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Le commissaire et ses enquêtes

Le commissaire et ses enquêtes

Romans sur le commissaire Maigret par Georges Simenon

La première enquête de Maigret

Il est sept heures quand Maigret prit en quelque sorte possession de la rue Chaptel, et il se félicita de ne pas s’être mis en casquette et en foulard, car la première personne qu’il rencontra était un agent de son commissariat qui le salua par son nom.

Il existe des rues où il ext facile de se « planquer » grâce au mouvement, aux boutiques, aux cafés, mais la rue Chaptel n’est pas de celles-là. Courte et large, sans commerce et, pour ainsi dire, sans passage.

Tous les rideaux de l’hôtel des Gemdreai-Balthazar étaient clos, et il en était de même de la plupart des fenêtres de la rue. Maigret se tenait tantôt à un coin, tantôt à un autre, pas très à son aise et quand une première bonne sortit d’un des immeubles pour aller chercher son lait rue Fontaine, à côté du bureau de tabac, il eut l’impression qu’elle le regardait d’un œil soupçonneux et pressait le pas.

Ce fut la plus mauvaise heure de la journée. Malgré le soleil, l’air était encore frisquet, et il n’avait pas mis de pardessus, car il ferait chaud tout à l’heure. Les trottoirs étaient rigoureusement déserts. Le tabac du coin n’ouvrit qu’à sept heures et demie, et Maigret y but un mauvais café qui lui tourna sur le cœur.

Encore une bonne avec sa boîte à lait, puis une autre. On avait l’impression qu’elle sortaient de leur lit et n’étaient pas encore lavée. Puis des persiennes qui s’ouvraient, par-ci par-là, des femmes en papillotes qui regardaient dans la rue et qui, invariablement, l’observaient avec méfiance. Mais rien ne bougeait chez les Gendreau ; ce fut à huit heures et quart seulement qu’un chauffeur en uniforme noir très collant s’en vint par la rue Notre-Dame-de-Lorette et sonna au portrait.

Heureusement que le Vieux Calvados venait d’ouvrir. C’était le seul endroit de la rue où trouver refuge, au coin de la rue Henner, pas tout à fait en face des Gendreau. Maigret eut juste le temps de franchir le seuil.

Un Louis en gilet rayé ouvrait la porte cochère, puis échangeait quelques phrases avec le chauffeur. La porte restait ouverte, comme elle devait l’être toute la journée. Au fond du porche, on apercevait une cour ensoleillée, un peu de verdure, un garge, et un bruit de sabots laissait supposer qu’il existait aussi des écuries.

– C’est pour casser la croûte ?

Un homme très gros, très rouge, aux tout petits yeux, regardait paisibilement Maigret qui tressaillit.

Que diriez-vous de quelques tranches d’andouille avec une bolée de cidre ? C’est encore ce qu’il y a de meilleur pour tuer le ver.

C’est ainsi que cette journée embraya, une journée comme Maigret devait en vivre beaucoup au cour de sa carrière, mais qui lui fit, alors, l’effet d’un rêve.

L’endroit, déjà, était assez extraordinaire. Dans cette rue d’hôtels particuliers et d’immeubles de rapport, le Vieux Calvados avait l’air d’une auberge de campagne qu’on aurait oubliée quand Paris s’était étendu de ce côté. La maison était basse, étroite. On descendait une marche et on se trouvait dans une pièce assez sombre, très fraîche, où le comptoir d’étain avait des reflets rares et où les bouteilles paraissaient figées depuis des éternités.

L’odeur, aussi, était unique. Cela tenait peut-être à la trappe qui s’ouvrait dans le plancher et qui communiquait avec la cave.

Une sorte d’haleine en montait, acide, cidre et calvados, vieille barrique, moisissure, en même temps que d’autres odeurs venaient de la cuisine. Au fond de la pièce, un escalier en colimaçon conduisait à l’entresol, et tout cela avait l’air d’un décor ; le patron, court sur pattes, très large, le front têtu, les yeux petits et brillants, allait et venait comme un acteur.

Félicie est là

La nuit du homard

Six heures et demie du soir. C’est à peu près l’heure à laquelle, en face du Cap Horn, Maigret enfourche sa bicyclette, se retourne pour lancer à Félicie debout sur le seuil de la villa :

– Moi, je vous adore…

À Béziers, la sonnerie du téléphone retenait dans le commissariat de pièce dont la fenêtre est grande ouverte. Le bureau est vide. Arsène Vadibert, secrétaire du commissaire, qui, en manches de chemise, assiste à une partie de boules à l’ombre des platanes, se tourne vers la fenêtre grillagée où la sonnerie insiste méchamment.

– On vient !… On vient !… lance-t-il à regret.

Et, avec son accent, cela donne :

– On vieng… On vieng… Allô ! C’est Paris ? Hé ? Quoi ? Ici Béziers… Béziers, oui, comme ça se prononce… La P.J.? Nous avons reçu votre note… Je dis votre notte…. Vous ne comprenez donc pas le français, à Paris ? … Votre not au sujet d’une certaine Adèle…Alors, peut-être que nous avons votre affaire…

Il se penche un peu pour apercevoir la chemise balance du Grêlé, qui se prépare à faire une belle estanque.

– Ça s’est passé la semaine dernière, jeudi, à la maison… (Maison devient évidemment maisong.) Vous dites ?… Quelle maisong ? La maisong, té ? Ici, elle s’appelle le Paradou, une certaine Adèle, une petite brune. Comment ? Des seins en poire ? Je n’en sais rien, mossieur… Je ne les ai pas vus, ses seings… Et d’ailleurs, elle est partie… Si vous m’écoutiez, vous le sauriez déjà… J’ai autre chose à faire, moi. Je vous dis qu’une nommée Adèle a voulu s’en aller et a réclamé son compte… La sous-maîtresse a appelé le patron. Il paraît qu’elle n’avait pas le droit de partir comme ça, qu’elle devait finir le mois, bref, il a refusé de lui donner l’argent qu’elle réclamait, elle a cassé des bouteilles, déchiré des coussins, il y a eu un raffut de tous les diables, en fin de compte, comme elle n’avait pas un sou, elle a emprunté de l’argent à une copine et elle est partie malgré tout. Elle est montée à Paris. Comment ? Je n’en sais rien. Vous demandez une Adèle et je vous en donne une. Bonsoir, Collègue…

Six heures trente-cinq. L’Anneau d’Or, à Orgeval. Une porte ouverte au milieu de la façade d’un blanc grisâtre. Un banc de chaque côté de la porte. Un laurier dans une demi-barrique au bout de chaque banc. Bancs et barriques sont peints en vert sombre. La frontière de l’ombre et du soleil est juste au milieu du trottoir. Une camionnette s’arrête. Le boucher descend, en blouse à petits carreaux bleus.

Dans la salle où règne une ombre fraîche, le patron joue aux cartes avec Forrentin, Lepape et le chauffeur de taxi qui a amené Maigret. Lucas regarde en fumant sa pipe avec une placidité copiée sur celle du commissaire. La patronne lave des verres. Le boucher lance :

Salut, tout le monde !… Une chopine, m’ame Jeanne… Dites donc, si ça vous fait plaisir d’avoir un beau homard… On vient de m’en donner deux en ville, et il n’y a que moi qui en mange, car la bourgeoise prétend que ça lui donne de l’urticaire.

Il va chercher le homard vivant dans sa camionnette, l’apporte en le tenant par une patte. Une fenêtre s’ouvre, en face, une main s’agite, une appelle :

– Téléphone, monsieur Lucas…

– Dites-moi, avant de partir… Vous aimez le homard, monsieur Lucas ?

S’il aime le homard !

–  Germaine ! Fais vite un court-bouillon pour cuire un homard…

– Allô ! Lucas, oui. Le patron n’est pas loin d’ici… Comment ? De Béziers ? Adèle ? Jeudi ?

Maigret descend de sa machine au moment précis où le boucher s’éloigne en camionnette. Il suit la partie de cartes pendant que Lucas téléphone toujours. Le homard gravite gauchement sur les dalles, au pied du comptoir.

– Dites-moi, la patronne, c’est vous, ce homard-là ? Vous y tenez beaucoup ?

– J’aillais justement le faire cuire pour votre brigadier et le chauffeur.

– Ils mangeront autre chose… Je l’emporte, si cela ne vous fait rien.

Lucas traverse la rue.

On a trouvé une Adèle, patron. A Béziers. Elle est partie brusquement jeudi pour monter à Paris.

De temps en temps, les joueurs jettent un coup d’oeil de leur côte, écoutent des bribes de phrases.

Liberty Bar

Les rues étaient éclairées. Maigret eut quelque peine à retrouver le garage, où il n’avait qu’un renseignement à demander.

A quelle heure Brown, vendredi, est-il venu chercher sa voiture ?

Il fallut appeler le mécanicien.

– A cinq heures moins quelques minutes ! Autrement dit, il avait eu juste le temps nécessaire pour regagner le Cap d’Antibes.

– Il était seul ? Personne ne l’attendait dehors ? Et vous êtes sûr qu’il n’était pas blessé ?

William Brown avait quitté le Liberty Bar vers deux heures. Qu’avait-il fait pendant trois heures ?

Maigret n’avait plus de raison de s’attarder à Cannes. Il attendit l’autocar, se cala dans un coin, laissant errer un regard flou sur la grand-route, où les autos, phares allumés, se suivaient en cortège.

Le premier personnage qu’il aperçut, en descendant du car, place Macé, fut l’inspecteur Boutigues qui était assis à la terrasse du Café Glacier et qui se leva précipitamment.

– On vous cherche depuis ce matin… Asseyez vous… Qu’est-ce que vous prenez ? Garçon! Deux Pernod…

– Pas pour moi! Une gentiane! Fit Maigret, qui voulait se rendre compte du goût de ce breuvage.

– J’ai d’abord questionné les chauffeurs de texi. Comme aucun ne vous avait transporté, je me suis adressé aux conducteurs d’autobus. C’est ainsi que j’ai su que vous étiez à Cannes…

Il parlait vite ! Et il y mettait de la passion !

Maigret le regardait malgré lui avec des yeux ronds, ce qui n’empêchait pas le petit inspecteur de poursuivre :

-Il n’y a que cinq ou six restaurants où l’on puisse manger proprement… j’ai téléphoné à chacun d’eux…

– Où diable avez-vous pu déjeuner ?

Boutigues aurait été bien étonné si Maigret lui avait dit la vérité, lui avait parlé du gigot et de la salade à l’ail, dans la cuisine de Jaja, et des petits verres et de Sylvie…

Le juge d’instruction ne veut rien faire sans vous avoir consulté… Or, il a du nouveau… Le fils est arrivé…

– Le fils de qui ?

Et Maigret faisait la grimace, parce qu’il venait de boire une gorgée de gentiane.

– Le fils de Brown… Il était à Amsterdam quand…

Décidément, Maigret avait mal à la tête. Il essayait de concentrer son esprit, mais n’y parvenait qu’avec peine.

– Brown a un fils ?

– Il en a plusieurs… De sa vraie femme, qui habite l’Australie… Un seul est en Europe, où il s’occupe des laines…

– Les laines ?

A ce moment, Boutigues dut avoir une piètre opinion de Maigret. Mais aussi celui-ci était-il toujours au Liberty Bar ! Plus exactement, il était en train d’évoquer le garçon de café qui jouait aux courses et à qui Sylvie avait parlé par la fenêtre…

– Oui ! Les Brown sont les plus gros propriétaires d’Australie. Ils élèvent des moutons et expédient la laine en Europe… Un des fils surveille les terres… L’autre, à Sydney, s’occupe des expéditions… Le troisième, en Europe, va d’un port à l’autre, selon que les laines sont destinées à Liverpool, au Havre, à Amsterdam ou à Hambourg… C’est lui qui…

– Et qu’est-ce qu’il dit ?

– Qu’il faut enterrer son père le plus vite possible et qu’il paiera… Il est très pressé.. Il doit reprendre l’avion demain soir…

– Il est à Antibes ?

– Non ! A Juan-les-Pins… Il voulait un palace, avec un, appartement pour lui seul… Il paraît qu’il doit être relié téléphoniquement toute la nuit à Nice, pour pouvoir téléphoner à Anvers, à Amsterdam et je ne sais où encore…

– Il a visité la ville ?

– Je le lui ai proposé. Il a refusé.

– Alors, qu’est-ce qu’il a fait, en somme ?

– Il a vu le juge ! C’est tout ! Il a insisté pour que les choses aillent vite ! Et il a demandé combien !

– Combien quoi ?

– Combien cela coûterait.

Maigret regardait la place Macé d’un air absent. Boutigues continuait :

– Le juge vous a attendu toute l’après-midi à son bureau. Il ne peut guère refuser le permis d’inhumer, maintenant que l’autopsie a été pratiquée… Le fils Brown a téléphoné trois fois et en fin de compte on lui a promis que l’enterrement pourrait avoir lieu demain à la première heure….

– À la première heure ?

– Oui, pour éviter la foule… C’et pourquoi je vous cherche… On fermera le cercueil ce soir… Si bien que, si vous voulez voir Brown avant que…

– Non !

Vraiment ! Maigret n’avait pas envie de voir le cadavre ! Il connaissait assez William Brown sans cela !

Le Pendu de Saint-Pholien

Première édition : Fayard, 1931

Car la gare de Neuschanz est plantée à l’extrême nord de la Hollande, sur la frontière allemande. Une gare sans importance. Neuschanz est à peine un village. Aucune grande ligne ne passe par là. Il n’y guère de trains que le matin et le soir, pour les ouvriers allemands qui, attirés par les gros salaires, travaillent dans les usines des Pays-Bas.

*

Ce mélange d’affiches pour les sports d’hiver allemands et pour la Foire commerciale d’Utrecht…

*

Il était arrivé par le train de Hollande. Il avait montré un billet pour Brême et l’employé lui avait expliqué en allemand qu’il avait choisi la ligne la moins directe, où il n’existe pas de rapides.

*

A Leer, le train se vida, continua néanmoins sa route pour ces deux voyageurs. Il était dix heures quand le convoi pénétra sous la verrière monumentale de Brême où les lampes à arc rendaient tous les visages blafards.
*
Une chambre pauvre, pareille à toutes les chambres pauvres du monde, à cette différence près, peut-être, que la pauvreté n’est nulle part aussi lugubre qu’en Allemagne du Nord.

*

Il se précipita vers la gare en faisant des détours, en demandant dix fois son chemin, en répétant avec un accent qui déformait tellement le mot que ses interlocuteurs le comprenaient à peine : – Bahnhof !…
*

Un agent arriva, prononça quelques mots d’une voix impérieuse et tout le monde se massa sur le palier, sauf Maigret qui exhiba sa médaille de commissaire à la police Judiciaire de Paris.

*

On ne trouva rien, qu’un passeport au nom de Louis Jeunet, né à Aubervilliers, ouvrier mécanicien. Quant au revolver, il portait la marque de la fabrique d’armes de Herstal (Belgique).

*

Cela avait commencé la veille à Bruxelles, de la façon la plus inattendue.


*

Et il avait pénétré, en simple curieux, dans un petit café de la Montagne aux Herbes Potagères.

*

Monsieur Louis Jeunet 18, rue de la Roquette, Paris.

*

A onze heures, l’inconnu achetait pour trente-deux francs une valise en imitation-cuir – voire en imitation fibre! – dans une boutique de la rue Neuve.

*

Il en ressortait un peu plus tard et prenait, à la gare du Nord, le train d’Amsterdam.

*
Rien ne l’appelait d’urgence à Paris.

*

Seulement, il ne s’arrêta pas à Amsterdam, où il se contenta de prendre un billet de troisième classe pour Brême.

*

Neuschanz, Brême…

*

– Amsterdam n’est pas si loin de Paris !…

Puis : – Bah! De Brême, par le rapide, je serai de retour en treize heures…

*

Il n’avait sur lui aucune pièce compromettant, aucun objet révélateur de son genre d’activité, sinon un banal revolver portant la marque la plus répandue en Europe.

*

Et pourquoi cette journée de voyage, depuis Bruxelles où il eût pu tout aussi bien se faire sauter la cervelle que dans un hôtel allemand.

*

Les journaux de Brême se contentèrent d’annoncer en quelques lignes qu’un Français. Nommé Louis Jeunet, mécanicien, s’était suicidé dans un hôtel de la ville et la misère semblait être le motif de son geste.

*

Or, six mois plus tôt, la Sûreté de Paris avait découvert à Saint-Ouen une véritable usine de faux passeports, livrets militaires, cartes d’étranger et autres papiers officiels.

*

Et c’était plus sinistre encore que l’antique morgue du quai de l’Horloge, à Paris.

*

– C’est-à-dire que je suis Belge… mais je vis à Brême depuis quelques années…

*

J’ai le ce matin dans le journal qu’un Français s’était suicidé à Brême… J’ai habité longtemps Paris…

*

Vous connaissez des compatriotes, à Brême…

*

Je ne peux vous inviter au restaurant, car je suis célibataire… vous ne mangerez pas comme à Paris… J’essaierai pourtant que vous ne déjeunez pas trop mal…

*

Et, pour tirer son portefeuille de sa poche, il eut un geste que Maigret avait vu souvent aux hommes d’affaires de son espèce qui prennent l’apéritif aux environs de la Bourse, un geste inimitable, une façon de se renverser en arrière en bombant la poitrine, en rentrant le menton, et d’ouvrir avec une négligence satisfaite cette chose sacrée, cette gaine de cuir matelassée de billets…

*

Encore avait-il fait promettre à Maigret que, s’il ne quittait pas Brême le jour même, ils passeraient la soirée ensemble dans un cabaret fameux.

*

Le costume sort de La Belle Jardinière à Paris.

*

Les chaussures ont été achetés à Reims.

*

Ces vêtements B portent une marque : celle de Roger Morcel, tailleur, rue Haute-Sauvenière, à Liège.

*

Il n’y avait que trois ans qu’il était installé à Brême où, après des débuts difficiles, il semblait faire de bonnes affaires.

*

Le matin, Maigret avait envoyé à Paris deux photographies du mort, en priant la P.J. de les faire publier par le plus grand nombre de journaux possible.

Est-ce là qu’il fallait chercher ? A Paris où, du moins, le policier possédait une adresse : celle à laquelle Jeunet s’envoyait, de Bruxelles, trente billets de mille francs.

Fallait-il chercher à Liège, où le vêtement B avait été acheté quelques années auparavant? A Reims, d’où provenaient les souliers du mort? A Bruxelles, où Jeunet avait fait un paquet des trente mille francs? A Brême, où il était mort et où un certain Joseph Van Damme était venu jeter un coup d’œil sur son cadavre, tout en se défendant de le connaître?
*

Et, s’il se décida pour Paris, ce fut surtout parce que cette atmosphère violemment étrangère, en le choquant à chaque instant dans ses habitudes et dans sa mentalité, finissait par produire sur lui un effet déprimant.

*

Dans le rapide, il dormit, s’éveilla à la frontière belge alors que le jour se levait, traversa Liège une demi-heure plus tard et laissa errer par la portière un regard mou.

Le train ne restait en gare que trente minutes, si bien que Maigret n’avait pas le temps de se rendre rue Haute-Sauvenière.

À deux heures de l’après-midi, il débarquait à la Gare du Nord, fonçait dans la foule parisienne, et son premier soin était de s’arrêter au bureau du tabac.

*

A un kiosque, il aperçut une photographie, en première page d’un journal, et reconnut de loin le portrait de Louis Jeunet, expédié de Brême.
Il faillit passer chez lui, boulevard Richard-Lenoir, pour se changer et embrasser sa femme, mais l’incident de la gare le rendait soucieux.

*
Autour de la silhouette maigre, du visage blême du vagabond de Neuschanz et de Brême, ou eût dit que des mystères multiples venaient s’agglutiner.

*

Un homme d’abord qui, dans Paris, au même instant, se sauvait avec la valise… Un autre qui, de Brême ou d’ailleurs, l’avait renseigné… Peut-être le jovial Joseph Van Damme?

*

Parmi toute cette foule en mouvement, et la foule de Brême, de Bruxelles, de Reims, d’ailleurs encore, il faudrait cueillir deux, trois, quatre, cinq individus…

*

L’herboristerie de la rue Picpus.

*

Il était fraiseur dans un atelier de Belleville… Il gagnait bien sa vie…

*

Mon père était infirmier à Beaujon… Il avait monté une petite herboristerie, rue Picpus, que tenait ma mère…

*
Nous avons loué une chambre pour maman rue du Chemin-Vert… Elle me laissait l’herboristerie, mais comme elle n’avait pas assez d’économies pour vivre, nous lui donnions deux cents francs tous les mois…

*

Mais quelqu’un l’a aperçu dans un petit atelier de la rue de la Roquette qui fabrique des pompes à bière…

*

Comme au début, Maigret fut frappé par une ressemblance gênante entre cette femme et l’homme qui, à Brême, avait fait claquer ses doigts avant de se tirer une balle dans la bouche.

*
Je sais seulement qu’il est né à Aubervilliers… Et j’ai toujours pensé qu’il avait reçu une éducation au-dessus de sa situation… Il avait une belle écriture… Il connaissait le nom latin de toutes les plantes…

*

Au 18, rue de la Roquette, Maigret trouva un hôtel de dernier ordre. Cette partie de la rue se trouve à moins de cinquante mètres de la place de la Bastille. La rue de Lappe, avec ses bals musette et ses bouges, y débouche.

*

En fin de compte, on remit à Maigret le paquet que Jeunet s’était envoyé à lui-même de Bruxelles.

*

Quant à Louis Jeunet, on ne savait rien de lui, sinon que six ans auparavant il avait écrit de Paris pour réclamer un extrait d’acte de naissance.

*

N’empêche que le passeport était faux, que par conséquent l’homme qui s’était tué à Brême, après avoir épousé l’herboriste de la rue Picpus et en avoir eu un fils, n’était pas le vrai Jeunet !

Les Sommiers de la Préfecture ne révélèrent rien non plus. Aucune fiche au nom de Jeunet, aucune dont les empreintes digitales correspondissent avec celles du mort, relevées en Allemagne.

Donc, le désespéré n’avait jamais eu de comptes à rendre à la justice, ni en France, ni à l’étranger, cor on consulta les fiches transmises par la plupart des nations européennes.

*
Il allait partir à regret, rentrer chez lui et remettre la suite de l’enquête au lendemain quand on lui annonça que Reims l’appelait au téléphone.

Le patron du Café de Paris, rue Carnot, affirmait avoir vu l’homme dont il s’agissait dans son établissement, six jours plus tôt, et, s’il s’en souvenait, c’est qu’il avait dû en fin de compte refuser à boire à son client déjà ivre.

Maigret hésita. Pour la seconde fois, il était question de Reims, d’où provenaient les souliers du mort.

*

Une heure plus tard, le commissaire prenait place dans l’express de Reims où il arrivait à dix heures du soir.

*

Il habite à cinq minutes d’ici, une jolie maison rue de Vesle… C’est le sous-directeur de la Banque de Crédit…

*

Un des trois hommes était Belloir, correct, ses cheveux blonds bien lissés ; son voisin, dont la tenue était moins soignée, était un inconnu pour Maigret; mais le troisième n’était autre que Joseph Van Damme, l’homme d’affaires de Brême.

*

Pourquoi, à Brême, ne pas m’avoir dit que vous connaissez Belloir ?

*

Un télégramme, au sujet d’une affaire qui m’appelait à Paris…

*

– Ce n’est pas l’histoire de Brême, au moins? Fit Van Damme avec une fausse désinvolture.
*

… Vous savez que je vous en veux de n’être pas venu dîner avec moi, à Brême ?

*

A Paris, l’envie m’a pris de serrer la main de mon vieux camarade Belloir… Nous avons fait nos études ensemble…

– A Liege?

*

Jef Lombard est le seul à encore habiter Liège…

*
A propos… est-ce que vous rentrez à Paris?

*

Il n’y a qu’une maison à Brême où l’on puisse en trouver et elle les importe directement de La Havane…

*

Il a épousé la fille de Morvandeau, le Morvandeau des sommiers métalliques…

*

Il est sculpteur, à Paris… Il paraît qu’il a du talent…

*

Puis il a travaillé la photogravure, à Liège…

*

– C’est convenu? … Vous rentrez à Paris avec moi?

*

C’étaient des nouvelles de Bruxelles, parvenues par fil à la P.J. Les trente billets de mille francs avaient été remis par la Banque Générale de Belgique à un nommé Louis Jeunet, en paiement d’un chèque signé Maurice Belloir.

*

Voulez-vous faire le nécessaire pour qu’on vienne nous prendre en voiture et qu’on nous conduise à Paris?

*

C’est quand on vit à l’étranger qu’on apprécie les vins et les alcools de France !

*

Et, tout en bas de l’échelle, il y avait le blême voyageur de Neuschzan et de Brême, le mari de l’herboriste de la rue Picpus, le fraiseur de la rue de la Roquette, aux ivresses solitaires, qui allait contempler sa femme à travers les vitres de la boutique, s’envoyait à lui-même des billets de banque enveloppés comme de vieux journaux, achetait des petits pains aux saucisses dans un buffet de gare et se tirait une balle dans la bouche parce qu’on lui avait pris un vieux complet qui ne lui appartenait pas.

*

Maigret sans savoir lui-même pourquoi, faisait un drôle de compte, le compte des enfants mêlés à cette histoire : un rue Picpus, entre sa mère et sa grand-mère, dans une boutique fleurant la menthe et le caoutchouc, un à Reims, qui apprenait à tenir le coude à hauteur du menton passant l’archet sur les cordes d’un violon; deux à Liège, chez Jef Lombard, où on en attendait un troisième…

*
Les Allemands font chaque année des efforts inouïs pour capter l’énergie des rivières, imités en cela par les Russes… En Ukraine, on construit un barrage qui coûtera cent vingt millions de dollars, mais qui fournira l’énergie électrique à trois provinces…

*

On atteignait Meaux. La grande banlieue succédait à la campagne.

*

Le policier prononça alors, la bouche près du cornet acoustique : – Vous nous conduirez à la Préfecture, quai des Orfèvres…

*

Il avait laissé à Luzancy sa fausse bonhomie, sa rondeur, son sourire un peu contraint et, traits, tirés, le regard sournois, il attendit.

*

Enfin, se campant devant Van Damme, il prononça : – Où, quand et comment avez-vous connu le suicidé de Brême, voyageant avec un passeport au nom de Louis Jeunet ?…

*

Grâce à l’incident de Luzancy, Joseph Van Damme avait été forcé d’abandonner ses attitudes artificielles.

*

A Paris, il avait refusé de payer la course.
*

Son exclamation, après le geste des bords de la Marne, le prouvait !

*

Je suis venu à Paris pour affaires… je le prouverai… je suis allé ensuite à Reims voir un vieux camarade aussi honorablement connu que moi-même.
J’ai eu la naïveté, vous ayant rencontré à Brême, où les Français sont rares, de vous prendre en amitié, de vous offrir à manger et à boire et enfin de vous ramener à Paris en voiture…

*

Un instant, on put croire que Van Damme allait reprendre son assurance, sa gaieté, accepter peut-être l’invitation à dîner et expliquer son geste de Luzancy comme une maladresse, ou un coup de folie.

*

Le commissaire venait de remplir un certain nombre de demandes d’information surmontées chacune d’un nom, qui, transmises aux diverses brigades, lui reviendraient avec des renseignements détaillés sur les intéressés, à savoir : Maurice Belloir, sous-directeur de banque, rue de Vesle, à Reims, originaire de Liège; Jef Lombard, photograveur à Liège ; Gaston Janin, sculpteur, rue Lepic, à Paris; et Joseph Van Damme, commissionnaire en marchandises à Brême.

*

Armand Lecoq d’Arneville… j’ai apporté mes papiers…

*

Vous êtes né à Siège, poursuivit le commissaire en jetant un coup d’œil au passeport… Vous avez 35 ans. Quelle est votre profession ? – Pour le moment, je suis garçon de bureau dans une usine d’Issy-les-Moulineaux… Nous habitons Grenelle, ma femme et moi …

*

Nous nous sommes installés dans un petit logement, rue de la Province, à Liège…

*

A seize ans, je me suis engagé dans l’armée, en demandant d’être envoyé au Congo… Je n’y suis resté qu’un mois… Pendant huit jours, je me suis caché à Matadi, puis je me suis embarqué clandestinement à bord d’un paquebot qui rentrait en Europe… On m’a découvert… J’ai fait de la prison… Je me suis enfui et je suis venu en France, où j’ai exercé des tas de métiers … J’ai crevé de faim… J’ai couché aux Halles…

*

Je n’ai jamais essayé de retourner en Belgique….

*

Quand j’ai quitté la Belgique pour le Congo, il n’avait que treize ans et depuis je ne l’ai pas revu…

*

Cela m’a porté un coup de voir la photographie, et surtout de penser qu’il était mort à Brême, sous un faux nom…

*

– Connaissez-vous, à Liège, des Belloir, des Van Damme, des Janin, des Lombard ? questionna-t-il.

*

J’ai déjà entendu le nom de Van Damme… Il me semble qu’il y avait, rue de la Cathédrale, une grande épicerie de ce nom… Mais c’est déjà si vieux ! …

*

Et ses yeux enfoncés dans les orbites, ses prunelles pareilles à de gris confettis perdues dans les paupières pâles rappelant tellement les yeux humbles et anxieux de voyageur de Neuschanz que Maigret sentit dans sa poitrine un âcre pincement qui ressemblait à un remords.

*

Maigret était chez lui, boulevard Richard-Lenoir, sans faux-col, sans veston, et sa femme était occupée à coudre, quand Lucas entra, secoua ses épaules détrempées par la pluie qui tombait à seaux.

*

Il avait ses bagages à l’Hôtel du Louvre. Il y a dîné, s’est changé et a pris le rapide de 8h 19 pour Liège…

*

A Brême, alors que j’ignore même son existence, c’est lui qui se présente à la morgue, m’invite à déjeuner, s’accroche à moi… J’arrive à Paris : il y est quelques heures plus tôt ou plus tard … Probablement, plus tôt, car il a voyagé en avion… Je me rends à Reims et il s’y trouve avant moi… Il y a une heure, j’ai décidé d’aller demain à Liège et l’y voilà dès ce soir.

*

A quelle heure y a-t-il un train pour la Belgique ?

*

Je viens de recevoir de la prunelle que ma belle-sœur fait elle-même, en Alsace… C’est la bouteille à long col…

*

Il était huit heures du matin quand il quitta l’Hôtel du Chemin de fer, en face de la gare des Guillemins, à Liège.

*

Il trouva la route Haute-Souvenière, une rue en pente, très animée, où il s’informa du tailleur Morcel.

*

C’est de l’imitation de drap anglais, fabriquée à Verviers…

*

– Et M. Morocel ?
– A Robermont !
– C’est loin d’ici?

Le tailleur rit, ravi de la méprise, expliqua :

– Robermont, c’est le cemitière…

*

Maigret se retrouva dans la rue, avec son paquet sous le bras. Il gagna la rue Hurs-Château, une des plus anciennes de la ville, où, au fond d’une cour, une plaque en zinc portait la mention : Photogravure Centrale – Jef Lombard – Travaux rapides en tous genres.
Les fenêtres, dans le style du Vieux-Liège, étaient à petits carreaux.

*

La même église ! Et pendant que Maigret allait d’un mur à l’autre, il sentait que Van Damme s’agitait, mal à l’aise, tourmenté peut-être par la même tentation qu’à l’écluse de Luzancy.

*

L’église Saint-Pholien… La nouvelle, qui se dresse à sa place, porte le même nom…

*

A Liège, les taxis sont rares.

*

Certains détails d’avaient frappé : Armand Lecocq d’Arneville avait appris que son frère avait quitté Liège à l’époque, à peu près, où Jef Lombard dessinait des pendus avec une obstination maladive.

Et le complet B, que le vagabond de Neuschanz et de Brême transportait dans la valise jaune, était très vieux – au moins six ans, disait l’expert allemand – peut-être dix!

Au surplus, la présence de Joseph Van Damme à la Meuse ne suffisait-elle pas à renseigner le commissaire?

*

Vous êtes de Liège?

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Même qu’on a dû attendre huit jours pour l’enterrement, parce qu’on ne circulait plus qu’en barque dans les rues proches de la Meuse.

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Il existe à Liège quatre journaux quotidiens.

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La vie de la ville battait son plein dans un quadrilatère de rues qu’on appelle le Carré, où se trouvent les magasins de luxe, les grandes brasseries, les cinémas et les dancings.

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Cendres trouvées dans poêle chambre Louis Jeunet, rue Roquette, examinées par expert.

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Pour certaines raisons, je suis tenu à la prudence et je vous serais obligé, si ma proposition vous intéresse, de vous trouver ce soir, vers onze heures, au Café de la Bourse, situé derrière le théâtre Royal.

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Il pensait moins à Jean Lecocq d’Arneville, dit Louis Jeunet, qui s’était tué à Brême, dans une chambre d’hôtel.

*

Belloir lui avait offert un verre de fine, chez lui, à Reims…

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C’est, en dix fois plus concentré, l’atmosphère de la maison de Reims, où Maigret avait déjà imposé sa présence aux mêmes personnages.

*

Il lui sembla que, dans le réseau des ruelles qui s’étendaient à sa gauche, enclavé dans le centre de Liège comme un îlot lépreux, des gens marchaient à pas précipités en essayant de ne pas faire de bruit.

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La semaine dernière, à Bruxelles, un homme mal vêtu, aux allures de vagabond, fait un paquet de trente billets de mille francs et les expédie à sa propre adresse, rue de la Roquette, à Paris.

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Il a été marié (voir Mme Jeunet, herboriste, rue Picpus) et a un enfant.

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A Bruxelles, l’argent expédié, il achète une valise pour y mettre des effets qu’il possède dans une chambre d’hôtel. Cette valise, alors qu’il est en route pour Brême, je la remplace par une autre.

*

Le complet a été confectionné à Liège. À Brême, un homme vient voir le cadavre et c’est un nommé Joseph Van Damme, commissionnaire en marchandises, né à Liège.

A Paris, j’apprends que Louis Jeunet est en réalité Jean Lecocq d’Arneville, né à Liège, dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Il a fait des études jusqu’à l’université incluse. A Liège, d’où il a disparu voilà environ dix ans, on n’a rien à lui reprocher.

A Reims, on a vu Jean Lecocq d’Arneville, avant son départ pour Bruxelles, pénétrer de nuit chez Maurice Belloir, sous-directeur de banque, né à Liège, qui nie cette rencontre.

Mais les trente mille francs expédiés de Bruxelles proviennent de ce même Belloir.

Chez lui, je rencontre : Van Damme, arrivé par avion de Brême, Jef Lombard, photograveur à Liège, et Gaston Janin né, lui aussi, dans cette ville.

Comme je rentre à Paris en compagnie de Van Damme, il tente de me pousser dans la Marne.

Et je le retrouve à Liège, chez Jef Lombard.

*

J’ai trouvé, non un homme, mais trois : Belloir (arrivé de Reims), Van Damme et Jef Lombard.

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Le brouillard s’était dissipé, laissant sur les arbres et sur chaque brinn d’herbe du square d’Avroy, que Maigret traversait, des perles de gelée blanche.

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Il était huit heures du matin quand le commissaire arpenta le Carré encore désert où les panneaux réclame des cinémas étaient appuyés aux volets clos.

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Le danger était-il dans la vieille maison de la rue Hors-Château où une accouchée dormait au premier étage, veillée par une brave femme de maman, tandis que des ouvriers nonchalants allaient d’un bac à l’autre, houspillés par les cyclistes des journaux?

*

Car celui-là, depuis Brême, avait tout prévu ! Trois lignes dans les journaux allemands et il était accouru à la morgue! Un déjeuner avec Maigret et il était arrivé à Reims avant le policier ! Il se trouvait le premier rue Hors-Château.

*

Quant à lui, il a une belle affaire, en Allemagne…

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Ils hésitèrent à se saluer, ne le firent pas, et l’homme d’affaires de Brême, que l’huissier interrogeait à son tour, se contenait de murmurer…

*

L’agent Lagasse, de la 6e division, se rendait ce matin à six heures au pont des Arches pour y prendre sa faction quand, en passant devant le portail de l’église Saint-Pholien, il aperçut un corps qui était suspendu au marteau de la porte. Un médecin mandé d’urgence ne put que constater la mort de l’individu, un nommé Émile Klein, né à Angleur, 20 ans, peintre en bâtiment, domicilié rue du Pot-au-Noir.

*

Sa mère, la veuve Klein, qui habite Angleur et vit d’une modeste pension, a été prévenue.

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Cela n’avait-il pas commencé à Brême?

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A Angleur, rien.

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Alors, quel rapport avec la valise du vagabond de Brême et le geste de Lecocq d’Arneville, alias Louis Jeunet ?

– Déposez-moi ici… Et dites-moi où se trouve la rue du Pot-au-Noir…

– Derrière l’église… Celle qui débouche sur le quai Sainte-Barbe…

Arrivé en face de Saint-Pholien, Maigret avait payé son taxi.

*

De cette cour des Miracles, in ne restait maintenant qu’un bloc irrégulier, percé de ruelles et d’impasses, où régnait une écoeurante odeur de pauvreté.

La rue du Pot-du-Noir n’avait pas deux mètre de large et un ruisseau d’eau savonneuse courait en son milieu, des gosses jouaient sur des seuils derrière lesquels grouillait de la vie.

*

Par la verrière, on apercevait un pignon, une gouttière, et encore des toits inégaux à l’arrière-plan, du côté de la Meuse.
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C’était Jean Lecocq d’Arneville, le suicidé du sordide hôtel de Brême, le vagabond qui n’avait pas mangé ses petits pains aux saucisses.

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Trois gosses rue Hors-Château où la dernière-née n’avait pas encore les yeux ouverts!

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– Vous étiez tous les deux rue Hors-Château?

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N’est-ce pas vous qui êtes établi rue Hors-Château? Demanda encore le menuisier à Jef.

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Elle a épousé un inspecteur du Grand Bazar et elle habite à deux cents mètres d’ici…

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Nous étions très fiers de nous promener au Carré… Nous étions des artistes, n’est-ce pas? Chacun se croyait au moins l’avenir d’un Rembrandt…

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Le petit Klein, dont la mère habitait Angleur, a loué cet atelier où nous sommes et nous avons pris l’habitude de nous y réunir.

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Il y avait eu un attentat, à la Séville…

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Lecocq d’Arnevill s’est tiré une balle dans la bouche, à Brême…

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Le Noël rue du Pot-au-Noir

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J’ai entendu depuis, à Reims, dans des salons bourgeois, quelqu’un demander par jeu…

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Klein, lui, restait ici, rue du Pot-au-Noir…

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La Meuse était en crue… Il y avait cinquante centimètres d’eau sur le quai Sainte-Barbe et le courant était violent…

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On a quitté la rue du Pot-au-Noir en débandade…

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Un jour, j’ai rencontré Janin, à Paris… Nous n’avons pas parlé du drame… Mais il m’a dit qu’il s’était installé en France…

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J’ai quitté Liège le premier.

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– Je suis resté seul à Liège… gronda Jef Lombard, tête basse…

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Et il évoquait la maison de la rue Hors-Château, les fenêtres à petits carreaux verdâtres, la fontaine dans la cour, le portrait de la jeune femme, l’atelier de photogravure, où les affiches et les pages de journaux illustrés envahissaient peu à peu les murs couverts de pendus…

*

Van Damme avait rôdé à Paris, comme les deux autres. Le hasard l’avait conduit en Allemagne. Il avait hérité de ses parents. Il était devenu, à Brême, un important homme d’affaires… Sous-directeur de la banque! Et la belle maison neuve de la rue de Vesle…

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N’avait-il pas une femme et un enfant dans l’herboristerie de la rue Picpus?

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Il est allé deux fois à Brême, voir Van Damme… Il est venu à Liège…

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Voilà trois ans que nous luttons, chacun dans notre coin, Van Damme à Brême, Jef à Liège, Janin à Paris, moi à Reims…

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Qui m’a volé une des valises à la gare du Nord ? questionna Maigret.

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– Qui m’a écrit à l’Hôtel du Chemin de Fer ?

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Je crois que j’aurais été capable de vous pousser dans la Marne, moi aussi !…

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Rue Hors-Château, Jef Lombard devait être attendu : les ouvriers en bas, parmi leurs bacs d’acide, leurs clichés que les cyclistes de journaux venaient réclamer; la maman, en haut, avec la brave vieille femme de belle-mère et la petite fille aux yeux encore clos perdue dans les draps blancs du lit…

*

Rue Picpus, Mme Jeunet vendait une brosse à dents, ou cent grammes de camomille dont les fleurs pâles crissaient dans un sachet.

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– On m’attend à Paris ! prononça soudain Maigret en s’arrêtant.

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– Un rue Picpus, trois rue Hors-Château, un à Reims…

Rue Lepic, où il se rendit en sortant de la gare, la concierge lui déclara : Ce n’est pas la peine de monter !

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Alors il se fit conduire quai des Orfèvres.

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J’ai failli filer à Liège.

Gare de Lyon.
Gare de Lyon à Paris. Photo de Megan Jorgensen.

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