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Dimanche

Dimanche

Dimanche, roman par Georges Simenon

Première édition : Presses de la Cité, 1959

Des cloches sonnaient, à Pégomas ou à Mouans-Sartoux.

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C’était une petite femme ronde et pourtant dure, qui avait soixante-deux ans et trous ou quatre enfants mariés quelque part en France. Refusant d’être à leur charge, elle avait longtemps servi comme domestique chez un médecin de Cannes, puis chez un dentiste.

Deux ans plus tôt, elle s’était remariée à un homme qu’Émile n’avait jamais vu, que personne, à La Bastide, ne connaissait. Elle l’avait rencontré, autant qu’on pouvait savoir, en se promenant à Cannes lors d’un de ses congés hebdomadaires, tandis que, pensionnaire à l’asile de vieillards, il faisait, lui aussi, sa promenade du jeudi.

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Depuis, son mari vivait toujours à l’asile. Elle travaillait toujours à La Bastide.

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D’ailleurs, en mangeant sa pissaladière et en regardant un pan de Méditerranée au pied de l’Esterel, il ne pensait pas sérieusement, en tout cas pas d’une façon dramatique.

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La Bastide était presque un décor de théâtre, une auberge provençale telle que les gens de Paris et du Nord imaginent une auberge du Midi, avec un sol dallé de rouge, des briques apparents autour des fenêtres, des murs ocre et de gros vases de faïnce vernissée.

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Toute les deux étaient Belges, avaient la soixantaine et venaient chaque année passer deux mois sur la Côte.

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Un peu plus tard, il roulait entre deux haies, passait devant une villa, puis devant une petite ferme, pour déboucher enfin, aux Baraques, sur la route Napoléon.

Quelques motos montaient vers Grasse et, sur la plupart, il y avait un couple. Certains conducteurs avaient déjà le torse nu. D’autres voitures le dépassaient dans la descente, immatriculées à Paris, en Suisse ou en Belgique.

A Rocheville, il tourna à droite, longea le mur du cimetière, de l’hôpital, descendit la rue Louis-Blanc et franchit le pont du chemin de fer. Il faisait le même chemin trois fois par semaine, cherchait toujours à garer sa voiture devant la boucherie d’abord, ensuite, s’il ne trouvait pas de place, dans l’étroite rue Tony-Allard, près de la crémerie peinte en bleu clair où il se fournissait.

Le marché Forville battait son plein et la preuve que la saison était commencée c’est qu’on apercevait quelques femmes en short, voire en maillot de bain, des lunettes sombres sur les yeux, des chapeaux plus ou moins chinois sur la tête.

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Quand son père, Pascali, s’était installé en bordure de Mouans-Sartoux, il avait déjà les cheveux gris, le visage ridé et cuit par le soleil, et il ne parlait qu’un mélange peu compréhensible d’italien et de français.

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Sur la plage, en face du Carlton, du Majestic, du Miramar, des gens se baignaient déjà, des femmes s’installaient sous les parasols, quelques-unes entourées d’enfants, et s’enduisaient le corps d’huile avant de s’exposer au soleil.

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Les voitures débouchaient de l’Esterel et d’autres, par Nice, arrivaient d’Italie.

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Ils avaient dû parcourir en silence les huit kilomètres séparant Champagné de Luçon, une route plate, comme le reste du marais, avec de temps en temps une maison basse, une cabane, dans le langage du pays, dans des près léchés par la mer.

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Quand il n’y avait ni foire, ni marché à Champagné ou dans les communes environnantes, l’auberge, sauf à la belle saison, était pour ainsi dire vide.

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Il n’était jamais allé plus loin que La Roche-sur-Yon et Les Sables-d’Olonne au nord, La Rochelle au sud, Niort à l’est.

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Odile ne tarderait pas à se marier avec un grand blond qui était employé à Luçon.

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La carriole s’était d’abord arrêtée à la Petite Vitesse, où son père avait chargé des sacs, probablement de l’engrais. Puis, pas loin de la cathédrale, et alors que la pluie tombait toujours par seaux, on avait fait halte aux Trois-Cloches.

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– Tu es content, à Champagné?

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L’idée ne t’est jamais venue de t’installer dans un endroit plus important que Champagné?

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– Depuis des années, elle avait envie de voir la Côte d’Azur, et nous sommes allés passer trois semaines à Nice…

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Il y avait un panorama de Nice, avec la Baie des Anges en bleu sombre, d’autres vues de la ville, d’Antibes, de Cannes, des femmes en costume pittoresque, els bras chargés de fleurs, un petit port de pêche, sans doute Golfe-Juan, avec des filets séchant le long de la jetée.

– Sais-tu ce qu’on rencontre le plus, à Nice et dans les environs.

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J’ai reconnu, à son accent, qu’il n’était pas de là-bas et il m’a avoué qu’il venait des environs de Dunkerque.

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Gros-Louis avait revendu les Trois Cloches à quelqu’un qui s’était fait assez d’argent dans un bar-tabac de Paris et qui rêvait de finir ses jours dans une petite ville de province.

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Les Harnaud, le père, la mère et la fille, avaient quitté le pays pour s’installer à La Bastide, entre Mouans-Sartoux et Pégomas.

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Il n’en savait rien, sinon qu’il était décidé à quitter Champagne. – Le patron de l’Hôtel des Flots, aux Sables, cherche un apprenti cuisinier pour la saison.

Il aimait la vaste plage des Sables-d’Olonne, le grouillement de gens venus des quatre coins de la France.

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En octobre, le patron l’avait recommandé à un camarade de Paris, qui tenait un petit restaurant près des Halles, et il y avait travaillé deux ans.

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Il avait dix-neuf ans et il faisait une saison à Vichy quand il avait reçu une lettre de son père, ce qui était rare. Elle était écrite au crayon violet, sur du papier qu’on vendait en pochettes de six feuilles et de six enveloppes chez l’épicière de Champagné.

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Si je t’écris, c’est pour te dire que Gros-Louis, qui avait les Trois cloches, à Luçon, et dont tu te souviens sûrement, a eu une attaque et qu’il a la moitié du corps paralysé. Il a monté une bonne affaire près de Cannes et sa femme me fait savoir qu’il serait content si tu voulais travailler chez eux.

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Il avait beau moins pleuvoir qu’en Vendée, la pluie d’ici l’accablait plus que la pluie de son pays et, assise devant une fenêtre, elle fixait le ciel d’un œil dur.

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La plupart crânaient et se prétendaient satisfaits, mais on les voyageait errer, le soir, sur la Croisette ou autour du port, comme des étrangers perpétuels.

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Il lui plaisait, deux ou trois fois la semaine, d’aller faire le marché à Cannes, de rôder autour des pêcheurs qui rentraient, de boire un café ou un vin blanc avec les maraîchers.

Il commençait à connaître par leur nom des gens de Mouans-Sartoux et des Baraques et souvent, l’après-midi, pendant les mois creux, il allait faire avec eux sa partie de boules.

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Il sentait confusément qu’il se laissait envahir par une sorte de lâcheté, et déjà il n’aurait plus le courage de vivre dans un pays dur et sombre comme Champagne, où l’on n’avait aucun cadeau à attendre de la terre et où il fallait se battre avec elle.

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Elle le rêve que de Luçon.

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Comme le reste, on en faisait un endroit bien provençal, trop provençal, qu’on avait déjà baptisé le Cabanons.

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C’est dans le Cabanon que ça se passa.

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Après, il avait préféré rester seul un certain temps dans le Cabanon, car il ne voulait pas montrer son visage plutôt sombre.

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La mère savait aussi bien que sa fille ce qui s’était passé dans le Cabanon et l’une et l’autre craignaient que Berthe soit trop visiblement enceinte le jour de son mariage.

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– Comme je vais vivre à Luçon et que, maintenant que mon pauvre mari est mort, je n’en ai pas pour longtemps…

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– On m’a donné l’adresse d’un notaire, à Cannes, devant qui il nous suffit d’aller signer…

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Elle n’avait certainement pas été tenue au courant de la correspondance de sa mère avec l’homme de loi de Luçon.

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Il se demandait même si cela n’avait pas commencé avant son départ de Luçon, alors qu’elle n’était qu’une gamine.

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C’est un fait qu’elle ne s’était donnée à aucun autre, qu’elle n’avait pas couru avec les jeunes gens et que, quand elle était venue le rejoindre au Cabanon, elle était vierge.

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Ensuite, le père et la mère d’Émile étaient arrivés de Champagne, la veille de la noce, le père dans son complet noir, la mère avec une robe neuve, à fleurs blanches sur fond violet.

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La sœur et la nièce de Mme Harnaud avait fait le voyage, mais trois jours plus tôt, afin d’en profiter pour voir la Côte d’Azur, et les trois femmes s’étaient rendues à Grasse, à Nice et à Monte-Carlo en autocar.

Le mariage avait eu lieu à la mairie et à l’église de Mouans-Sartoux.

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Non. Il est descendu à Cannes.

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Pour lui, cela faisait partie du Midi, c’était le compliment de La Bastide, des parties de boules devant le bureau de poste de Mouans-Sartoux, du marché Forville et du petit bar où il s’attardait devant un café ou un verre de vin blanc.

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Il s’était familiarisé avec les couleurs des poissons si différents de ceux qu’il lui était arrivé de pêcher à L’Aiguillon, en Vendée, quand il était gamin.

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Il habitait Pégomas, une maison délabrée, où Paola, quand elle avait dû quitter La Bastide, avait trouvé refuge.

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Comme Émile, il était venu un jour, assez jeune, d’une autre contrée, des environs de Nancy, et sans doute qu’alors il avait des ambitions.

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Pendant un certain nombre d’années, il avait été, aux boules, le meilleur tireur, et il avait fait partie de la quadrette qui avait gagné deux ans de suite le championnat de Provence.

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Il l’avait revue un certain nombre de fois et il avait appris, à Mouans-Sartoux, quelques détails sur son père. Pascali, qui n’était pas né en France, y était venu tout jeune, avait d’abord travaillé dans la montagne, où on construisait alors une nouvelle route.

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Le garçon, devenu ingénieur, vivait à Clermont-Ferrand.

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Un beau jour, Pascali, seul et déjà âgé, s’était installé, non loin de Mouans-Sartoux, dans une cabane abandonnée et avait commencé à travailler de son métier pour les uns et les autres.

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Il y avait huit pensionnaires, à ce moment-là, dans la maison, dont deux enfants des environs de Paris avec leur mère, qui était la femme d’un entrepreneur de constructions.

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Et, quand il n’y avait pas de chambre disponible à La Bastide, le couple n’était pas en peine d’en dénicher dans quelque auberge de l’Esterel.

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Il avait eu le temps, sur la Côte d’Azur, d’apprendre à connaître les gens de son pays, hommes et femmes, et il les classait en deux catégories.

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C’étaient les intoxiqués de la France ou de l’Italie, d’un certain genre de vie, d’un certain laisser-aller, et ceux-là devenaient plus Méridionaux que les Méridionaux, plus Italiens en Italie que les Italiens ; ils ne retournaient chez eux que quand, c’était indispensable et certains n’y retournait jamais.

Il y en avait un à Mougins, un cas extrême, un garçon qui n’avait pas plus de trente-cinq ans et qui était, assurait-on, le fils d’un lord.

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Il descendait rarement à Cannes, se montrait encore moins sur la Croisette, ce qui ne l’empêchait pas de recevoir des jeunes gens venus on ne savait d’où et, à la tombée du jour, de se promener avec eux la main dans la main.

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Il n’osait pas non plus lui donner rendez-vous dans le Cabanon, où il avait déjà pris l’habitude de s’étendre pour la sieste, car, de la maison, on l’aurait vue y entrer.

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Le troisième jour, enfin, il avait saisi un panier dans la cuisine, s’était dirigé d’un pas presque naturel vers le potager de Maubi.

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Elle, qui vit dans le Midi, est aussi blanche qu’une femme de Londres.

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Guilleret, il avait plongé dans le brouhaha lumineux et odorant du marché Forville, gagné le port, puis la crémerie, la boucherie, pressant le pas, se privant de son café habituel chez Justin.

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Si sa bouillabaisse était quelconque, faute d’avoir toujours les poissons voulus sous la main, et aussi à cause du prix de revient, son riz aux encornets, par exemple, était connu des gastronomes de Cannes et de Nice qui souvent, le dimanche, venaient exprès pour en manger.

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– Si vous vous installiez à Londres, dans Soho, vous feriez rapidement fortune.

Il n’avait pas envie de vivre à Londres, mais de rester ici.

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Elle avait fait entrer le maçon dans la salle et la fille avait suivi, d’une démarche qu’Émile remarquait pour la première fois, celle qu’on attribue aux Indiens dans les romans du Far West et qu’on voit aussi aux romanichels qui marchent encore pieds nus.

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Elle était toujours disponible, jour et nuit, hiver comme été, et de loin en loin seulement, elle allait passer un moment dans la maison que Pascali avait construite en bordure de Mouans-Sartoux.

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Les gens de Mouans-Sartoux avaient peur de perdre leur médecin, car on disait qu’il était beaucoup trop intelligent pour passer sa vie dans un village et qu’il finirait par s’installer à Cannes ou à Nice, peut-être par aller à Marseille.

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Il avait en outre, pendant la morte-saison, les parties de boules, et parfois, les soirs d’hiver, des gens de Mouans-Sartoux montaient jouer aux cartes avec lui.

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Il connaissait deux ou trois filles, à Cannes, qu’il allait retrouver de temps en temps, parfois à l’heure du marché.

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On entendait alors les volets se fermer tout autour de la maison, et il en était de même de tous les volets de Mouans-Sartoux et de la région entière.

Si Émile et sa femme, la nuit, dormaient dans le même lit, le fameux lit des beaux-parents, que Berthe devait considérer comme un symbole, Émile avait adopté pour la sieste, soit le Cabanon, quand celui-ci n’était pas occupé, soit un coin d’ombre sous un figuier.

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Cela lui rappelait confusément la Bible, il ne cherchait pas à savoir au juste quoi, Adam et Ève s’apercevant qu’ils étaient nus, ou peut-être Dieu le Père demandant à Caïn ce qu’il avait fait de son frère, ou encore la femme de Loth ?

Ce qui venait de se passer n’était pas plus grave que ce qui se passait chaque semaine entre lui et d’autres filles à Cannes ou à Grasse.

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En quittant la Pierre Plate, il avait envie de chanter, content de lui et d’elle.

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Seul dans le Cabanon, à l’heure de la sieste, il pensait à Ada d’une façon lancinante, douloureuse.

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En descendant vers Cannes, elle paraissait presque malade et, à la gare, elle avait plusieurs fois détourné la tête alors qu’ils attendaient le train.

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L’hiver, par exemple, et au début du printemps, on ne voyait que deux ou trois personnes à la fois, presque toujours des femmes d’un certain âge, veuves ou vieilles filles, qui venaient de Suisse, de Belgique ou des départements du Nord.

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Parfois, plusieurs jours s’écoulaient sans qu’Ada puisse aller rejoindre Émile au Cabanon.

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Il alla jouer aux boules à Mouans-Sartoux.

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Il avait lu que les grands singes se blottissent les uns contre les autres pour dormir, parfois des familles entières, sans distinction de sexe, et ils ne cherchaient pas à se réchauffer, puisqu’ils vivaient au cour de l’Afrique.

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C’était encore un terme religieux qui lui revenait, alors que, depuis qu’il avait quitté la Vendée, il n’était pas allé à la messe et qui la religion ne l’avait jamais beaucoup préoccupé.

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Cela se passa le dimanche le plus chaud de l’année, avec des autos qui se dépassaient sur toutes les routes, les plages couvertes de monde, les gens prenant d’assaut, à Cannes, les restaurants où on n’arrivait pas à servir tout le monde.

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J’ai pensé un moment à l’envoyer à l’hôpital ou dans une clinique, mais j’ai eu un enfant à hospitaliser d’urgence ce matin et je n’ai pas trouvé un lit libre à Cannes ou même à Nice.

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Quand Ada venait le rejoindre à Cabanon, il ne lui parlait de rien, mais, en la prenant dans ses bras, il était détendu, souriant.

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– Un jour, nous serons tous les deux dans le grand lit, comme quand « elle » était à Luçon.

– Il ne voulait rien laisser au hasard et c’est pourquoi il évitait de se rendre dans une bibliothèque de Cannes et de Nice.

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Pour aller à Marseille, où on ne le connaissait pas, il devait attendre la fin de la saison et, jusque-là, il s’efforça de ne pas préciser son plan, car tout ce qu’il pourrait échafauder à présent ne tiendrait peut-être pas.

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Il attendit novembre, et que sa belle-mère fût la, pour parler du voyage à Marseille.

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Un spécialiste de Cannes était venu, avait fait des réparations et, huit jours plus tard, on avait une nouvelle panne.

Émile avait découpé dans le journal une réclame publiée par une maison de Marseille.

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C’est pour éviter que Berthe l’accompagne qu’il avait attendu l’arrivé de sa belle-mère. Il n’avait pas donné aux deux femmes le temps de se concerter, de projeter, elles aussi, un voyage à Marseille.

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– Où vas-tu?
– A Marseille. Je t’en ai parlé il y a un mois.

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Or, il y avait une école de médecine à Marseille.

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Désormais, il suivait un plan précis et il chantonnait en quittant la gare Saint-Charles, sachant d’avance de quel côté se diriger.

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Ce n’était pas l’œuvre d’un médecin, mais d’un avocat à la cour d’appel de Paris, et une partie du volume était consacrée aux plus célèbres empoisonnements par l’arsenic.

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Il ouvrit un troisième volume, plus épais que les précédents : Précis de Chimie Toxicologique, par F. Schoofs, professeur émérite de la Faculté de Médecine de l’Université de Liège.

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C’était une belle journée et il flâna sur la Canebière, prit l’apéritif à une terrasse de café en regardant les passants.

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Cela aussi, il l’avait appris à Marseille.

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Un hasard – le hasard ne se met-il pas toujours du côté de celui qui a raison? – lui avait fait découvrir un nouveau texte, un livre qu’il n’avait pas vu sur les rayons de la librairie de Marseille et qui se révélait plus précis que les autres.

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Or, chacun sait dans le Midi que les blessures causées par les rascasses ont tendance à s’envenimer.

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Il s’était donc rendu à Pégomas, où il avait été surpris de trouver un aspect presque propre à la maison si délabrée d’habitude.

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Les volets étaient aux trois quarts fermés, comme dans la plupart des maisons du Midi, l’ombre était fraîche.

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Ici, il n’y avait personne pour l’observer. Chouard en avait pour une demi0heure à arriver à Pégomas par le car et cela donnait le temps à Émile de se mettre en tête ce qu’il était utile de savoir.

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Cela lui donnait une idée, qu’il mit dès lors à exécution. Quand il allait jouer aux boules à Mouans-Sartoux, on lui demandait des nouvelles de sa femme, même ceux qui ne la connaissaient que de vue.

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Il avait lu, comme tout le monde, dans les journaux, le compte rendu de procès d’empoisonneur. Il aurait pu aller chez le pharmacien de Mouans-Sartoux, des Baraques, chez n’importe quel pharmacien de Cannes pour acheter de l’arsenic, et personne, sur le moment ne s’en serait étonné.

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Il était censé aller à Mouans-Sartoux pour acheter des vitres et du mastic afin de réparer le châssis.

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Un peu avant Mouans-Sartoux, pas loin de la maison de Pascali, il y avait, au bord du chemin, dans un tournant, une bicoque habitée par un vieux qui travaillait à la carrière.

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S’il connaissait le moyen d’y remédier, cela présentait de nouvelle complications, de nouveaux travaux d’approche, et c’est pourquoi, deux jours plus tard, il commença à allumer du feu, l’après-midi, dans la cheminée du Cabanon.

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Dans un des cas, en Écosse, l’arsenic avait été versé dans du chocolat très chaud et la victime ne s’était doutée de rien.

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Il en était en cela comme pour les herbes, pour l’habitude qu’il avait prise de faire la sieste dans le Cabanon.

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Elle apportait pantoufles et blouse dans un sac en paille tressée comme ceux que les ménagères du Midi emploient pour faire leur marché.

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Il arrivait encore à Émile de penser qu’il n’aurait plus besoin d’aller faire à sieste dans le Cabanon, qu’Ada dormirait avec lui dans le grand lit de noyer, qu’ils monteraient ensemble, l’après-midi, sans se cacher de personne.

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Tandis qu’au volant de sa camionnette il se faufilait dans l’encombrement et le tintamarre de la rue Louis-Blanc, puis que, plus haut, longeant le mur du cimetière, il se dirigeait vers Rocheville, une vague le portait encore.

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Il s’attendait à n’y voir personne à cette heure et il avait aperçu en venant les chapeaux de paille des deux pensionnaires, Mlle Baes et Mme Delcour, glissant à hauteur des haies dans le petit chemin de Pégomas.

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Il était occupé à coltiner les cageots quand Berthe et Eugène sortirent du Cabanon et, pendant un court instant, il retrouva son sentiment d’irréalité Parce que le Cabanon servait à ses rendez-vous avec Ada, une association d’idées venait de se faire dans son esprit.

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Outre le couple de Marseille, une famille avec trois enfants venait de Limoges et devait rouler en ce moment quelque part entre Toulon et Saint-Raphaël.

Berte était allée s’assurer que le Cabanon était en état de les recevoir, emportant draps et serviettes, emmenant, non seulement Mme Lavaud, mais Eugène pour aider celle-ci à faire les lits.

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De bonne heure, on vit venir six clients différents de la clientèle ordinaire, des jeunes gens de Grasse qui se rendaient à Cannes pour un match de football et qui avaient décidé de casser la croûte en route.

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Les deux femmes belges étaient à leur table habituelle, la famille de Limoges, après un coup d’œil au Cabanon, s’était installée à la terrasse.

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Déjà, quand il était à Vichy et qu’on lui avait proposé de venir… Gros-Louis avait écrit la lettre, soit, mais sa femme ne l’avait-elle pas inspirée?

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Avec Berthe, il existait une sorte de pacte et il n’avait plus besoin de se cacher d’elle pour faire venir Ada dans le Cabanon.

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Même s’il faisait la sieste au Cabanon, il y aurait quelqu’un pour l’appeler.

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Berthe avait raison. Il était grand temps de partir pour Cannes et de se mêler à la foule qui suivait le match de football.

Noland (Vaud), le 3 juillet 1958.

Un pélican. Photo de Megan Jorgensen.
Un pélican. Photo de Megan Jorgensen.

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