L’univers des contes

L’univers des contes

Qu’est-ce que le conte ? À quoi sert-il ? Assistons-nous à son renouveau ? Autant de questions auxquelles les sciences humaines apportent des réponses variées.

En relisant l’histoire de la Barbe bleue, un vieux conte européen retranscrit par Charles Perrault dans ses Contes de ma mère l’Oye, on ne peut s’empêcher de changer à un scénario de serial killer movie. Rappelons-en la trame : Barbe-bleue est un homme riche, qui a eu plusieurs femmes, toutes mystérieusement disparues. Il vient de se remarier avec une belle jeune fille. La veille dans départ pour un voyage, il remet à son épouse les clefs du château, l’autorisant à l’aller où elle veut, sauf dans une pièce interdite. Piquée de curiosité, la jeune mariée va bien sûr s’y introduire et découvre, horrifiée, les cadavres en sang des anciennes femmes de son mari. À son retour, Barbe-bleue comprend que son épouse a visité la chambre interdite (il y a du sang sur le trousseau de clés). Il décide de la tuer à son tour.

Grâce à un stratagème la jeune femme obtienne un délai durant lequel il parvient à informer sa famille. Ces frères arrivent au château au moment fatidique où le couteau de Barbe-bleue s’élève pour la poignarder. Dans la scène finale, les frères le tuent.

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L’univers des contes évoque un vieux fond d’histoires traditionnelles : celle des Charles Perrault (La Belle au bois dormant, Le petit Chaperon rouge, Cendrillon, Blanche-Neige, la Barbe bleue, le Chat botté, etc.), des frères Jacob et Wilhelm Grimm, de Hans C. Andersen. Il s’est enrichi de contes modernes (Peter Pan, Alice au pays des merveilles, Le magicien d’Oz) et plus récemment des apports de John R. R. Tolkien (auteur du Seigneur des anneaux et du Hobbit) et de Joanne K. Rowling (auteure de Harry Potter).

Des milliers d’histoires qui plongent leurs lecteurs dans des mondes merveilleux où effrayants, où il est question des sorcières, des fées, d’elfes, de lutins, de rois, d’ogres, de lapins en costume, de loups qui parlent, d’enfants perdus, des princesse à marier, etc. Dans les contes du monde entier, on retrouve à peu près les mêmes galeries de personnages très stéréotypés, se répartissant en très gentils et très très méchants.

Renouveau du conte

Le conte appartient à la catégorie générale des récits. Il possède une structure narrative : séquences d’événements organisés autour d’une intrigue. En effet : la Belle, va-t-elle se trouver un jeune ou bel époux ? Le loup va-t-il manger l’agneau ? Il possède ainsi des traits particuliers. Alors qu’un récit peut se rapporter à des événements réels ou à des fictions réalistes, comme dans les romans ou les nouvelles, le conte nous transporte dans un monde magique et fantasmagorique où les citrouilles peuvent, par exemple, ce transformer en carrosses.

Le compte possède ceci de commun avec les mythes : il se situe quelque part dans un passé indéterminé et fait intervenir des personnages magiques auxquels il arrive des aventures incroyables et dramatiques. Mais il se distingue du mythe en ce qu’il ne se présente pas comme un grand récit de fondation et encore moins en récit véridique.

Geneviève Calame-Griaule note que les mythes sont tenus par des « paroles vraies », alors que le caractère fictionnel des contes est annoncé par l’incipit « il était une fois », qui plonge dans un temps et une époque imaginaires. En Afrique, pour marquer le caractère fictif, on ne commence souvent l’histoire par « ceci est un conte ».

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Depuis quelques années déjà, les spécialistes évoquent leur renouveau des contes. Cette renaissance est attestée par de nombreux éléments. Alors que l’on pensait que les contes oraux allaient disparaître avec les sociétés traditionnelles, on assiste depuis des décennies à un regain d’intérêt.

Le phénomène est international. En tout cas, bien documenté en ce qui concerne l’Europe, l’Amérique ou l’Afrique. On assiste à la renaissance des soirées à la ville ou à la campagne, animées par des conteurs amateurs où professionnels. On trouve désormais des nombreuses revues, associations et sites internet consacrés aux contes et aux conteurs. Des ateliers de contes et des festivals de littérature orale fleurissent dans de nombreux pays.

Les contes pour enfants témoignent aussi d’une belle vitalité. Non seulement les parents continuent à raconter des histoires à leurs petits au coucher en s’aidant d’une proliférante littérature enfantine, mais on les assigne une fonction éducative afin d’enseigner une morale élémentaire, apprendre de nouveaux mots, découvrir de nouveaux mondes.

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Enfin, les grandes productions éditoriales et cinématographiques (films et dessins animés) ont fait des comptes une industrie florissante. Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux sont-ils symptomatiques d’une récupération commerciale dès l’imaginaire ? Pas uniquement. Le phénomène Harry Potter a d’abord surpris par sa contagion spontanée : à la surprise générale, des millions d’enfants se sont plongés dans la lecture d’épais volumes. Les adultes ne sont pas en reste. Non seulement Rowling ou Tolkien sont lus par ces derniers, mais autour de leur œuvre se constituent des clubs d’érudits qui se proposent d’étudier et de décortiquer leurs contes favoris.

Ainsi, la Compagnie du comté, association fondée en 1996 par quelques mordus de J. R. R. Tolkien, publie des Cahiers des études tolkieniennes consacrés à l’étude de l’œuvre du maître.

… ou récréation permanente ?

Vu à une échelle historique et géographique plus longue, le renouveau des contes n’est peut-être qu’un phénomène de surface: une vague légère, sur un courant bien grand et durable. Les spécialistes d’histoire littéraire font remonter la naissance du conte moderne – sous forme écrite – à la Renaissance. C’est l’époque où en italien (Boccac et son Decaméron), en espagnol (Cervantès et son Don Quichotte) et plus tard en France (Marie de Navarre, C. Perrot, Jean de la Fontaine), les écrivains se mettent à retranscrire ou à inventer des contes par écrit. Le 17e siècle est considéré comme l’âge d’or du conte, selon l’expression de Jean-Pierre Aubrit. Tout au long de ce siècle doré, le recueil et la création des contes des fées est à la mode.

Couronnement de cette production : Charles Joseph de Mayer édite entre 1785 et 1789 41 volumes de contes qui l’assemble sur le titre Le Cabinet des fées. Aux conte des fées s’adjoignent les contes libertins, les contes moraux, les contes philosophiques.

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Alors que les Frères Grimm entre 1807 et 1819 rassemblent 200 contes populaires et ouvrent la voie à l’étude du folklore, nombre d’écrivains de renom se lancent au début du XIXe siècle dans l’écriture de nouveaux contes : Goethe, Alexandre Pouchkine, Guy de Maupassant écrivent pour les adultes. Hans Andersen et la comtesse de Ségur pour les enfants. Un nouveau genre, le conte fantastique, débute avec Charles Nodier. Plus tard, en Angleterre, Lewis Carroll rédige Alice au pays des merveilles. James M. Barrie crée le personnage de Peter Pan. En Italie, Carlo Collodi publie Les aventures de Pinocchio en 1881. De Charles Perrault à Lyman-Franc, auteur en 1900 de The Wonderful Wizard of Oz, le renouveau du conte aurait donc, du point de vue des études littéraires, déjà trois siècles d’existence.

Situons-nous maintenant à l’échelle des sociétés. L’idée d’un renouveau du conte perd alors de sa consistance. En Afrique, en Amérique, en Asie, les sociétés traditionnelles ont toujours produit un flot ininterrompu des contes et légendes. Raconté le soir à la veille par les vieux, les conpteurs, les griots, les troubadours… le conte est la parole de la nuit. Il tient lieu à la fois de spectacle et de discours moral.

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L’idée de contes éternels qui remontent au fond des âges, tels que les imaginent les folkloristes, ne résiste pas à l’investigation historique. Les contes ont une histoire, comme l’a bien montré Catherine Velay-Valentin. Ils se transforment, se récompensent. La Barbe bleue a une date de naissance, qui remonte sans doute au Moyen Âge, mais peut suivre à la trace les versions, remaniements, emprunts. Il n’a pas existé de tout temps. Le sentiment d’éternité provient en fait de la récurrence des thèmes. Dans Les Mille et Une Nuits, il est aussi question d’une épouse – Schéhérazade – qui, menacée de meurtre par son puissant mari, s’en sort par un fin stratagème.

D’où proviennent cette permanence et cette attraction qui suscite et nous le conte ? Les interprétations classiques ont mis l’accent sur une structure narrative centrée sur un schéma de scénario dramatique. Les psychanalystes y ont vu l’expression des angoisses et tourments de l’enfance : fantasme de dévoration (Le Petit Chaperon rouge, La chèvre de M. Seguin, etc.), d’abandon (Le petit Poucet, Cendrillon).

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On a souligné aussi leur fonction éducative évidente : celle d’enseigner aux enfants les dangers de la vie en leur donnant de bonnes frayeurs. On en fait d’ailleurs aussi des récits initiatiques, qui permettent d’affranchir en pensée les épreuves de l’enfance. Certains psychologues en font aujourd’hui des outils thérapeutiques. À ces dimensions existentielles, les approches cognitives en ajoutent une novelle : les contes seraient en adéquation avec une forme de pensée, naturelle chez l’homme, celle qui nous fait percevoir la réalité sous l’angle des actions vécues.

Chacune de ces analyses nous révèle une des raisons de la magie des contes, sans l’élucider pleinement. Une chose est sûre : cette magie opérera encore longtemps sur les esprits des petits comme les grands.

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