorgensen.

Monsieur Gallet, décédé

(Tout Simenon. Omnibus, 2003. Oeuvre romanesque, tome 16)

Inoubliables surtout parce que, depuis une semaine, la Police Judiciaire recevait note sur note annonçant le passage à Paris du roi d’Espagne pour le 27 juin 1930 et rappelant les mesures à prendre en pareil cas. Or, le directeur de la P.J. était à Prague, où il assistait à un congrès de police scientifique.

*

Ce fut encore le 27 juin au petit jour qu’on découvrit, rue Picpus, une mercière assassinée. Bref, à neuf heures du matin, tous les inspecteurs disponibles étaient partis pour la gare du Bois-de-Boulogne, où on attendait le souverain espagnol.

*
A neuf heures et quelques minutes arrivait un télégramme de Nevers : Émile Gallet, voyageur de commerce, domicilié à Saint-Fargeau, Seine-et-Marne, assassiné nuit du 25 au 26, Hôtel de la Loire à Sancerre. Nombreux détails étranges. Prière prévenir famille pour reconnaissance cadavre. Si possible envoyer inspecteur de Paris. Maigret n’eut d’autre ressource que d’aller lui-même à Saint-Fargeau, dont, une heure plus tôt, il ne connaissait même pas l’existence à trente-cinq kilomètres de la capitale.

*
Comme il arrivait à la Gare de Lyon, on lui dit qu’un omnibus partait à l’instant et il se mit ;a courir, eut juste le temps de se jeter dans le dernier wagon.

*
A Saint-Fargeau, il fut le seul voyageur à descendre et il dut errer plusieurs minutes sur le bitume amolli du quai avant de dénicher un employé.

*
– Cette carte est de mon mari… Elle porte la date du 26, c’est-à-dire d’hier, et le cachet de la poste de Rouen…

*
– Il est l’agent de la maison Niel et Cie pour toute la Normandie.
– Je crains, madame, que vous vous réjouissiez à tort… Je suis obligé de vous prier de m’accompagner à Sancerre…

*
Elle secouait la carte, qui représentait le Vieux Marché de Rouen.

*
Attendre trente-cinq minutes sur un banc de la gare de Melun, où il acheta un panier contenant des sandwichs, des fruits et une bouteille de bordeaux.

*

A trois heures de l’après-midi, il était installé, en face de Mme Gallet, dans un compartiment de première classe, et il roulait sur la grande ligne de Moulins, qui passe à Sencerre.

*
Comme je vous l’ai dit,, le crime a été commis dans la nuit du 25 au 26, à l’Hôtel de la Loire.

*
Il allait à Rouen, où il descendait à l’Hôtel de la Poste… Depuis vingt ans!… De là, il rayonnait dans toute la Normandie, mais il s’arrangeait autant que possible pour rentrer le soir à Rouen.

*

– Vous n’avez qu’un fils ?
– Un fils, oui! Il s’occupe de banque, à Paris…
– Il ne vit pas avec vous à Saint-Fargeau?

*

On aperçut l’Hôtel de la Loire, dont la façade jaune se dressait le long du quai.

*
En face de la mairie, des gens étaient attablés à la terrasse d’un café et il se dégageait de l’ombre des vélums rayés de rouge et de jaune comme une ambiance de bière fraîche, de glaçons flottant dans des apéritifs odorants, de journaux arrivés de Paris.

*
– J’ai sept personnes à diner à Nevers…

*
– C’est à vous qu’il faudra que j’adresse mon rapport? À quelle adresse?
– A l’Hôtel de la Loire…

*

Comme il franchissait le seuil, il rencontra l’inspecteur de police de Nevers qui le cherchait.

– Bon, vous voici arrivé! Je vais pouvoir aller rejoindre ma femme à Grenoble… Figurez-vous qu’hier matin, quand on nous a téléphoné, je partais en congé…

*

Quand il descendait à l’Hôtel de la Loire, ce qui lui arrivait de temps en temps, c’était sous le nom de M. Clément, rentier, à Orléans…

*

Et justement, il essayait de l’animer, de se figurer M. Gallet en tête à tête avec sa femme, dans la salle à manger de Saint-Fargeau, ou bien sortant de la villa pour aller prendre son train à la gare.

*
En tout cas, ce n’est pas d’une maladie de foie qu’il est mort, riposta, vexé, l’inspecteur de Nevers.

*
… Vous ne connaissez pas les campagnes, commissaire!… Peut-être y rencontre-t-on de pires individus que les bas-fonds de votre Paris…

*

Toujours sous le nom de M. Clément, rentier, à Orléans…

*

Et Maigret songeait à la maison Niel et Cie, dont M. Gallet était l’agent général pour la Normandie.

*
1. Télégraphier Rouen ;
2. Télégraphier maison Niel ;
3. Visiter la cour ;
4. Prendre renseignements sur propriété Saint-Hilaire;
5. Empreintes digitales couteau ;
6. Listes des locataires ;
7. Famille mécanicien Hôtel du Commerce ;
8. Gens ayant quitté Sancerre le dimanche 26 ;
9. Annoncer par le tambour de ville récompense à ceux qui auront rencontré M. Gallet le samedi 25.

Son collègue de Nevers, un sourire forcé aux lèvres, suivait ses moindres mouvements des yeux.

*
Médiocrité à Saint-Fargeau. Villa médiocre. Décor étriqué, avec le portrait du gamin en premier communiant et le père en jaquette trop étroite sur le piano.

Médiocrité encore à Sancerre. Villégiature à bon marché. Hôtel de second ordre.

*

La réponse de Rouen ne tarda pas. Elle émanait de la police de cette ville : Interrogé personnel Hôtel de la Poste. Caissière, Irma Strauss, a déclaré qu’un nommé Émile Gallet lui envoyait sous enveloppe cartes postales à réexpédier.

*

– J’étais sur la route qui conduit à Saint-Thibault, exposa-t-il, quand j’ai vu le M. Clément en question, que je connaissais pour l’avoir rencontré quelquefois et surtout rapport à sa jaquette.

*
Maigret les lui remit, se dirigea vers l’Hôtel du Commerce où, la veille au soir, il avait pris l’apéritif.

*

Le jeune homme y avait déjeuné le samedi 25 juin, mais le garçon qui l’avait servi était en congé à Pouilly, à une vingtaine de kilomètres.

*
– Pouvez-vous me dire quand a lieu l’enterrement de M. Gallet?
– Demain, à huit heures…
– A Saint-Fargeau?

*
A Sancerre, M. Tardivon, déçu, confiait à ses meilleurs clients, tout en leur offrant un verre d’armagnac : – Un homme qui avait l’air sérieux… Un homme de notre âge!… Et le voilà déjà qui file sans même être dans la chambre! Vous voulez voir la place où il est mort? C’est curieux… Cependant ce ne sont pas des policiers de Nevers qui ont fait ça…

*

Maigret, qui avait passé la nuit chez lui, boulevard Richard-Lenoir, arriva à Saint-Fargeau le mercredi un peu avant huit heures du matin.

*
– Chaque matin, il s’en allait pour trois semaines. Il prenait une seconde classe pour Rouen…
– Et le fils?
– Ill vient à peu près tous les samedis soir, de Paris, avec un aller-retour de troisième, et repart le dimanche au dernier train… Qui aurait pu prévoir?

A gauche, dans le corridor, était placé un plateau avec une seule carte cornée, celle du maire de Saint-Fargeau.

*

Gallet, Émile Yves Pierre, né à Nantes en 1879, marié à Paris, en octobre 1902, à Aurore Préjean… un fils, Henry, né à Paris en 1906 en inscrit à la mairie du IXe arrondissement

*

Ils font venir presque toutes les denrées de Corbeil ou de Melun…

*
Et Henry remit ses lunettes, rentra une manchette empesée qui glissait sur sa main couverte des mêmes poils roussâtres que la poitrine du cadavre de Sancerre.

*

– Pouvez-vous me dire ce que vous faisiez à Sancerre?
– J’allais voir ma maîtresse, Éléonore Boursang, installée pour les vacances à la Pension Germin, route de Sancerre à Saint-Thibaut…
– Vous ignoriez la présence de votre père à Sancerre?

*

Éléonore Boursang, 27, rue de Turenne, Banque Sovrinos, 117, boulevard Beaumarchais, Henry Gallet, Hôtel Bellevue, 19, rue de la Roquette.

*
C’est le train de Melun que vous attendez?

*

La police de Rouen, de son côté, avait envoyé des renseignements complémentaires sur la caissière Irma Strauss.

*

A tout hasard, il avait alerté Orléans afin de savoir s’il existait dans la ville un M. Clément.

*

D’une part s’élevait le mur crépi à la chaux clôturant le parc de Saint-Hilaire. De l’autre se dressait un corps de bâtiment, sans étage, de l’Hôtel de la Loire.

*

L’affaire que l’inspecteur Grenier, de Nevers, appelait « une ennuyeuse petite affaire », et que Maigret n’avait abordée qu’avec mauvaise humeur, grandissait à vue d’œil à mesure que le mort se transformait jusqu’à devenir funambulesque.

*

Dix-huit ans de fausses lettres signées Niel, de cartes postales réexpédiées de Rouen en même temps que de petite vie banale, sans luxe, sans émotions, à Saint-Fargeau !

*

Il s’était installé à Paris, avait pris une maîtresse…

*

À l’instant même où il allait reconstituer ce geste, le commissaire se retourna vivement, car il avait la sensation d’une présence insolite au bout du chemin, près de la Loire.

*

Je sais que vous avez des méthodes spéciales, à Paris, et, si cela ne vous dérangeait pas, je serais trop content de prendre une leçon en vous regardant faire…

*

Après ce… cet affreux drame, je voulais quitter Sancerre, mais Henry, dans sa lettre m’a conseillé de rester…

*

– Vous êtes originaire de Paris?
– De Lille… Mon père était chef comptable dans une filature…

*

Il a toujours été convenu, néanmoins, que, quand les obstacles n’existeront plus et que nous aurons de quoi aller vivre dans le Midi, nous nous marierons…

*

Vous avez parlé de vivre dans le Midi.

*

– Il y a longtemps que vous êtes à Sancerre?

*
Je suis entrée comme caissière dans une maison de commerce de la rue Réaumur

*

– Il n’habite pourtant pas chez vous, rue de Turenne?

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– Rien?
– Clignancourt… Mais je crois que je tiens un meilleur fragment…

*

D’autre part, deux autres personnes touchant de près à Émile Gallet et pouvant avoir intérêt à sa mort étaient à Sancerre à ce moment et aucun alibi sérieux n’établissant qu’ils n’avaient pas mis les pieds dans l’allée des orties : il s’agissait de Henry Gallet et d’Éleonore.

*

– Je vous l’ai dit tout à l’heure : Clignancourt … Je suis malheureusement incapable de reconstituer l’ordre des mots…

*

Elle émanait de la Police judiciaire de Paris, à qui le commissaire avait demandé un certain nombre de renseignements.

*

Héritage se compose de maison Saint-Fargeau, évaluée cent mille avec objets mobiliers, et trois mille cinq cents francs déposés banque.

*

Aurore Gallet touche assurance vie trois cent mille contractée par mari en 1925, compagnie Abeille. Henry Gallet a repris travail jeudi banque Sovrinos. Éléonore Boursang absente Paris. En vacances dans Loire.

*

A trois heures, Henry Gallet était chez sa mère, à Saint-Fargeau.

*

Maigret était seul dans le petit salon de Saint-Fargeau où la servante l’avait introduit, oubliant de refermer la porte.

*

Lorsqu’on s’appelle Aurore Préjean, qu’on a un beau-frère qui dirige une des plus importantes tanneries des Vosges et un autre qui sera un jour chef du cabinet d’un ministre, on n’épouse pas un Émile Gallet !

*

Je vous présente ma sœur, qui est arrivée hier d’Épinal…

*
Il ne fit que passer au Quai des Orfèvres pour prendre son courrier, qui ne contenait rien concernant l’affaire.

*

Et, chemin faisant, il s’efforçait de chasser le souvenir gluant de la villa de Saint-Fargeau, d’échapper à la hantise de la conversation des deux sœurs pour n’examiner que les données positives du problème.

*

Le piétinement de l’enquête, qui tournait en rond autour de la figure terne et mélancolique du mort, devenait écoeurant et ce fut d’un air bourru que Maigret entra dans la première loge de concierge de la rue Clignancourt.

*

Au coin de la rue Clignancourt et du boulevard Rochechouart… Mais vous n’allez pas l,embêter, au moins?

*

Maigret s’arrêta, au coin de la rue Clignancourt et du boulevard Rochechouart, devant un bar qui s’intitule Au Couchant.

*

Côté Clignancourt, un petit vieux était assis sur un tabouret et répétait d’une voix rauque qui se perdait dans le brouhaha du carrefour : – Intran.. Liberté… Presse… aris-Soir… Intran…

*
Ma fille venait d’avoir son premier enfant et de le conduire chez une nourrice, à Villeneuve-Saint-Georges…

*
Vous savez, sur la Butte, on en voit de toutes les couleurs…

*

Maigret eut soin de n’arriver rue Clignancourt, où M. Jacob était toujours installé devant ses journaux, qu’une heure plus tard.

*

Il traversa une demi-heure plus tard les locaux de la Préfecture sans saluer personne, trouva sur son bureaux une lettre du contrôleur des contributions indirectes de Nevers.

*

Si vous voulez vous donner la peine de passer discrètement à mon particulier, 17, rue Creuse, à Nevers, je vous donnerais sur Émile Gallet des renseignements qui vous intéressent au plus haut point.

Maigret était rue Creuse.

*

– J’ai dix ans d’Indochine, moi, au temps où Saigon n’avait pas encore des grands boulevards comme Paris…

*

Par contre, je me souviens que je terminais la lecture d’un bouquin de Stevenson sur les indigènes du Pacifique et que j’en avais parlé à Gallet.

*

J’ignore ce qui lui est arrivé par la suite mais, quelques années après, je l’ai rencontrée , vieillie, dans un vilain quartier de Saigon…

*
Quand j’ai lu le nom de Gallet dans le journal de Nevers…

*

Moi, ce sont les fièvres qui m’ont chassé d’Asie…

*

Deux heures plus tard, il descendait du train à la gare de Tracy-Sancerre, où il avait déjà ses habitudes. Et, tout en suivant le chemin qui conduit à l’Hôtel de la Loire, il soliloquait…

*

J’ai questionné le marchand de journaux au coin de la rue Clignancourt…

*

– Il est bistro, à un kilomètre d’ici, sur la route de Saint-Thibaut…

*

– Par la même occasion, vous me demanderez M. Padailhan, contrôleur des contributions indirectes à Nevers…

*

Évidemment, il a changé, depuis Saigon…

*

Comme il a une peur atroce de sa famille, il continue, pour elle, à représenter en Normandie la maison Niel…

*

– Je suppose, grommela Maigret, qu’il n’est pas nécessaire que je fasse venir le contrôleur des contributions de Nevers pour reconnaître son vieux camarade Émile Gallet?

*

Au fait, vous n’avez pas dû rester longtemps au lycée de Nantes…

*

N’empêche que je savais le principal : mon homme, qui avait besoin tout de suite de vingt mille francs, n’était à Sancerre que pour vous les demander…

*

– C’est à Saigon, chez votre notaire, que vous avez appris qu’il allait hériter?

*

Peut-être, reste-t-il un Saint-Hilaire, mais j’en doute, car, quand j’ai quitté la France, le dernier était si miteux qu’il a dû mourir de consomption…

*

J’aurais quand même dû revenir en France, à cause des femmes… J’avais un peu abusé, là –bas…

*
J’ai retrouvé la trace de Tiburce au lycée de Bourges…

*

J’ai joué le tout pour le tout. Je lui ai raconté que je voulais faire fortune en Amérique et que, là-bas, rien n’aide un homme, surtout auprès des femmes, comme un titre de noblesse…

*

J’avais un peu d’argent, car mon père, qui était marchand de chevaux à Nantes, m’avait laissé un petit héritage…

*

L’autre en était quitté pour ne jamais mettre les pieds à Nantes, où il eût pu rencontrer quelqu’un qui me connaissait…

*

Vous connaissez les lycées… Celui de Bourges compte parmi ses élèves la plupart des grands seigneurs du Centre…

*

Il n’a rien à mettre au Mont-de-Piété!

*

Et même, il n’y a plus de raison pour que vous vous refusiez le plaisir de fonder à Sancerre une société de Football… Vous en serez le président d’honneur…

*

En voulant payer le café arrosé qu’il avala au buffet de la Gare de Lyon, il tira de sa poche la carte-vue de l’Hôtel de la Loire.

*

– Tu as l’air de revenir d’un enterrement! Remarqua Mme Maigret quand il pénétra dans son logement du boulevard Richard-Lenoir.

Première édition : Fayard, 1931.

Au bout du rouleau

(Tout Simenon. Omnibus, septembre 2002. Oeuvre romanesque, tome 1).

La chambre donnait sur la cour. Il devait y avoir une écurie; ou bien des paysans des environs, venus à Chantournais pour leurs affaires, avaient laissé leur carriole dans cette cour, sans dételer.

*

A Bordeaux, il lui avait annoncé :

– Nous resterons sans doute un jour ou deux à La Rochelle. Tu connais La Rochelle?

*

Or, à La Rochelle, en plein midi, alors qu’ils n’avaient pas déjeuné et qu’ils avaient en bouche le fade goût du train qui les poursuivait depuis trois jours, il avait été saisi de panique.

*

– Va au guichet chercher deux billets pour Chantournais.

*

Il régnait dans l’hôtel un drôle d’odeur qui pénétrait dans les chambres : une odeur de cuisine et de peinture fraîche, avec autre chose d’indéfinissable qui rappelait la campagne, bien qu’on fût en plein centre de la ville, au beau milieu de la rue Gambetta.

*

Elle habitait, très près de la ville, un endroit appelé Le Chêne-Vieux : c’est tout ce qu’il lui restait dans la mémoire.

*
«Ils devaient aller tous ensemble à un enterrement, ils étaient en noir; cela devait être justement l’enterrement du Chêne-Vieux, mais cela se passait à présent, et son père, avant de partir, lui affirmait qu’il avait tort.

*
Angoulême, où ils avaient couché dans un hôtel d’un blanc livide et où toute la nuit ils avaient été assaillis par les moustiques, poursuivis jusqu’au fond du lit par l’odeur des cabinets.

*

À Angoulême, il avait bu. Il savait qu’il avait tort de boire.

*

Il lui restait un billet de cent francs en poche, et l’histoire de Béziers ne lui faisait peas peur, celle de Montpellier non plus.


La mer. Photo : ElenaB.


*

Était-ce le fait d’avoir échoué `Chantournais, à moins de cent kilomètres de la maison de son père ?

*

Voilà ce qu’il fallait faire, et il arpenta la rue Gambetta, qui était plus fraîche et où il y avait maintenant une certaine animation. Non loin de l’hôtel, il vit un café de l’autre côté de la rue, le Café du Centre.

*

Il sortit, la tête hautes, et, près d’un pont que la rue enjambait, il vit un autre café, plus cossu, plus bourgeois : le Café des Tilleuls.

*

Je suppose qu’il existe à Chantournais une succursale de la Société Centrale ?

*

Il n’avait pour ainsi dire jamais perdu au poker, et, à bord du Mariette-Pacha, il avait pourtant joué contre les professionnels, des Arméniens, qu’il avait fini par rouler.

*

Sans doute, en parlerait-on encore dans dix ans au Café des Tilleuls ?

*
Il eut le temps de subir d’abord le choc avec cette chose molle et tiède, qu’était la rue à cette heure-là, la rue Gambette, qu’il ne connaissait encore qu’écrasée par le soleil, presque vide, avec de rares passants posés comme de jouets dans la perspective des trottoirs.

*
C’était à Nice, peu de temps après qu’il eut été forcé de quitter Lyon précipitamment.

*

Ici, à Chantournais, on s’était contenté de lui gagner huit mille francs et de se moquer de lui.

*

Tu ne t’es pas demandé pourquoi, à La Rochelle, j’ai soudain décidé de prendre la micheline ?

*
– Tu n’as pas lu dans les journaux l’histoire de Montpellier ?

*

– Comment je suis arrivé à Montpellier ?

*

– Je ne leur avais pas dit que mon père est un paysan de Saint-Jean-la-Foi, tu comprends ? …

– Le mien est un paysan aussi, l’interrompit-elle. Du Berry.

*

Peu importe ce que je leur ai raconté : Que mon paternel était un Suisse de Neuchâtel Qu’il m’avait envoyé dans le Midi pour me perfectionner en viticulture.

*

Ils m’appelaient par mon vrai nom et non par celui que je leur avait donné, celui du type de Neuchâtel.

*

Voilà ce qui s’est passé à Béziers… Je suis parti, avec ma valise…

*

Une heure plus tard je débarquais sur le quai de la gare de Montpelier, et j’avais soif…

*

Trois quarts d’heure plus tard, je sautais, toujours avec ma valise, dans le rapide Marseille-Bordeaux, et je descendais à Toulouse…

*

– La bonne de l’hôtel m’a parlé, cet après-midi, tout en faisant la chambre… Le hasard veut qu’elle soit du Berry, comme moi…

*

– J’en avais besoin à Toulouse, tu comprends, parce que, pour rentrer chez moi, la nuit, je devais traverser des rues mal éclairées…

*

Comme, à Montpelier, il avait pris un risque.

*

Il n’avait pas honte du coup de Montpelier.

*

Ici, à Chantournais, il avait volé.

*

Il la revoyait, le guettant, le happant au passage dans la rue Gambetta quand il était sorti du Café des Tilleuls.

*
C’était peut-être l’odeur du marché, le brouhaha qui lui rappelait tant de marchés de son enfance, à Saint-Jean-la-Foi, les charrettes, les chevaux, les sacs de pommes de terre, les légumes humides de rosée et les volailles entassées dans leurs cageots.

*

S’il avait quitté la Faculté de Poitiers, à 19 ans, au beau milieu de sa seconde année de droit, c’est qu’il ne s’y sentait pas à son aise.

*
A Poitiers, on l’appelait le Grand Viau, et cela l’humiliait ; tout lui humiliait y compris que son père fût un paysan.

Et cela l’humiliait encore, quand il était arrivé à Paris, de travailler dans un bureau mal éclairé de la rue de Paradis, chez un marchand en gros de faïences et verreries.

*

Le temps d’amasser assez d’amertume pour prendre un billet de troisième classe pour Marseille et s’embarquer comme laveur de vaisselle à bord de Mariette-Pacha.

*

Il retrouva la place du Marché et les vins blancs, et il cherchait toujours Sylvie des yeux.

*

C’était à l’école de Saint-Jean.

*

Et c’est peut-être pour cela qu’il avait fait le coup de Montpelier.

*

En Afrique, à la Coloniale, il disait volontiers : – On ne joue pas avec mes…

*

Il avait à peine touché au vin d’Anjou.

*

Il ne savait plus comment il avait mis la conversation sur ce terrain, mais il était parvenu à leur dire qu’il avait été commissaire de bord sur le Mariette Pacha et qu’il avait vécu en Nouvelle Zélande.

*

La voix ne grinçait pas. Est-ce qu’il aurait été capable d’être notaire à Chantournais, à la Rochelle, à Saintes ou ailleurs ?

*

Ils avaient dépassé la place du Marché et ils laissaient une église sur leur gauche, avec une petite porte ouverte et toute noire, comme l’entrée d’une grotte dans le grand portail.

*
– En Nouvelle-Zélande…

– Tu es allé en Nouvelle-Zélande ? … Comment est-ce ?

– Je n’en sais rien… On m’avait expulsé d’Australie, quand j’ai débarqué du Mariette-Pacha, parce que j’étais sans argent et que je n’avais pas droit à un contrat de travail… Là-bas, ils se défendent… Ils partagent le gâteau entre eux, tu comprends, et ils n’entendent pas qu’on vienne en ramasser les miettes… Alors j’ai pris un bateau pour la Nouvelle-Zélande.

*
Sais-tu ce que j’ai fait, à Wellington ?

*

Ici, au Café des Tilleuls, les bons bourgeois de Chantournais, les notables, les commerçants qui s’en venaient, les uns après les autres, de leur boutique dont ils avaient fermé les volets, étaient moins visiblement féroces, moins brutaux, en apparence, mais ils n’en entouraient pas moins Mangre d’une atmosphère de haine satisfaite, qui allait s’épaissant.

*

Un chiffre record pour le Café des Tilleuls, pour Chantournais!

*

– Demain, à la première heure, il recevra la visite de l’inspecteur principal de la régie qui est venu tout exprès de Poitiers…

*

Viau l’imaginait davantage en veston bleu marine et en pantalon blanc, sur le pont d’un yacht, avec la casquette ornée d’un écusson aux armes du Yacht-Club de France. Il l’imaginait aussi dans une salle de jeu de Cannes ou de Deauville, ou dans une auto au long capot.

*

C’est lui qui fait la cuisine quand il rentre. Quant à ses chais, ils sont à l’autre bout de la ville, sur la route de Nantes, tout en haut, plus loin que le lycée.

*

– Il paraît que l’inspecteur principal de la régie est arrivé de Poitiers et qu’il est à Chantournais…

*

Mangre, aux yeux de tout Chantournais, était une canaille.

*

S’il avait vécu à Chantournais ou dans une petite ville du même genre, il aurait détesté les gens, lui aussi, les Pascaud et les autres : tous ces bourgeois solennels et trop sûrs d’eux. Il en avait attaqué un en pleine rue, à Montpellier.

*

– Sans doute, disait le marchand de vins, n’allez-vous pas rester longtemps à Chantournais ?

*

Il descendit la rue Gambetta.

*

Couchant sous un pont, à Paris, on sentait qu’il serait resté digne, qu’il se serait sans doute rasé chaque matin devant un bout de miroir posé en équilibre sur une pierre du quai.

*

– Au fond, je suis un peu d’ici. J’y ai de la famille du côté du Chêne-Vieux. Mon père habite à moins de cent kilomètres de Chantournais…

*

– Moi, je suis né dans un train, entre Paris et Marseille… Ma mère faisait partie d’une troupe d’opérette

*

Je veux te poser une question au sujet de Monpellier…

*

A Toulouse, il était parvenu à sortir de la gare par le buffet.

*

– Étant donné que les billets ont été changés à Toulouse le lendemain du coup de Montpellier, on aura fatalement pensé au train…

*

Elle pouvait toujours prétendre qu’elle n’était au courant de rien, puisqu’elle ne le connaissait que depuis Toulouse.

*

A Nice, on l’avait traité de demi-sel, autrement dit d’amateur.

*

A Angoulême, ils ont oublié de nous inscrire. Nous sommes arrivés tard, tu t’en souviens…

– Mais à Bordeaux?

*

Les gens de Chantournais les avaient vus descendre du train de La Rochelle. Il était donc impossible d’effacer cette ville de leur itinéraire. Ils pouvaient y être arrivés par le train de Paris. Par le train de nuit, par exemple, puisqu’ils n’avaient pas couché à la Rochelle. Seulement, il y avait une voie plus directe pour se rendre de Paris à Chantournais, par Niort.

– Je pouvais ne pas le savoir, ou avoir dépassé Niort à mon insu, alors que je dormais…

– Et à Paris ?

*

N’y pense plus. Je suis persuadée qu’il n’y a pas de danger, qu’ils sont simplement curieux, à Chantournois, de savoir qui tu es.

*

Il avait été, pendant près de dix mois, reporter dans un journal de Montluçon, Le Nouvelliste, où il faisait un peu toutes les besognes et où il signait ses articles sur la façade locale : « Jean de Morsang ».

*

N’était plus au Nouvelliste, ni à Montluçon, évidemment.

*

Il s’est échappé la semaine dernière du pénitencier de l’île de Ré… J’ai vu votre nom sur le registre; comme vous n’avez pas rempli complétement la fiche…

*

Viau l’avait à la main. C’était encore sa carte d’identité de Montluçon.


Une branche. Photo : ElenaB.


*

Qu’il recherchait un autre Viau, un Maurice Viau qui s’est échappé la semaine dernière de l’île de Ré…

*

La veille, à la même heure, ils marchaient dans les rues de Chantournais, et il avait envie de lui prendre le bras, de lui parler en tout abandon, de lui faire comprende…

*

A supposer qu’on ne sache jamais que c’était lui qui qui avait fait le coup de Montpellier…

*

Que ce soit un Burragas, à Béziers, ou au Nouvelliste, à Montluçon, il les impressionnait.

*

S’il restait, s’il n’avait aucune envie de quitter Chantournais, s’il était prêt à s’y incruster envers et contre tous, c’est qu’il en avait assez.

*

Mangre était là, pour qui il s’était dérangé la nuit précédente sous la pluie banale, au risque de se faire mal voir des Chantournaisiens.

*

Il u avait cent kilomètres à peine de Chantournais. Il ne pensait pas à prendre le train, ce qui aurait été trop compliqué, car il aurait fallu aller par Niort, attendre une correspondance, et il ne serait quand même pas arrivé à Saint-Jean, mais seulement à une dizaine de kilomètres.

*

Il s’était promis de ne pas boire ce jour-là, et il ne fut pas tenté par les terrasses; ils marchaient côte à côte, ils remontaient la rue Gambetta jusqu’à un terrain de sports qu’il ne connaissait pas encore et où des centaines de gens suivaient une partie de football.

*

Elle trouverait d’autres boîtes de nuit pareilles à celle de Toulouse, d’autres hommes auxquels elle s’accrocherait aussi naturellement.

*

Et d’autres, le commissaire de police de Montluçon, d’autres encore…

*

Il a fait deux ans de prison à Fresnes…

*

Puisqu’il avait le droit de quitter Chantournois, ils s’en iraient, le lendemain, Sylvie et lui.

*

Entre Tours et Blois. Il avait décidé que ce serait entre Tours et Blois. La ligne du chemin de fer suivait la Loire.

*

Le commissaire de police l’attendait sur le quai, et tous les deux sont allés boire un verre à l’hôtel qui est tout en bas de la rue Gambetta et dont l’estaminet est le seul ouvert à cette heure-là…

*

Or, à deux heures, c’est le train de Bordeaux… le train que prendrait un voyageur venant de Montpellier…

*

– Il a, depuis qu’il habite Chantournois, une petite chambre dans une maison de la rue des Loges.

*

Même si l’hôtel est surveillé, on te fera passer par derrière, où il y a d’anciennes écuries qui donnent sur la rue des Loges…

*

Si tu atteins Nantes, ou Bordeaux, ou même La Rochelle, tu es sauvé, car tu trouveras toujours un bateau.

*

Maurice a un ami à Limoges, quelqu’un qui, pour des raisons que je ne connais pas, ne peut rien lui refuser…

*

Son ami, qui est commerçant, dans les cuirs, je crois, quelque chose comme une tannerie, dans les environs immédiats de Limoges, affirmera que tu es passé chez lui la nuit de Montpellier…

Il existe une ligne de chemin de fer directe de Limoges à Toulouse. Si on a repéré ton passage dans cette ville à cause de moi, tu pourras toujours prétendre que tu venais de Limoges…

*

Mais, depuis qu’il avait assisté à l’arrestation d’un homme, un nervi de Marseille, par quatre policiers, il y avait une image qui lui figeait le sang dans les veines.

*

Ils peuvent même, comme c’était arrivé à Marseille, permettre à la foule d’exhaler sur vous sa mauvaise humeur en recommandant : – Frappez, mais pas trop fort, pour ne pas l’abîmer…

*

Le barman de Montpellier vint, endimanché.

Juin 1946

Première édition : Presses de la Cité, 1947.

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