Légendes du monde

Les deux rives

Les deux rives

Les deux rives (légende iroquoise)

Le bon missionnaire s’était juré de conquérir à Dieu cette âme fuyants d’iroquois sur laquelle depuis dix ans venaient échouer tous ces moyens de persuasion. Il savait que la conquête d’un chef amène chez cette peuplade une déroute complète et il voulait avoir raison de cette dernière poignée de rebelles qui refusaient fièrement le joug de la civilisation, cantonnés dans leurs vieilles traditions, comme une forteresse inexpugnable. Ils jetaient cet audacieux défi aux vainqueurs : « Vous avez pu voler nos terres anéantir notre puissance et lier ces bras que vous craigniez, mais notre âme, vous ne l’aurez pas. » Vainement la voix du prêtre, de vibrante qu’elle était se faisait sourde et grondante comme un tonnerre lointain, la face de l’iroquois restait impassible, énigmatique comme un sphinx. Bien malin celui qui eût pu deviner ce qui se passait dans cet intérieur mûre.

– Eh bien, que dis-tu du mystère que je dévoile à tes yeux, comment pouvais-tu savoir les origines du ciel et de la terre si Dieu ne venait lui-même de l’apprendre par ma bouche, mais parle donc!

– À quoi penses-tu?

– À ce que sais. Ah! C’est vous qui croyez en apprendre à la vieille race iroquoise, qui assista à l’origine du monde. Vois cette veine brune, c’est le sang des premiers hommes qui coule en elle, le sang des siècles passés. C’est notre histoire, robe noire, qu’il te faudrait consulter, elle est écrite là (indiquant son front barré d’une ride). Ses feuilles ne volent pas au vent, la pluie n’en altère pas les caractères, elle demeure à jamais palpitante sous nos lèvres closes. Avant donc que notre race vieille soit descendue dans le silence de la fosse, écoute ce qui disait du monde mon aïeul alors que ses yeux couleur des lacs de montagne se voulaient sous les paupières lasses de s’ouvrir, ses mains tremblaient comme les peupliers dès l’approche du soir :

« À l’aurore des ans, la terre était traversée dans toute sa largeur par un fleuve immense. La rive droite rappelait la rive de la vie et celle de la gauche, la rive de la mort. Toutes deux sommeillaient comme des cœurs de vierge où l’amour n’a pas parlé. L’onde n’avait pas un frisson, la fleur immobile ne s’y penchait jamais pour se mirer ; aucun oiseau ne chantait dans la forêt. Le grand Esprit las de ce silence qu’il avait créé, ennuyé de ne voire se refléter que son éternelle pensée, souffla dans l’espace.

Alors, tout s’éveilla, la forêt se mit à caqueter, les sources à chanter, les roses à se balancer sur leur tige. En même temps, une mousse blanche couvrit la terre, d’où l’on vit surgir comme des fleurs, des myriades de têtes brunes et blondes. Le soleil soudain déchira la nue s’étendant en de grandes ondes sur la rive des vivants. Sus se baiser de feu, les fleurs humaines s’épanouirent et dans un sourire, se rapprochèrent pour brasser. Le lendemain, quand le soleil revint carrosser la terre, la mousse blanche montait vers le ciel en vapeur, des iroquois et des jeunes squaws, le front couronné d’algues, les pieds enlacés de varech dormaient sur la rive déserte, fleurs hier , hommes aujourd’hui, tenant encore à la terre par ces racines vertes qu’ils brisèrent bientôt pour s’enfuir dans la forêt.

Ah ! Comme il faisait bon vivre dans ce printemps de la vie, tout rayonnant de soleil et d’amour. Les jeunes squaws, ainsi que font les oiselles, accrochaient leurs bercelonnettes aux branches des arbres, fraîches couches tressées de leurs doigts agiles avec les herbes parfumées des champs. Les hommes arrivaient de la chasse chargés de gibier, la tête ornée d’un diadème de plumes couleur d’arc-en-ciel. Un soir, un des chasseurs revenant du bois, ne trouva pas sous sa tente la bien aimée qui l’habitude lui faisait fête à son retour. Le cœur d’étreint par l’inquiétude, il s’appela plusieurs fois. Qu’était devenue son amante ? Il fouilla vainement les bosquets et les nids discrets où ils avaient l’habitude de s’aimer, quand il aperçut sur le bord du fleuve une silhouette blanche. Son cœur bondissant lui dit que c’était elle. Les bras tendus, le pas léger comme lorsqu’il veut surprendre le chevreuil, il courut vers elle et l’enlaça d’une longue étreinte :

– Cruelle comme j’ai eu peur! Que fais tu ici?
– Vois – et l’index rose de la jeune femme montra la cité de la mort de l’autre côté de la rive.
– Ne regarde pas là, bien-aimée, tourne tes yeux vers moi.
– Non, je ne puis, depuis que je suis ici, je ne sais quoi m’attire là-bas.
– Que t’ai je fait pour vouloir me laisser ?

– Partons ensemble, dis. Vois comme c’est beau! Un paysage irréel, merveilleux, enveloppé d’un poudroiement doré s’offrait à leurs yeux. Une clarté uniforme d’un rose tendre flottait dans le ciel d’un bleu de prunelle enfantine. Aucun objet ne jetait d’ombre, des visions diaphanes passaient, tendrement enlacées et l’on voyait le soleil se jouer à travers leur chair transparente. Des châteaux en marbre formés de lumière condensée s’échelonnaient sur la grève diamantée, et comme sous la poussée d’invisibles, boutons, boutons, les tourelles et les clochetons devenaient braséants.

– Mais, comment veux tu que je te mène là, vois, mes pieds enfoncent dans l’onde mouvante?

– Je veux y aller, moi, fit la squaw avec l’entêtement de celles qui se savent follement aimées.

Et frappant ses petits pieds sur la grève : « J’irai toute seule », Il la saisit brusquement.

– Tu n’iras pas.

Alors, rageusement, elle se jeta par terre et se prit à pleurer par petits sanglots convulsifs en mordillant les bouts de sa chevelure.

Devant les premières larmes de sa petite femme, l’Iroquois re-ta-atterré, on eût dit que son cerveau allait éclater. Une étincelle jaillit de ses yeux, la lumière avant coureur du génie en travail de création. Saisissant le tomahawck en pierre qui pendait à sa ceinture, il bondit dans la forêt, l’arme en avant et se jeta éperdument sur le premier érable venu dont la ramure débordante, énorme, ressemblait à un dôme d’église. Appuyant le genou sur le tronc, il abattit son arme dans le cœur de l’arbre. La terre eut l’air de gémir toute ; des oiseaux s’enfuirent avec des cris de frayeur ; on entendit le glissement de mille bêtes invisibles sortant de leurs trous. L’Iroquois sourit en relevant son arme. Il frappa encore à la même place, agrandit la blessure, fit voler des copeaux blancs et sentit s’ébranler la masse lourde des branches. Il se recula tandis que l’érable chavirait, tombait à terre avec un grand frisson et un râle d’agonie. Il se jeta sur le vaincu et d’un brase leste arracha la peau rugueuse de l’arbre, comme on scalpe un Huron.

La squaw, subitement apaisée, suivait son homme des yeux sans rien comprendre à son manège. Le repentir maintenant entrait dans son cour, mais son orgueil l’empêchait d’aller vers celui qu’elle avait contristé. « Oh ! Il reviendra bien », disait la petite méchante, connaissant déjà la puissance de ses deux bras caressants, la fraîcheur apaisante de son baiser sur le rude mais tendre compagnon de sa vie. Elle ne se trompait pas, bientôt la terre raisonna sous un pas sonore et triomphant, les branches s’écartèrent et l’iroquois parut portant sur son épaule quelque chose qu’elle ne pouvait définir, comme la coquille d’une très grosse noix.

– Viens, dit-il. Il déposa sur la rivière ce qui se trouvait dans le premier canot d’écorce, le maintenant d’une main, il saisit sa femme de l’autre et la jeta dans l’embarcation frémissante où il sauta à son tour. Et le canot fila sur l’onde, rapide comme un flèche, entre deux franges d’argent et se dirigeait vers la rive des morts. Le bruit de l’aviron scandait l’eau, mit la rive des vivants en éveil et tous accoururent sur la grève, contemplant, muets de surprise, le couple de fuyards.

C’en fut fait de la béate félicité des vivants. Ils regardaient hypnotisés les paysages de la mort : Comme ils avaient l’air heureux de l’autre côté ! Tout y semblait plus rayonnant et plus pur. Ils voyaient le canot d’écorce à mesure qu’il approchait de la rive de paix devenir presque aérien, comme dissous dans la clarté universelle. Ils n’éprouvèrent plus qu’un désir : fuir, eaux aussi, vers la rive des morts.

Chaque nuit, maintenant, on eût dit un cortège solennel, des canots d’écorce filaient à la clarté des étoiles vers la côte dorée. La rive des vivants redevenait silencieuse comme avant la venue du Grand Esprit. Les arbres montraient leurs côtes dépouillées d’où la sève s’échappait avec des glouglous de sanglots. Les bercelonnettes vides de leurs papous ressemblaient à de petits cercueils. Il ne restait qu’un couple attardé à se dire de douces choses sous une petite tente cachée dans le feuillage. Tout à l’ivresse de se regarder dans les yeux, ils n’avaient rien vu de ce qui se passait près d’eux.

– Qu’ai je fait! Dit le grand Esprit attristé, le royaume des vivants se dépeuple. Aussi avais je besoin de faire si attrayant le jour du trépas et surtout de le laisser entrevoir aux mortels… C’est fini ! L’homme ne saura plus rien de ses destinées futures, je mettrai devant ses regards le voile de l’inconnu. Ce disant, il souffla de nouveau et une brume opaque descendit entre les deux rives. Et depuis, nul regard humain ne pût jamais en sonder le mystère. La mort perdit son attirance mais elle garda sa beauté sereine dont un reflet rayonne encore sur la figure pétrifiée de ceux qu’elle immobilise.

– Ceux qui ont la vue des aigles peuvent, à certains instants, percer le voile qui nous dérobe la vue de l’immortalité, conclut le chef iroquois.

Pourtant la mer moutonnante des rapides de Lachine se presse, se culbute, se brise sur le dos des roches et rejaillit en pluie d’étincelles.

– C’est l’endroit où était sise la ville des morts. On croit y entendre sourdre des soupirs. Souvent je viens ici d’asseoir en fumant mon calumet et j’évoque l’âme de mon aïeul. Elle m’apparaît dans cette brume, je l’entends qui me parle et je lui réponds.

– Robe noire, as-tu vu déjà un de tes frères absents?

– Dieu ne le permet qu’à ses saints. Pécheur, ton illusion vient du malin. La vérité austère est le lot du chrétien.

– J’aime mieux un beau mensonge, dit sentencieusment l’Iroquois, avec cette mélancolie qui est le propre de sa race. L’indien retomba dans sa jonglerie, fatigué d’en avoir dit si long, dernière clarté peut-être d’une flamme mourantes.

(Par Colombine).

Massacre des Hurons par les Iroquois, toile de Joseph Légaré (1795-1855), image libre de droits.
Massacre des Hurons par les Iroquois, toile de Joseph Légaré (1795-1855), image libre de droits.

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