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Le jour où la Terre trembla

Le jour où la Terre trembla

Le jour où la Terre trembla

Récit de la grande aventure vécue par Bastin, Bickley at Arbuthnot (1919, When the World Shook, traduction Jacques Finné)

La lumière d’or

Nous sortîmes du palais royal dont nous n’avons vu qu’une salle d’entrée et l’immense pièce où trônait Oro, puis traversâmes un espace ouvert, à qui l’absence de toute végétation et de toute manifestation de vie conférait un caractère lugubre, insupportable, avant de nous diriger vers une construction gigantesque, isolée aux proportions monstrueuses, construite en pierre noire, vraisemblablement en marbre.

Je ne trouve les mots qui donneraient l’impression de la terrible solennité qui émanait de cet édifice, le seul de la ville à posséder un toit. Il se dressait altier, au milieu de cette lumière brillante, constante, surnaturelle qui jaillissait de nulle part, mais éclairait tout lieu. Elle s’immisçait même partout : lorsque l’un d’entre nous levait le pied, elle se glissait entre la semelle de la botte et le sol – en d’autres termes, la botte ne projetait pas d’ombre.

Je me dis à présent que, peut-être, cette absence totale de contrastes ne constituait la circonstance la plus éprouvante, la plus terrible en relation avec cette incroyable lumière omniprésente. Ce fut dans cette illumination inhumaine que nous nous approchâmes du temple. Nous franchîmes trois cours tout ceintes de piliers, et parvînmes devant l’édifice lui-même qui nous parut d’emblée plus impressionnant que la cathédrale Saint-Paul de Londres.

Nous entrâmes par de gigantesques portes grandes ouvertes et nous arrêtâmes sous la coupole principale. Nulle fenêtre ne perçait l’édifice. À quoi aurait-elle servi d’ailleurs, dans une ville où la lumière s’infiltrait dans le moins recoin, indiscrète ? Plus étrange : nous ne découvrîmes aucune déclaration, aucune ornamentation, rien, hormis les murs noirs. Et pourtant, de cette construction ingrate, émanait une impression générale de beauté et de grâce majestueuse.

  • Viendrez-vous dans notre monde souterrain, étrangers, là où Tommy nous a suivis, sans crainte? Ou préférez-vous demeurer dans le soleil ? Peut-être serait-il même préférable que vous restiez ici, dans la bonne lumière rassurante, car le monde souterrain recèle bien des terreurs pour les âmes jeunes et pusillanimes, et les pieds trop faibles peuvent trébucher dans l’obscurité.
  • Dans ce cas, j’emporterai ma torche électrique, décréta Bastin, et j’engagerai ces deux jeunes gens à m’imiter. J’ai toujours détesté les caves : les catacombes de Rome sont les pires de toutes, même si elles regorgent d’intérêt sacré.

Nous partîmes, Tommy trottinait en tête, non sans provocation, comme s’il venait d’effectuer une visite peu agréable et qu’il se réjouit de regagner la maison. Yva glissait derrière lui, légère. Au moment où elle me frôla, je distinguai, sur ses traits, un sourire mi-religieux, mi-espiègle. Nous repassâmes devant les étranges squelettes métalliques, et Bastin en profita pour demander de quoi il s’agissait.

  • Ce sont des moyens de transport que nous employions autrefois pour voyager dans les airs. Puis, nous avons découvert une méthode plus facile, mais les ignorants ont continué à utiliser ces engins jusqu’au bout.

Sa réponse, insouciante, me plongea dans la perplexité. Que diable avait-elle voulu dire ?

Nous passâmes devant la statue et parvînmes au sépulcre sans aucun problème, car la lueur des cheveux d’Yva, alliée à celle qui émanait du dos de Tommy, suffisait pour nous guider dans l’obscurité. Les cercueils de cristal n’avaient pas changé de place (et Bastin dirigea sa torche vers eux, pour que nous puissions bien nous en rendre compte), mais les cubes contenant le radium avaient disparu.

  • Fais mourir cette lumière, ordonna-t-elle à Bastin. Humphrey, donne-moi ta main droite et donne l’autre à Bickley à qui Bastin lui-même s’accrochera. Et surtout, ne craignez rien.

Elle nous entraîna à l’autre extrémité de la tombe et s’arrêta devant ce qui nous parut une paroi rocheuse hermétique, infranchissable.

  • Ne craignez surtout rien, – répéta-t-elle.

Pourtant, en dépit de ces deux conseils, je connaissais la plus belle peur de toute ma vie : nous descendîmes soudain à une vitesse qui aurait fait pâlir d’envie les ingénieurs responsables des ascenseurs les plus rapides.

  • Ne m’etranglez-pas ! – entendis-je Bickley hurler à Bastin lequel répondit d’une voix mourante : je n’avais jamais supporté les escaliers roulants, pas plus que les ascenseurs du métro. Il me rend toujours malade.

Je connais, pour ma part, avoir senti mon estomac au niveau de ma gorge et je m’accrochai désespérément à la main de la Dame brillante. Elle plaça son autre main sur mon épaule et me murmura dans l’oreille :

  • Ne t’ai-j pas dit de ne pas avoir peur ?

Ces simples paroles me rassurèrent un peu : je savais qu’elle ne voulait pas me nuire – et encore moins me détruire. Tommy semblait parfaitement rassuré et s’était assis, la tête sur une de mes jambes, comme il se serait assis au milieu d’un salon. J’avoue que son attitude me calma. En fin de comptes, le seul personnage vraiment stoïque de notre groupe, c’était Bickley. Je demeure persuadé qu’il connaissait une épouvante au moins égale à la nôtre, mais il aurait préféré mourir que de la montrer.

  • Je soupçonne une machinerie pneumatique, commença-t-il à découvrir lorsque sans heurte, nous fûmes parvenus à la fin de notre trajet.

À quelle distance nous retrouvions-nous de la surface, je l’ignore, mais à juger par la vitesse à laquelle nous étions descendus, je pensai d’emblée à quelque mille cinq cents ou de mille mètres.

  • Tout semble revenir en ordre, murmura Bastin. Je suppose donc que ce maudit ascenseur s’est arrêté. L’étrange est que je ne vois rien qui ressemble à un ascenseur. Il devrait y avoir une cage alors que nous semblons bel et bien sur la terre ferme.
  • L’étrange, réplica Bickley, ce n’est pas ce que vous ne voyiez pas : l’étrange, le stupéfiant c’est que nous poussions voir quelque chose. À plusieurs milliers de mètres sous le niveau de la mer, d’où diable provient cette lumière ?
  • Je ne sais pas, répondit Bastin en toute franchise. À moins qu’une source de gaz naturel… j’ai entendu parler d’une ville appelée Medicine Hat, au Canada…
  • Un gaz naturel en train de brûler impliquerait un souffle. Non : cette lumière ressemble à celle de la Lune, mais dix fois plus puissante.

Il avait raison. Une douce luminosité, éclairait tout, autour de nous, comme un soleil, mais sans crudité et sans chaleur.

  • D’où vient-il ? demandai-je à Yva d’une voix sourde.

Elle répondit de manière fort évasive.

  • C’est la lumière souterraine que nous avons appris à domestiquer. La Terre regorge de lumières : rien d’étonnant, puisque le cœur de notre globe est un cœur de feu. Tu ferais mieux de regarder autour de toi.

Je regardais et, plus que jamais, je sentis le besoin de m’appuyer sur elle, tant la stupéfaction me coupait les jambes. Nous étions arrivés en un endroit immense dont le toit semblait ainsi éloigné que le ciel, de nuit. Je distinguais avec très grande peine une arche, vague et distante, qui aurait fort bien pu se réveiller un banc de nuage. Pour le reste, où que se perdit le regard, s’étendait, sur des milles et des milles, un espace immense qu’illuminait la douce lumière évoquée plus haut.

Mais cet espace n’était pas vide. Au contraire, une imposante cité le comblait. Je découvrais des rues bien plus larges que Picadilly, bordées de maisons superbes, en pierre blanche ou en marbre et toutes privées de toits. Je voyais des avenues et des trottoirs déformés par le passage répété des chaussures. Plus loin, je voyais des zones de marché, de parcs publics et, plus loin encore, une gigantesque enceinte centrale de quelque deux cents acres de superficie, empli de constructions majestueuses semblables à des palais ou à des hôtels particuliers. Au milieu de ceci, je voyais un vaste temple précédé d’un parvis et surmonté d’un dôme, exactement en son centre. Détail exceptionnel : les architectes semblent avoir sacrifié aux usages de l’extérieur et avaient recouvert toute la construction d’un toit, pour inutile qu’il semblât en ces lieux.

Le Destin, la Vie et la Mort

Sur un piédestal, un escalier, fort semblable à celui que nous avions découvert dans la caverne, mais bien plus imposant, nous discernâmes une silhouette assise, drapée dans manteau sur lequel on avait gravé une kyrielle d’étoiles, probablement pour symboliser le ciel. L’agrafe qui fermait le manteau suggérait la lune ascendante, et le tabouret sur lequel s’appuyaient les pieds de statue, un soleil stylisé. Celui-ci, coulé dans l’or le plus pur (ou dans un métal semblable à l’or) constituait le seul objet brillant dans l’obscurité du temple. Il était impossible de préciser si la silhouette représentait un homme ou une femme, car le manteau, qui tombait jusqu’au cheville en longs plis droits, cachait les formes avec une pudeur qui devait ravir Bastin.

La tête ne révélait rien, elle ne plus, le capuchon du manteau dissimulant la chevelure, et le visage aurait pu appartenir à un personnage masculin ou féminin. Son calme et sa solennité présentaient quelque chose de terrible et son expression générale, lointaine, mystique, rappelait celle de Bouddha, en plus sévère, toutefois. Sans le moindre doute le personnage était aveugle, impossible de ne pas évoquer la cécité lorsqu’on examinait les immenses orbites vides. Le manteau dissimulait aussi les bras et cette absence ne nous aidait pas à établir le sexe du personnage. Une épée nue reposait sur les genoux, seul détail un peu extraordinaire. Dans sa simplicité cette statue était tout simplement superbe.

De part et d’autre du piédestal, s’agenouillait une silhouette grandeur nature. La première représentait un vieil homme desséché dont le visage portait déjà l’empreinte de la mort ; l’autre, une merveilleuse jeune femme, toute nue, les mains jointes dans l’attitude d’une prieuse, les traits vifs empreintes d’une vague terreur.

Il me parut impossible de se tromper sur la signification de ce merveilleux groupe. Le personnage central représentait le Destin, foulant au pied du Soleil, enrichi de toutes les constellations, armé du glaive de la Destinée et qui honorent la Vie et la Mort. Je proposai cette explication aux deux autres.

Yva s’agenouilla longtemps devant la statue, tête baissée, comme en pierre, et j’avoue avoir dû combattre le désir de suivre son exemple, même si enfin de compte je choisis un compromis. Bien vite, imité par Bickley, j’ôtai mon couvre-chef – l’habitude nous avait poussé à importer cet accessoire qui dans un lieu semblable à celui-ci, ne se révélait vraiment pas indispensable. Seul Bastin conserva le sien.

  • Voici les dieux de mon peuple, lui expliqua Yva. N’as-tu aucun respect pour lui, ô Bastin ?
  • Pas beaucoup, j’avoue, – avoua-t-il, sauf si l’on ne considère que l’œuvre d’art. Voyez-vous, je vénère le Maître du Destin. Je pourrais ajouter que votre dieu ne semble guère s’être beaucoup soucié de vous, Mademoiselle Yva, puisque, de votre grandeur passée, il ne subsiste que deux personnes et une surabondance de vieux murs.

La cité morte

Soudain, la terreur s’empara de moi. Cette immense métropole si bien entretenue était morte. Si elle s’était dressée sur la lune, elle n’eût point paru plus abandonnée. Personne ne déambulait dans les rues, personne ne regardait depuis les fenêtres. Personne ne marchandait devant les échoppes en pierre, personne ne priait dans le temple. Superbement entretenue, pourvue de tout, presque indemne des attaques du Temps, bien à l’abri des pluies qui ne tombaient jamais, des vents qui ne soufflaient jamais, elle ressemblait pourtant à un immense désert. Quel désert peut mieux donner une impression de vide que l’espace naguère débordant de vie et d’activités? Interrogez tous ceux qui se sont hasardés parmi les villes englouties d’Asie centrale, parmi les ruines d’Anarajapura, à Ceylan, voire parmi les restes de Salamis, sur les côtes de Chypre. Pourtant, de cette ville-ci, émanait quelque chose d’encore plus odieux, d’encore plus terrible – un fantôme de métropole dans les boyaux de la Terre, bâtie pour le bonheur de millions d’êtres humains et aussi parfaite, aussi neuve qu’au jour où elle cessa de les abriter.

  • Je ne me suis jamais préoccupé des villes souterraines, clama Bastin, dont la voix criarde résonnait à faire peur dans ce terrible silence. Néanmoins, je trouverais bien dommage que ces jolies constructions tombent un jour en ruines. Je suppose que les habitants ont abandonné cet endroit parce qu’ils préféraient retrouver de l’air frai.
  • Pourquoi avoir abandonné cette superbe ville ? demandai-je à Yva.
  • La mort est venue chercher ses habitants, répondit-elle non sans solennité. Même ceux qui vivent mille ans finissent par mourir, et, s’ils disparaissent sans laisser d’enfants, c’est la race entière qui périt en même temps qu’eux.
  • Tu étais donc la dernière de tout ton peuple ?
  • Tu le demanderais à mon père.

Sur cette réponse, elle passa sous une arche massive, et nous invita à la suivre. Le chemin qu’elle choisit nous mena à une vaste cour entourée de murs, au centre de laquelle se dressait une impressionnante coupole de marbre percée d’une porte de métal pâle qui paraissait du platine fusionné avec de l’eau. La porte grande ouverte franchie nous nous arrêtâmes devant la statue d’une femme superbe, exécutée à la perfection dans du marbre blanc et juché dans une niche de pierre noire. Le corps était drapé, comme si l’artiste avait voulu cacher les formes, et le visage paraissait plus majestueux et plus imposant que vraiment beau. En emaile spécial et travaillé avec un art suprême conféré aux yeux de la statue. Un regard étrange, presque vivant. Il regardait au-dessus de nous, comme s’il n’avait plus à se préoccuper de la Terre et de ses misères. La femme tendait les bras. Les doigts de la main droite serraient une coupe de marbre noir, et ceux de la main gauche une coupe semblable mais de marbre blanc. De chacun de ces récipients coulaient un mince flot d’eau étincelant ; les deux petites chutes se rencontraient et se mêlaient un mètre plus bas, environ. Le liquide tombait à l’eau dans le bassin de métal lequel, bien que ses parois atteignissent trente centimètres d’épaisseur, semblaient se fendiller sous l’effet de l’érosion. Quelque tuyau, adroitement dissimulé, entraînait l’eau du bassin. Tommy, qui gambadait quelque part devant nous, commença à boire de cette eau avec un plaisir plus qu’éloquant.

 

… des causes qui entraînent la fin de l'existence. Photo de Megan Jorgensen.
… des causes qui entraînent la fin de l’existence. Photo de Megan Jorgensen.

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