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Le pêcheur

Le pêcheur

« Le pêcheur » et « Ils marchaient comme les hommes »

Par Clifford Simak, extraits

Il émerge lentement du puits de ténèbres dans lequel il avait été plongé, cheminant à tâtons avec une obstination aveugle qui était presque de l’instinct. Il savait où il se trouvait – de cela il était certain – mais il ne parvenait pas à le préciser. Maintes fois déjà, il était venu dans ce puits qui lui était familier. Mais il recelait maintenant une étrangeté qu’il ne lui connaissait pas auparavant.

C’était en lui-même qui résidait l’étrangeté, il n’en doutait pas; il avait le sentiment d’être dédoublé, l’impression qu’une moitié de lui-même lui appartenait en propre, tandis que l’autre moitié était occupée par un être inconnu qui, le dos au mur, crachait comme un chat acculé, en proie à une terreur insurmontable, clamant sa solitude par des miaulements désespérés.

Il reprit son ascension, et son âme luttait frénétiquement contre cette étrangeté miaulante qui l’habitait, non sans être pleinement consciente de l’inutilité du combat, consciente que cette entité étrangère cohabiterait désormais avec lui, aussi longtemps qu’il vivrait.

Il se reposa un moment, essayant de tirer au clair ce qu’il éprouvait, mais il était trop de choses à la foi en trop d’endroits différents, et cette méditation ne lui apporta que confusion. Il était un être humain (pour autant que ce mot signifiât quelque chose), il était une machine ambulante, il était un extraterrestre rose étalé sur un sol bleu vif, et il était une entité dépourvue d’âme tombant à travers des siècles hurlants – lesquels, si on prenait les choses au pied de la lettre, si on s’en tenait à la réalité mathématique, se ramenaient à une fraction de seconde.

Il rampa hors du puits, et les ténèbres se dissipèrent pour faire place à une douce lumière. Il était étendu sur le dos, il était de retour chez lui; il éprouvait la vieille satisfaction d’avoir réussit une fois de plus.

Et enfin, il sut.

Il était Shepherd Blaine, explorateur pour le compte de l’Hameçon, habitué à s’enfoncer dans les lointains espaces pour découvrir des étoiles étranges. Il s’éloignait de plusieurs années-lumière, parfois faisant des découvertes de quelque importance et parfois n’obtenant aucun résultat. Cette fois, il avait découvert une chose dont une partie était rentrée avec lui.

Il se mit à sa recherche et la découvrit dans un recoin de son esprit, étroitement lovée dans sa propre peur, et il tenta de la réconforter, en dépit de la crainte qu’elle lui inspirait. Car, si c’était une terrible aventure que de se trouver captif dans un esprit étranger, c’était aussi une sinistre plaisanterie que de tenir une pareille chose captive dans son esprit.

Sale histoire pour nous deux, dit-il en se parlant à lui-même et à cette autre chose qui faisait partie de lui.

Il demeurait étendu, paisible, s’efforçant de remettre de l’ordre dans son être. Il était parti quelque trente heures auparavant – pas en personne, bien entendu, puisque son corps était demeuré sur place = mais son esprit s’était envolé, et avec lui la petite machine ambulante, vers cette planète inconnue qui tournait autour d’un soleil ignoré.

Cette planète n’avait guère différé de beaucoup d’autres : un désert tumultueux, c’est sous cet aspect qu’elles se présentaient le plus souvent lorsqu’on descendait sur elles. Il s’agissait cette fois d’un désert de sable, mais il aurait aussi bien pu se trouver dans la jungle, dans un désert de glace, on encore sur une étendue désolée uniquement couverte de rochers.

Ils marchaient comme des hommes

Quatre-vingt-dix minutes plus tard, je connaissais la réponse et j’étais glacé jusqu’aux os.

La quasi-totalité des magasins avaient vu leur bail résilié, ou sur le point de l’être. Plusieurs qui avaient un bail à long terme avaient vendu leur affaire. La plupart des immeubles avaient changé de main au cours des dernières semaines.

J’ai vu des hommes désespérés, d’autres résignés. Certains étaient furieux, d’autres admettaient avoir été roulés.

Un pharmacien m’avait fait une confidence :

Je vais vous dire, tout ça est peut-^tre un bien; avec les feuilles d’impôts et toutes les taxes qu’il faut payer, je me demandais quelquefois s’il était astucieux de rester dans les affaires. Bien sûr, je cherche un autre local, mais c’est par réflexe. On rompt difficilement avec ses habitudes. Je n’ai trouvé aucun local. Alors, je vais vendre mon stock le mieux possible et avec tout cet argent je vais attendre pour voir ce qui vas se passer.

Je lui demandai :

– Vous n’avez pas de projets?

– Oh! Ma femme et moi, ça fait longtemps qu’on parle de prendre de vraies vacances, mais on ne l’a jamais fait. On n’a jamais eu le temps. Le commerce occupe beaucoup et il est difficile de se faire aider.

J’avais vu aussi un coiffeur qui, en faisant virevolter ses ciseaux, m’avait dit :

– Bon Dieu ! On ne peut plus gagner sa vie ici. Ils ne nous laisseront pas tranquilles.

J’avais eu envie de lui demander qui étaient ce « ils », mais il ne m’avait pas laissé placer un mot.

Dieu sait que je ne gagne pas grand-chose. Le métier n’est plus ce qu’il était. Des coupes de cheveux, c’est tout ce que je fais maintenant, et quelques shampooings. Avant on me demandait de faire des barbes, un massage facial, des lotions. C’est bien fini. Et voilà qu’on m’enlève ce qui me reste !

Je m’arrangeai tout de même pour lui demander qui étaient ce « ils », mais il ne sut pas me répondre. Il pensait que je voulais l’ennuyer.

Deux vieilles affaires de famille (parmi tant d’autres), propriétaires de leurs immeubles, avaient résisté à la tentation des offres mirobolantes qui leur avaient été faites.

– Savez-vous, monsieur Graves, m’avait dit l’un d’eux, qu’il fut un temps où j’aurais accepté? Je pense que c’est idiot d’avoir refusé, mais je suis trop vieux. Cette boutique et moi nous sommes liés. C’est comme si elle faisait partie de moi-même. Vous le pouvez pas comprendre.

– Je crois que si, répondis-je.

De la main, dont le bleu éclatant des veines ressortait sur la blancheur de la peau, il repoussa une mèche de cheveux blancs qui barrait son front.

Et puis je suis orgueilleux, me dit-il. J’ai mis toute ma fierté dans ce commerce. Personne d’autre que moi, je vous assure, ne pourrait s’occuper de cette affaire comme je le fais. La politesse n’existe plus aujourd’hui, jeune homme. Il n’y a plus de savoir-vivre, de courtoisie. On se fiche pas mal de son semblable. Le commerce c’est devenu une histoire de comptabilité, soit faite par les machines, soit faite par des hommes qui sont des machines puisqu’ils n’ont plus d’âme. La question d’honneur, de confiance n’existe plus. La morale est devenue celle des loups.

Il avait avancé sa main de porcelaine et la posa sur mon bras d’une façon si légère que j’en sentis à peine le poids.

Le pêcheur qui marche comme les hommes. Photo de Megan Jorgensen.
Le pêcheur qui marche comme les hommes. Photo de Megan Jorgensen.

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