Épaves de légende

Épaves de légende : à la recherche des navires engloutis

Épaves de légende : Un beau matin de juillet 2001, David Leibowitz s’agenouille devant Kimberley Miller, prend une grande inspiration et, après avoir échangé les vœux d’usage, lui passe l’anneau nuptial au doigt. Une bien touchante cérémonie qui serait passée parfaitement inaperçue si elle ne s’était déroulée par 3 700 mètres de fond devant la proue du Titanic.

Pour être plus précis, nos tourtereaux étaient tous deux agenouillés, faute de pouvoir se tenir debout dans la sphère exiguë du Mir I. Tandis que le capitaine Warwick conduisait la bénédiction par hydrophone depuis le navire logistique Académique Mstislav Keldysh. On n’arrête pas le progrès. Ni le tourisme d’ailleurs. L’opération était en fait un joli coup de com’ du tour-opérateur britannique Deep Ocean Expédition, spécialiste de la plongée loisir abyssale. Les fonds océaniques, dernier grand espace vierge d’une planète sillonnée dans tous les sens ad nauseam. En fait, ne pouvant manquer de susciter les convoitises de touristes en manque de destinations rares et d’émotions inédites.

Plus que toute autre figure de l’abîme, les grandes épaves ont su attirer les feux des projecteurs. C’est n’est pas un hasard si Deep Ocean Expéditions a mis le Titanic et le Bismarck, l’une des plus grandes épaves de la seconde guerre mondiale, en tête des son catalogue. Suite à un partenariat avec les Mir russes – qui trouvaient là un salvateur moyen de financement de leurs missions scientifiques en pleine période de restriction budgétaire -, la société a organisé des campagnes d’exploration sur ces épaves de légende à raison de deux passagers payants par submersible.

Épaves de légende

Les dernières plongées sur le Titanic ont eu lieu en 2012, pour le centenaire du naufrage. Comte tenu de l’état de dégradation du navire, il ne devrait plus y en avoir. Ces dernières années, il en coûtait 60 000$ US pour une croisière de 12 jours au départ de St. John’s, avec, au programme, conférences sur le tragique destin du paquebot, briefing détaillé des pilotes et plongée d’environ huit heures sur le Titanic. Pour cette somme modique, on pouvait frôler les ancres géantes toujours en poste dans leur écubier et survoler le mât brisé ainsi que le nid de pic des piques où se tenaient les deux vigies ayant aperçu un peu tard l’iceberg assassin émerger de la brume.

Passage obligé, bien sûr, devant la proue mythique où Leonardo DiCaprio devient le roi du monde et du box-office. Les sous-mariniers d’un jour pouvaient aussi glisser le cœur serré, au-dessus des étendues de vase grises parsemées de fragments de vaisselle et de carcasses de valises. Sinistres reliques qui rappelaient soudain à ceux qui l’avaient un peu oublié toute l’ampleur de la tragédie humaine.

Endormies au cœur des immenses étendues de la masse océane, les épaves agissent en aimants irrésistibles. Balises à l’éclat languissant dans la nuit éternelle, elles polarisent l’attention du public, donnent du sens à cet espace trop vaste, trop inaccessible, trop loin des hommes. Ces vaisseaux assoupis à tout jamais, ont été les victimes d’avaries ou d’incendies dévastateurs, de tempêtes furibardes ou des vagues scélérates, de batailles navales, de collisions fatales avec la roche ou la glace, provoquées par un jugement en émoussé, une trop grande confiance en soi, ou simplement un verre de trop. Ils ont été les témoins de catastrophes qui font courir l’imagination au galop.

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Ils captent l’attention, fascinent, subjuguent les âmes souvent perméables au morbide. Selon une estimation de l’Unesco, près de 3 millions d’épaves reposeraient au fond des océans. L’inconscient collectif se les figure truffées de coffres entrouverts sur des brassées d’émeraudes et de rubis jalousement gardés par quelque pieuvre géante.

Ah, quel indicible frisson que de plonger sur un trois-mâts vermoulu avec ses lambeaux de voiles flottant dans le courant et son squelette grimaçant encore cramponné à la barre à roue ! Hélas ! Les vers marins ont fait du bon boulot. Sauf exception, le bois a été digéré depuis longtemps. Quant au squelette, voici belle lurette que les crabes lui ont fait son affaire. Galères, caravelles, galions, clippers et autres vaisseaux de grand vent n’ont souvent laissé derrière eux que des monceaux de ballasts semés ici ou là d’une poignée d’objets métalliques encroûtés.

Les bâtiments en fer sont à peine mieux lotis. Les toiles du Titanic et du Bismarck pleurent des longues stalactites d’oxydes. Ces « rusticles » tels que les a nommés l’océanographe Robert Ballard – en associant le mot « rust » (rouille) à icicle (glaçon) sont les résidus du grignotage du métal par des gangs de bactéries et de champignons.

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Ces profiteurs aiment se goberger des impurétés de souffre et de phosphore. On les voit alors particulièrement présents dans le métal corroyé – battu à chaud.

Les coques en métal moulé semblent épargnés par cette sournoise et funeste digestion. Ballard lors de sa première exploration du géant les décrivait comme « des rivières de rouille pétrifiées. Elles coulaient donc sur la coque et se déversaient sur le fond de l’océan ».

Ces curieuses formations peuvent atteindre plusieurs mètres de long. Elles se dégagrègent au simple toucher et fragilisent la structure de l’épave. Cela donc au point qui plusieurs experts annoncet l’irrémédiable effondrement du Titanic pour 2030. L’homme et ses constructions ne sont décidément pas les bienvenus dans la mer.

llustration : Dans la nuit du 14 avril 1912, triste naufrage d’un navire insubmersible. L’un des bossoirs toujours dressé sur le pont du Titanic. Image du film de James Cameron « Ghost of the Abyss » (2003). Le Titanic l’inset le 31 mai 1911 en présence de 100000 personnes.

Source du texte : « Abysses. Une histoire des grands fonds » par Christophe Migeon. Éditions Paulsen.

Voir aussi :

Naufrage de la goélette Saint-Laurent

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