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Le commissaire Maigret

Le commissaire Maigret

Romans sur le commissaire Maigret (extraits)

Par Georges Simenon

Maigret et l’indicateur

Vous croyez qu’elle est au courant des affaires des deux frères ?

Je ne sais pas jusqu’à quel point ils lui font confiance… Je ne les ai jamais vus non plus avec des gens qui pourraient leur servir de complices quand ils font un coup…

On en était peut-être au dixième cambriolage, tous accomplis de la même façon, selon une technique identique. Il s’agissait toujours d’un château ou d’une grosse propriété en province, dans un rayon d’à peu près cent cinquante kilomètres de Paris.

Les cambrioleurs étaient bien renseignés. Ils connaissaient les objets, les tableaux ou les meubles de valeur qui se trouvaient dans les bâtiments. Ils savaient aussi si les propriétaires étaient absents et combien de personnes gardaient les lieux.

Ils opéraient sans bruit, sans effraction. En moins d’une heure, ce qui était plus ou moins facile à revendre était déménagé. Ils disposaient donc d’au moins un camion.

Or, les frères Mori en avaient deux qui servaient à leur commerce de fruits. Comme par hasard, il y avait deux ans aussi qu’ils avaient fondé leur maison d’importation.

Manuel avait travaillé auparavant chez un commissionnaire aux Halles. Joe, lui était resté trois ans dans un bureau d’architecte.

Mais où était entreposé ensuite le produit des cambriolages ? Il restait probablement à proximité de Paris, dans une villa ou une maison louée sous un autre nom.

– Qui pourrait jouer le rôle de surveillant de la marchandise ?

– Je ne peux pas de jurer, mais je crois le savoir. La mère Mori.

– Vous la connaissez ?

– Je ne l’ai jamais vue. Je sais qu’elle existe. Elle habitait Arles avec ses enfants. Quand ceux-ci sont montés à Paris, elle est restée encore quelques années dans le Midi avec sa fille. Celle-ce s’est mariée et vit à Marseille.

– Ainsi, depuis longtemps, l’inspecteur Louis travaillait seul, patiemment, sans se servir des organismes compliqués de la police officielle.

– Comment savez-vous tout ça ?

– Je regarde. J’écoute. J’ai des correspondants en différents endroits, des gens à qui il m’arrive de rendre un service…

– Qu’est devenue la mère Mori ?

– Elle a revendu sa maison d’Arles ainsi que tout le mobilier et on ne l’a plus revue.

– Je parie que vous avez fouillé les campagnes aux environs de Paris…

– Cela m’arrive, le dimanche ou les jours de congé…

– Vous n’avez rien trouvé ?

– Pas encore…

Il rougissait à nouveau, comme honteux de sa confiance en lui.

Maigret et son mort

– Je suis enchanté, monsieur le commissaire, de vous avoir enfin au bout du fil.

– Croyez, monsieur le juge, que tout le plaisir est pour moi.

Mme Maigret leva vivement la tête. Elle était toujours mal à l’ais quand son mari prenait cette voix là, paisible et bonasse, et, lorsque c’était avec elle que cela arrivait, elle se mettait à pleurer, tant elle était déroutée.

–  Voilà cinq fois que je vous appelle à votre bureau.

– Je n’y étais pas ! Soupira-t-il avec consternation.

Ell lui fit signe de faire attention, de ne pas oublier qu’il parlait à un juge, dont le beau-frère, par surcroît, avait été deux ou trois fois ministre.

– On vient seulement de m’apprendre que vous étiez malade …

– Si peu, monsieur le juge. Les gens exagèrent toujours. Un gros rhume. Et, encore, je me demande s’il est si gros que cela !

C’était peut-être la fait de se trouver chez lui, en pyjama, en robe de chambre moeulleuse, les pieds dans des pantoufles, bien calé au fond de son fauteuil, qui inspirait à Maigret cette humeur enjouée.

Ce qui m’étonne, c’est que vous ne m’ayez pas savoir qui vous remplace.

–  Me remplacer où ?

La voix du juge Coméliau était sèche, froide, volontairement impersonnelle, tandis que celle du commissaire, au contraire, devenait de plus en plus bonhomme.

–  Je parle de l’affaire de la place de la Concorde. Je suppose que vous ne l’avez pas oubliée!

– J’y pense toute la journée. Tout à l’heure encore, je disais à ma femme…

Et celle-ci faisait des signes plus véhéments pour lui ordonner de ne pas la mêler à cette histoire. L’appartement était petit et chaud. Les meubles de la salle à manger, en chêne sombre, dataient du mariage de Maigret. En face, à travers la tulle des rideaux, on apercevait, en grandes lettres noires sur un mur blanc : Lhoste et Pépin – Outillage de précision.

Il y avait trente ans que Maigret voyait ces mots-là, chaque jour, matin et soir, avec, en dessous, la vaste porte de l’entrepôt toujours flanquée de deux ou trois camions portant les mêmes mots, et il n’en était pas écoeuré.

Au contraire ! Cela lui faisait plaisir. Il les caressait en quelque sorte du regard. Puis, invariablement, il regardait plus haut, le derrière d’une maison lointaine, avec du linge qui séchait aux fenêtres et, à l’une de celle-ci, dès que le temps était doux, un géranium rouge.

Ce n’était probablement pas le même géranium. Il aurait juré, en tout cas, que le pot de fleurs était là, comme lui, depuis trente ans. Et, pendant tout ce temps, par une fois Maigret n’avait vu quelqu’un se pencher sur l’appui de la fenêtre ni arroser la plante. Quelqu’un habitait la chambre, c’était certain, mais ses heures ne devaient pas coïncider avec celles du commissaire.

– Vous pensez, monsieur Maigret, qu’en votre absence vos subordonnés mènent l’enquête avec toute la diligence désirable ?

–  J’en suis persuadé, monsieur Coméliau. J’en suis même sûr. Vous ne pouvez savoir à quel point on est bien, pour diriger une enquête de cette sorte, dans une pièce calme et surchauffée, dans un fauteuil, chez soi, loin de toute agitation, avec seulement un téléphone à portée de la main, près du pot de tisane. Je vais vous confier un petit secret : je me demande, si, cette enquête n’existant pas, je serais malade. Je ne le serais pas, évidemment, puisque c’est place de la Concorde, la nuit où l’on a découvert le corps que j’ai attrapé froid. Ou encore ce matin, au petit jour, quand nous avons marché, le long des quais, le docteur Paul et mois, après l’autopsie. Mais ce n’est pas ce que je veux dire. Sans l’enquête, le rhume ne serait qu’un rhume qu’on traite par le mépris, vous comprenez ?

Maigret et Monsieur Charles

Le pianiste laissait aller ses doigts au hasard sur les touches, le guitariste accordait son instrument et personne, pour le moment, ne s’occupait de la contrebasse.

La salle était rouge. Tout était rouge, les murs, les plafonds, la garniture des sièges, d’un rouge légèrement orangé qui, à tout prendre, ne faisait pas agressif mais plutôt gai. Le bar, par contre, était en stuc blanc et le barman essuyait des verres qu’il rangeait derrière lui.

Le maître d’hôtel vint vers eux sans trop de conviction. Peut-être avait-il reconnu Maigret ? Peut-être les deux hommes n’avaient-ils pas l’allure de clients sérieux ?

Le commissaire fit un signe négatif et se dirigea vers le bar. Trois femmes étaient assises à des tables différentes tandis qu’à une autre un couple avait l’air de discuter. Il était trop tôt. Ce n’est que vers minuit que l’animation commencerait.

Bonsoir, messieurs… Qu’est-ce que je vous sers ?

Le barman avait les cheveux blancs et un air distingué. Il les regardait avec une feinte indifférence.

– Je suppose que vous ne servez pas de bière ?

– Non, monsieur Maigret.

– Donnez-nous ce que vous voudrez …

– Dry Martini ?

– D’accord…


Rue centrale dans une ville européenne. Photo by ElenaB.

Une des femmes vint s’asseoir sur un des tabourets du bar mais le barman aux cheveux blancs lui fit un léger signe et elle retourna à sa table.

Les verrss une fois remplis, il questionna :

– Alors ?

Maigret sourit.

– En effet, avoua-t-il. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Nous n’y sommes pas non plus pour vous faire des misères… Je cherche un renseignement…

-Si je peux vous le donner, ce sera avec plaisir…

Il s’était établi entre eux une sorte de complicité. La difficulté, pour Maigret, était de décrire un homme qu’il n’avait jamais vu.

De taille moyenne, plutôt un peu plus petite que la moyenne. Quarante à quarante-cinq ans… Déjà bedonnant et grassouillet… Des cheveux blonds qui commencent à se faire rares et un visage poupin… Il s’habille avec beaucoup de goût, presque toujours dans les tons beiges….

–  Vous le recherchez ?

– J’aimerais retrouver sa trace.

– Il a disparu ?

– Oui.

– Quel délit a-t-il commis ?

– Aucun.

– Cela pourrait être M. Charles…

– La description correspond ?

– A peu près… Très gai, n’est-ce pas ?… Toujours enjoué ?…

– Je crois.

– Vous ne le connaissez pas ?

– Non.

– Il vient de temps en temps et s’assied au bar, commande une bouteille de champagne… Puis il contemple la salle, détaille les entraîneuses une à une… Il finit par fixe son choix et fait chercher celle qui lui plait.

– Il reste tard ?

– Cela dépend. Dans certains cas, il part avec la fille, dans d’autres, il se contente de lui passer discrètement un billet de cinq cents et il s’en va… Probablement pour chercher ailleurs.

– Il y a longtemps que vous ne l’avez pas vu ?

-Assez longtemps, oui… Peut-être six semaines ? Peut-être deux mois ?

– Lorsqu’il emmenait une des femmes, celle-ci ne restait-elle pas absente plusieurs jours ?

– Ne parlez pas si fort. Le patron n’aime pas ça. Et il est là entre les tables.

Erreur de Maigret

Depuis trois ou quatre heures, depuis qu’on l’avait chargé de cette affaire de la rue Saint-Denis, Maigret était à cran.

… Appelle-moi un taxi ! lança-t-il à son garçon de bureau. Et, tandis qu’il suivait son « client » dans les couloirs, puis dans l’escalier, dans la cour, sur le trottoir, il avait vraiment l’ai de le tenir au bout d’une paire de pincettes.

– 27 bis, rue Saint-Denis.

… Il avait devant lui le propriétaire de la Libraire Spéciale, rue Saint-Denis, et ce titre-là était tout un programme…

La Librairie Spéciale attirait dans la boutique de la rue Saint-Denis, par une publicité appropriée, les amateurs de la littérature érotique.

Tels étaient les fait que Maigret, la bouche hargneuse, ruminait dans sa grosse tête, tandis que, rue Saint-Denis, la vie d’un quartier populaire suivait son cours et que, dans un sous-sol au parfum écoeurant Labri prenait des airs de commerçant en règle avec les lois de son pays et avec sa conscience.

Maigret connaissait les moindres secrets des marchands de chair de Montmartre et des marchands de rêve de Montparnasse. Il connaissait son Paris pour ainsi dire rue par rue, mais jamais, il s’en repentait maintenant, il n’était descendu dans des sous-sols de ce genre et il n’avait collé le visage au judas d’un Labri.

Les enquêtes de Maigret attirent. Photo de Megan Jorgensen.
Les enquêtes de Maigret attirent. Photo de Megan Jorgensen.

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