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Maigret à New York

Maigret à New York

Maigret à New York

(Tout Simenon. Omnibus, septembre 2002. Oeuvre romanesque, tome 1)

Quelques-uns s’étaient vaguement réveillés en entendant le vacarme de l’ancre, mais bien peu d’entre eux, malgré les promesses qu’ils s’étaient faites, avaient eu le courage de monter sur le pont pour contempler les lumières de New York.

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Une fois prêt, il remonta sur le pont et le crachin en forme de brouillard commençait à devenir laiteux, les lumières, à pâlir dans cette sorte de pyramide de béton que Manhattan offrait à ses yeux.

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De petits bateaux bruns, bourrés de monde comme des wagons de métro, frôlant sans cesse le navire : des banlieusards, en somme, des gens de Jersey-City ou d’Hoboken qui arrivaient de la sorte à leur travail.

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Maigret était lourd, courbatu par une traversée pénible et par le sentiment qu’il avait eu tort de quitter sa maison de Meung-sur-Loire.

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– Hôtel Saint-Régis… répétait-il quatre ou cinq fois avant de se faire comprendre…

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Maigret était encore installé à sa place habituelle, au café du Cheval-Blanc, à Meung. Il pleuvait aussi, d’ailleurs. Il pleut aussi bien sur les bords de la Loire qu’en Amérique.

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– Il y a ici quelqu’un qui vient de Paris pour te voir…

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Et voilà comment, bêtement, alors qu’on est bien tranquille à jouer aux cartes, on se laisse embarquer pour l’Amérique!

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Et chaque année, à l’époque des vacances, nous passons deux ou trois mois ensemble, en Italie, en Grèce, en Égypte, aux Indes…

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Pendant les derniers mois, il a voyagé sans cesse, allant du Mexique en Californie et de la Californie au Canada à un rythme su précipité que cela me laisse une impression de cauchemar.

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Pourquoi Jean Maura avait-il disparu au moment précis où ils atteignaient New York ?

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Je viens d’arriver de France, chargé d’une mission importante par votre fils et par M. d’Hoquélus.

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– On voit bien, cher monsieur, que vous venez d’Europe.

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Excusez-moi, dis-je, de vous rappeler que nous sommes aux États-unis et non en France et que les minutes de John Maura sont comptées…

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– Il ne sera pas à New York avant une quinzaine de jours.
– Pouvez-vous me dire où il se trouve en ce moment ?
– C’est difficile. Il se déplace en avion et, avant-hier, il se trouvait à Panama… Peut-être aujourd’hui a-t-il atterri à Rio ou au Venezuela…

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Vous avez des amis à New York, monsieur le commissaire ?

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– Fort bien… Votre fils est à New York.

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– Je pensais que M. Maura était au Venezuela ou à Rio…

L’autre rit.

– Cela ne vous est-il pas arrivé, au Quai des Orfèvres, où vous aviez de lourdes responsabilités, d’user d’un petit mensonge pour vous débarrasser d’un visiteur ?

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… Le Saint-Régis est un des hôtels les plus recherchés de New York.

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C’est votre premier voyage aux États-Unis ?

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Dire que, dix jours auparavant, il jouait tranquillement à la belote avec le maire de Meung, le docteur et le marchand d’engrais, dans la salle chaude et toujours un peu sombre du Cheval-Blanc !

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Dans la 49e Rue, à deux pas de Broadway, de ses lumières, de son vacarme, il poussait une porte, après avoir descendu quelques marches comme pour s’enfoncer dans une cave.

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Ces mêmes carreaux démocratiques, qui rappelaient les caboulots de Montmartre et de la banlieue parisienne, on les retrouvait sur les tables et on retrouvait le zinc aussi, une odeur de cuisine familière, une patronne un peu grasse, un tantinet faubourienne, qui venait demander : – Qu’est ce que vous allez manger, mes enfants ?

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Dès que celui-ci avait parlé de Maura, il avait conduit son collègue dans un petit bar proche de Broadway.

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Il y a quelques milliers de machines de ce genre dans les bars, les brasseries et les restaurants de New York… Il y en a des dizaines de milliers dans les autres villes des Etats-Unis et jusqu’au fond des campagnes…

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La tempête, celle-là, sans doute que Maigret avait essuyée en mer, avait rejoint la côte, et New York en était secoué : des enseignes se décrochaient de temps en temps, ou des choses tombaient du haut des immeubles, les taxis jaunes eux-mêmes semblaient avoir de la peine à se frayer un chemin dans le vent.

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– Il est difficile, à New York, de démêler l’origine exacte des gens !

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Or il est exact que Jean Maura, pendant la traversée, a paru ému par une des voyageuses, une jeune Chilienne qui doit s’embarquer demain pour l’Amérique du Sud à bord d’un bateau de la Grace Line.

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Il essayait évidemment de savoir pourquoi Magret avait fait la traversée de l’Atlantique en compagnie de Jean Maura.

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Tout à l’heure, j’ai rendez-vous, ici même, avec un détective privé que nous avons déjà employé pour de petites affaires, un homme épatant, qui connaît New York presque aussi bien que vous connaissez Paris…

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– Nous avons pris un taxi et nous sommes allés jusqu’aux docks de la French Line.

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A la French Line, dans la Cinquième Avenue, il s’accoudait au comptoir d’acajou et étudiait méticuleusement la liste des passagers.

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C’est un hôtel de la 66e Rue… Nous y sommes allés…

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– Je me souviens, mon cher commissaire, d’un mot que vous m’avez dit à Paris, lors d’un de nos entretiens à la Brasserie Dauphine…

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Ma femme est en ce moment en Floride, elle supporte mal l’hiver à New York… Je suis donc seul, car mon fils, de son côté, est dans son université et voilà deux ans que ma fille est mariée… J’ai donc un certain nombre de soirées libres… Je me mets à votre disposition pour vous faire connaître un peu de New York comme vous m’avez jadis fait connaître Paris.

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Il fallut, comme dans certains restaurants de Paris, féliciter la patronne et même le chef qu’elle était allée chercher, promettre de revenir, boire un dernier verre et enfin signer un livre d’or assez graisseux.

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On en retrouve quelques-uns à Sing-Sing, mais il y en a aussi dans les bureaux du gouvernement, à Washington…

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Et tous les deux étaient originaires de Bayonne ou des alentours.

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Findlay… 169e Rue… Vous verrez… C’est un quartier curieux…

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Je vous demande encore une fois : qu’est-ce que mon fils vous a raconté pour vous décider à quitter la France et à traverser l’Atlantique avec lui ?

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Vous vous alarmez de la disparition assez inexplicable d’un jeune homme au moment de son débarquement à New York.

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Comme si vous ne pouviez pas dire rue Victor-Hugo, rue Pigalle ou rue du Président je ne sais qui…

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Allô !… Vous voyez Broadway? Je ne sais pas à quelle hauteur, il y a un cinéma qui s’appelle le Capitol.

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D’abord, il aimait ce coin bruyant et un peu vulgaire de Broadway qui lui rappelait à la fois Montmartre et les Grands Boulevards de Paris…

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Les deux hommes marchaient vers Broadway, dont ils n’étaient éloignés que d’une centaine de mètres, et Bill leur emboîtait imperturbablement le pas.

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Si nous étions à Paris, e trouverais tout de suite le renseignement que je cherche, car nous avons, aux environs de la Porte Saint-Martin, un certain nombre de boutiques qui datent d’une autre époque…

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Il dîna ce soir-là dans une cafétéria brillamment éclairée de Broadway où on lui servit d’excellentes saucisses, mais où il fut vexé de n’obtenir que du Coca-Cola en guise de bière.

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– Au Coin de Findlay et de la 169e Rue.

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C’était Harlem qu’on traversait, avec ses maisons toutes pareilles les unes aux autres, ses blocs de briques sombres qu’enlaidissaient par surcroît, zigzaguant sur les façades, les escaliers de fer pour les cas d’incendie.

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Est-ce qu’il savait seulement ce qu’il était venu faire à New York ?

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Et la disparition au moment où le paquebot touchait enfin à New York…

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Pendant les trente années passées à la Police judiciaire, il avait l’habitude, lorsqu’une enquête ne le retenait pas la nuit dehors, de se lever vers sept heures du matin et il aimait parcourir à pied le chemin long séparant le boulevard Richard-Lenoir, où il habitait, du Quai des Orfèvres.

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Et, une fois à la retraite, dans sa maison de Meung-sur-Loire, il s’était levé plus tôt encore, souvent.

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Or, le premier matin de New York, parce qu’il avait trop bu avec le capitaine O’Brian, il s’était levé à onze heures.

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C’est ainsi qu’il découvrit la Cinquième Avenue et ses magasins de luxe aux vitrines desquels il s’arrêta.

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Le vent soufflait encore, mais plus en tempête. Maigret tourna l’angle de la 169e Rue et eut aussitôt le sentiment de la catastrophe.

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Les enfants qu’on voyait jouer sur les seuils des maisons avaient les cheveux noirs et ces visages trop éveillés, ces longues jambes bronzées des gamins de Naples ou de Florence.

Sur la plupart des boutiques, c’étaient des noms italiens qui s’étalaient et les vitrines étaient remplies de mortadellas, de pâtes et de salaisons qui venaient des bords de la Méditerranée.

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Il y avait cinquante ans et sans doute davantage qu’Angelino Giacomi était venu de Naples et s’était installé dans cette boutique, bien avant l’invention des presses à vapeur.

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Seulement, les tueurs ne pouvaient pas savoir que le vieil Angelino traversait la 169e Rue chaque matin, à la même heure, au même endroit…

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Et Little John avait habité la 169e Rue, juste en face de la maison du tailleur !

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La police de New York n’aura aucun désir de vous voir vous mêler à son enquête.

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Mac Gill, je me suis renseigné, est né à New York…

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Et Maigret qui, à cette époque-là, était un assidu du Petit Casino, à la Porte Saint-Martin, entendait encore le sempiternel : – Il me coûte dix centimes.

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J and J, les célèbres fantaisistes musicaux qui ont eu l’honneur de jouer devant tous les souverains d’Europe et devant le shah de Perse.

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Il peut vous dire que tel acrobate, qui a trente ans aujourd’hui, est le fils de tel trapéziste qui a épousé lui-même la petite-fille du porteur de tel numéro de force qui s’est tué au Palladium de Londres en 1905.

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Jusqu’au vieux M. d’Hoquélus, si pressant dans sa maison de Meung-sur-Loire, qui le priait poliment de rentrer en France et de se mêler de ce qui le regardait.

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A Paris, à Montmartre, par exemple, ou bien dans le quartier qu’il habitait, entre la République et la Bastille, il n’existait peut-être pas un immeuble de quelque importance où il n’eût trouvé aussitôt une vieille femme, un vieil homme, un couple installé dans la maison depuis trente ou quarante ans.

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C’était ici, dans une de ces alvéoles, que J and J s’étaient installés lors de leur arrivée à New York, ici que Little John, qui occupait à présent un somptueux appartement au Saint-Régis, passa des mois, peut-être des années.

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– Est-ce que vous commencez à comprendre New York ? Je parie que vous en avez appris davantage ce matin que vous n’en auriez appris en un mois passé au Saint-Régis ou au Waldorf.

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_ Ici, voyez-vous, cela n’étonne personne, pas plus que de savoir que certain fils de milliardaire s’obstine à habiter le Bronx, dont nous sortons, et à se rendre chaque jour par le subway à son bureau, alors qu’il pourrait disposer d’autant de voitures de luxe qu’il le voudrait.

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Cette dame et l’enfant ont quitté le pays pour aller vivre au Canada, à Saint-Jérôme. Jeune homme, Mac Gill a fait ses études à Montréal, ce qui explique qu’il parle aussi bien le français que l’anglais.

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On n’était plus à New York, à deux pas des gratte-ciel qui, à cette heure, jetaient tous leurs feux dans le ciel de Manhattan.

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Nous avions tous signé pour une tournée dans les Etats du Sud, le Missisipi, la Louisiane, le Texas…

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Son frère est encore à New York… On m’en a parlé la semaine dernière… il vend des programmes à Madison.

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Il a fini pour nous abandonner, à cinquante milles de la Nouvelle-Orléans, en emportant la caisse, et c’est encore Robson…

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– Vous êtes revenue immédiatement à New York ?
– Je croix… Je ne me souviens plus exactement… Mais je sais qu’une fois j’ai revu un des deux J dans le bureau d’un imprésario de Broadway…

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– Voici la date de l’entrée de Maura aux États-Unis… Joachim-Jean-Marie Maura, né à Bayonne, 22 ans, violoniste… Le nom du navire, qui n’existe plus depuis longtemps : l’Aquitaine… Quand au second J, il ne peut s’agir que de Joseph-Ernest-Dominique Daumale, 24 ans, né à Bayonne.

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Deux ans et demi après son débarquement, Joachim Maura, qui se faisait déjà appeler John Maura, et qui donnait comme adresse à New York l’immeuble que vous connaissez dans la 169e Rue, a quitté l’Amérique pour l’Europe, où il est resté un peu moins de dix mois.

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Il y était, à New York, lui, Maigret, et il y avait une espagnolette à bonne hauteur pour se raser, un rayon de soleil oblique qui lui faisait cligner de l’œil et, en face, dans des bureaux et des ateliers, deux jeunes filles en blouse blanche qui riaient de lui.

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Jamais de sa vie il n’avait vu un homme aussi pâle et donnant davantage l’impression d’un somnambule lâché en plein jour dans New York.

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Au Contraire, il l’a envoyé au Canada en compagnie d’une certaine Mme Mac Gill.

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Il y avait, dans la 169e rue, un tailleur italien qui était au courant de tout, qui avait peut-être assisté au crime.

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Que Jos Mac Gill est né un mois avant le retour de Little John de Bayonne.

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– Où sont les quelques trois cents locataires qui habitaient au même moment l’immeuble de la 169e Rue ?

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Mais l’un peut fort bien avoir cassé sa pipe l’année dernière à Paris ou à Carpentras et l’autre se trouver maintenant dans un asile de vieilles femmes.

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Ce jeune homme, qui est en plein dans ses études, quitte soudain Paris et l’université pour accourir à New York, où son papa juge qu’il n’a rien à faire.

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J’attends des câbles de France.

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C’est mon premier jour de soleil à New York.

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Il gagna tranquillement Broadway, puis certaine rue où il espérait bien retrovueer le Donkey Bar.

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Un quart d’heure seulement avant le départ du navire, une longue limousine stoppa en face des bâtiments de la douane et Mac Gill sauta à terre le premier, puis Jean Maura, vêtu d’un complet de tweed clair qu’il avait dû acheter à New York.

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Quand il se trouva à Times Square, il regarda machinalement le Times Square Building qui lui bouchait l’horizon.

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Il regardait autour de lui, étonné, car, au lieu du bric-à-brac qu’il avait imaginé, il trouvait un petit salon Louis XVI qui lui rappelait tant de petits salons pareils, à Passy ou à Auteuil.

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Il se fit conduire à nouveau dans Broadway.

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Fils du plus important quincaillier de la ville. A perdu sa mère de bonne heure. Études secondaires au lycée. Études musicales… Conservatoire de Bordeaux.

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N’est revenu à Bayonne que quatre ans après, pour la mort de son père dont il était le seul héritier et dont les affaires étaient assez embrouillées.

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Marié à Anne-Marie Penette, des Sables-d’Olonne, dont il a trois enfants…

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L’heure à laquelle les gens doivent se lever quand ils possèdent une villa à La Bourboule.

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On doit bien donner un film comique quelque part à Broadway.

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Il oublia qu’il était dans Broadway et non boulevard des Italiens et qu’il se demanda quelle rue prendre pour se rendre au Quai des Orfèvres.

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Allo, ou, j’ai demandé La Bourboule…

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En juillet, c’était donc à La Bourboule.

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Ils restèrent encore une heure dans la chambre, qui s’emplissait peu à peu, comme le bureau du Quai des Orfèvres, de la fumée des pipes et des cigarettes.

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Ce fut tout ce qu’il conserva, avec quelques pièces de bronze et quelques nickels, de son voyage à New York.

Le 7 mars 1946.

Première édition : Presses de la Cité, 1947.

New York, théâtre Lee Strasberg. Photo : Megan Jorgensen.
New York, théâtre Lee Strasberg. Photo : Megan Jorgensen.

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