La guerre et le Québec

Neutralité canadienne

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Neutralité canadienne : Les jeunes ne veulent pas d’une guerre étrangère

Maître Jacques Vadboncoeur en donne les raisons devant le club Wilfrid-Laurier

Le Statut de Westminster a fait du Canada un pays libre et indépendant que nulle autre puissance n’a le droit de forcer à prendre part à une guerre. De plus notre pays n’a aucun intérêt dans une guerre étrangère ; il ne trouverait dans une guerre extraterritoriale aucun avantage comparable aux pertes qui en résulteraient. Tels sont les deux principaux arguments de Maître Jacques Vadboncoeur, de la Jeunesse libérale de Montréal, dans une causerie intitulée « La guerre et nous » qu’il prononçait, hier après-midi, à l’hôtel Windsor, devant le club Wilfrid-Laurier des femmes libérales.

La conclusion à tirer de ces deux faits, dit Me Vadboncoeur, est que nos gouvernants doivent suivre une politique exclusivement canadienne devant la possibilité d’une guerre étrangère. Quant à une guerre où notre propre territoire serait menacé, Me Vadboncoeur l’envisage comme une hypothèse peu probable mais déclare qui si le cas se présentait, il n’y aurait pas besoin d’une conscription pour voir toute la jeunesse voler à la défense du pays. Quant à l’attitude des États-Unis devant l’envahissement de notre territoire, le conférencier rappela les paroles du président Roosevelt où celui-ci disait que le peuple américain comprenait le Canada dans la doctrine Monroe.

Présenté par la présidente du club, Mme Alphonse Brodeur, Me Vadboncoeur fut remercié par Mme Dugal et par le conseiller juridique du club, Maître Charlemagne Rodier, C.R. Ce dernier déclara que le conférencier lui avait fait revivre l’année 1917 qui vit la lutte anticonscriptionniste du parti libéral. Me Vadboncoeur avait bien présenté un problème délicat que nos gouvernants actuels sauraient, dans leur sagesse, résoudre pour le mieux s’il se présentait.

Maître Jacques Vadboncoeur

Je m’adresse aujourd’hui aux membres du club Wilfrid-Laurier des femmes libérales et c’est comme membre de la Jeunesse libérale que vous me voyez sur cette tribune. Ce n’est donc pas un fasciste, un communiste, un séparatiste ou un épouvantail quelconque qui vous parle, mais un de ces milliers de jeunes de la génération d’après guerre, qui se ressentent aujourd’hui encore et pour longtemps à venir des suites de la grande folie collective de 1914, qui a cru bon de venir vous dire quelques mots sur un sujet tout à fait brûlant et dont on ne doit pas se lasser de parler afin que nos dirigeants sachent exactement à quoi s’en tenir : la guerre.

Problème canadien

Advenant que la malédiction de la guerre s’abatte sur nous, quelle serait notre situation ? Soyez sans crainte, je ne profiterai pas de l’occasion qui m’est offerte pour essayer de vous émouvoir en vous faisant revivre les heures tristes de 1914 à 1918.

J’essaierai, par un syllogisme que je rendrai aussi clair que possible, à la lumière du bon sens et de la raison, de vous définir notre situation vis-à-vis de la guerre. Et quand je dis notre situation, je le dis à conscience ; je ne veux pas parler comme Canadien français en particulier mais comme Canadien tout court et j j’estime que si ceux de nos compatriotes de langue anglaise qui discutent de cette question et font des déclarations ex cathedra étaient réellement canadiens d’abord, c’est-à-dire canadiens avant d’être britanniques, et s’ils considéraient l’intérêt de notre pays avant de considérer celui de l’Empire ou de la Grande Bretagne, nous en arriverions vite à une entente complète en ce qui regarde ce problème de la guerre qu’il faut envisager au point de vue canadien seul, laissant de côté tout autre sentiment ou élément qui empêcherait de porter un jugement sain.

Il s’agit de la participation du Canada à la guerre

Évidemment, il faut écarter immédiatement l’hypothèse d’une guerre territoriale parce qu’il est certain que si notre territoire était attaqué par une puissance étrangère, nous n’aurions tous alors qu’un seul désir : repousser l’agresseur et personne à moins que ce ne soit un lâche n’hésiterait à prendre les armes pour la défense du pays.

Les alternatives

Non, il ne s’agit pas d’une guerre où la lutte se ferait sur notre sol, mais d’une guerre extraterritoriale et, plus précisément, européenne. Et dans ce cas, quelle serait notre situation à nous, du Canada ? Nous serions obligés, d’y prendre part comme nation ou nous n’y serions pas obligés. Dans l’affirmative, à quelles conditions? Évidemment de deux choses l’une ; nous pourrions y prendre part si nous pouvions retirer du conflit quelque intérêt plus important que les dommages qu’il occasionnerait ; ou encore si le fait de ne pas y prendre part était susceptible de nous créer des ennuis ou de nous causer des désavantages appréciables et pour le moins aussi graves que le fait d’en faire partie. Sinon, dans l’intérêt même de notre pays, nos chefs n’auraient qu’à déclarer le Canada pays neutre et à agir en conséquence.

Permettez maintenant que je développe les quelques points qui font l’objet de ce raisonnement et je disais tout d’abord : serions-nous obligés de prendre part à une guerre extraterritoriale ? Il ne fait aucun doute que sin nous l’étions, ceux qui ont chargé d’administrer notre Dominion verraient, selon les circonstances, de quelle façon il faudrait nous engager. Mais in ne me semble pas que telle est la situation.

Le statut de Westminster

Ah ! Certes, si nous étions encore à l’état colonial nous serions obligés d’avor avec l’Angleterre les relations d’une fille vis-à-vis de sa mère mais nous avons atteint notre majorité et c’est André Siegfried qui dit dans son livre, « Le Canada, puissance internationale » : « Nous pouvons constater que, sans hâte, mais avec une volonté qui n’a jamais dévié, quel que fût le parti au pouvoir, le Canada s’est assuré tous les organes de la souveraineté. » Et la première manifestation de cette souveraineté eut lieu lorsque le Très Honorable Ernest Lapointe, en 1923, alors ministre des pêcheries, signait seul avec les États-Unis, un traité réglementant la pêche du flétan. En 1925, l’honorable Raoul Dandurand était appelé à présider l’Assemblée annuelle de la Société des Nations. Puis vinrent les Conférences Impériales de 1926 et de 1930 qui aboutirent à l’adoption par le parlement Impérial, en 1931, du Statut de Westminster et qui constitue ainsi que le dit M. Léopold Richer, la nouvelle charte de nos libertés.

Quelle est donc la portée de ce fameux Statut dont certaines gens éclairés à la lumière d’une lampe de fabrication étrangère ne semblent pas très bien lire les dispositions : cette législation est, en substance, le document officiel qui ratifie le fait de la libre association de nations libres dont la couronne est le symbole et rend chacun des pays signataires autonome, indépendant et souverain. Par les articles 3 et 4 de ce statut, il est déclaré que le Parlement d’un Dominion a le plein pouvoir d’adopter des lois d’une portée extraterritoriales et que nulle loi du Parlement du Royaume-Une adoptée postérieurement à l’entrée en vigueur dudit Statut ne peut s’appliquer à un Dominion si ce n’est à la demande et du consentement de ce dernier. Nous sommes donc maîtres chez-nous, et aucun pays, quel qu’il soit ne peut prétendre et n’a droit de se mêler directement ou indirectement de nos affaires. Le mot lancé dans les premières années du XXième siècle par le grand Sir Wilfrid Laurier : « Canada is a nation ! » est aujourd’hui une réalité.

Le Canada indépendant

Ainsi, mesdames, messieurs, par la signature de ce traité de Westminster, nous sommes devenus, je l’ai dit et je le répète, nation indépendante, autonome et souveraine. Nous n’avons donc pas d’ordre à recevoir, pas plus de l’Angleterre que de l’Afrique du Sud et nul pays ne peut nous contraindre à poser un acte quel qu’il soit.

De l’exposé que je viens de vous soumettre, il résulte donc qu’advenant une guerre européenne, aucun pays n’ayant un droit par rapport à nous, et nous-mêmes n’ayant aucune obligation envers qui que ce soit, nous ne serions donc pas forcés d’y prendre part.

J’en arrive au deuxième point du mon raisonnement. N’y étant pas obligés, nous pourrions tout de même prendre part à une guerre européenne si nous étions moralement certains de retirer du conflit quelque intérêt plus important que les dommages qu’il nous occasionnerait ou si le fait de ne pas y prendre part était susceptible de nous causer des ennuis et des désavantages pour le moins aussi considérables que le fait d’en faire partie.

Intérêt dans une guerre ?

Quel intérêt aurions-nous à participer à une guerre étrangère ? D’intérêt national bien compris, il n’en existe pas. On m’objectera peut-être qu’à défaut par nous de prendre une part active à un conflit européen, il y aurait danger que certaines puissances étrangères, par mesure de représailles, ne vous favorisent plus, ou beaucoup moins, de leurs transactions commerciales et qu’ainsi la perte totale ou partielle de ces marchés constitue l’intérêt que nous cherchons dans le moment ? Argument qui paraît assez logique mais qui peut être facilement écarté parce que le commerce n’est pas une question de sentiment mais de besoin.

Là où l’on trouve ce que l’on juge nécessaire à un prix satisfaisant, là on va le chercher particulièrement en temps de guerre alors que la finance des pays est compromise.

Si nous regardons cette situation du point de vue de l’Angleterre, nous constatons que pour elle, le marché par la voie nord-Atlantique est le plus sûr et par conséquent celui que, bon gré mal gré, elle serait portée à effectuer dans tel cas. Nous basant sur le fait que notre commerce avec la Grande Bretagne en ces quatre dernières années s’est élevé à 225 millions de dollars et que les dépenses de guerre en 1916-1917 se sont chiffrées à 321,864,160 dollars, il n’est pas exagéré de dire que même si nous devions perdre par suite de notre neutralité dans une guerre européenne la moitié de nos marchés, la balance oscillerait encore du côté avantageux pour nous.

Où est l’envahisseur ?

Mais ajoutera-t-on, il y a intérêt pour nous de participer à un conflit extraterritorial parce que nous devons donner notre appui à l’Angleterre si nous voulons que celle-ci nous rende la pareille, le cas échéant. « Que ferions-nous, disent ces gens, s’il fallait qu’une puissance étrangère nous attaque ? » Il s’agirait, en premier lieu, de savoir quel envahisseur, si envahisseur il y a. Ce ne sont certainement pas ni l’Allemagne ni l’Italie qui viennent d’agrandir leur territoire de façon plus que sensible et qui ont déjà peut-être les yeux sur quelque autre lopin de terre européen, sans même avoir eu le temps encore de développer l’objet de leur récente acquisition. Ce n’est pas non plus la Russie qui en a même trop grande pour elle. Le Japon ? Ses ambitions seront plus que satisfaites si jamais il peut avaler la Chine et peut-être aussi la Sibérie mais non une contrée située à au-delà de 4,000 milles de distance. Alors, où se trouve l’envahisseur ? Et s’il s’en trouve, croyez-vous, mesdames, messieurs, qui si, pour une raison ou pour une autre, l’Angleterre tient à nous, elle prendrait beaucoup de temps à venir défendre ses « intérêts » ? Même si tel était le cas et si l’Angleterre ne pouvait ou ne voulait nous prêter main-forte, croyez-vous que nos voisins du Sud verraient d’un bon œil une puissance étrangère venir s’installer à leurs côtés ? Ce n’est pas pour rien, qu’il n’y a pas longtemps, le président des États-Unis a déclaré au monde entier que la doctrine Monroe, « l’Amérique aux Américains », s’appliquait également au Canada.

Le prix de la guerre

Non, ce deuxième argument n’est pas plus sérieux que le premier et l’évidence est là pour le prouver. Alors ? Non seulement nous ne pouvons retirer aucun avantage appréciable de notre participation à une guerre extraterritoriale, mais le fait de ne pas y prendre part ne peut même pas nous causer de préjudices qui en valent la peine. Bien plus, le fait pour nous d’y prendre part constituerait pour nous un suicide national et pour me servir de l’expression de l’un des journalistes les plus érudits au Canada, ce serait nous rendre chômeurs ou cadavres. Quand on pense que la dernière grande guerre, sans rien nous donner en retour, nous a coûté, à nous, du Canada, la somme fabuleuse de 4 milliards à la date et que cette somme s’élèvera à 6 milliards avant que l’on commence à pouvoir la liquider. Six milliards, c’est vingt fois la dette nationale de 1914 et 108 ans de déficits ferroviaires. Quand on pense que durant les cinq dernière années notre pays a versé la somme presque incroyable de 682 millions de dollars en intérêt sur sa dette de guerre sans compter l’argent donné pour fonds de pension et tout cela pourquoi ? Pour rien, absolument rien si ce n’est pour la petite gloriole de certains impérialistes chatouilleux, ou pour enrichir les fabricants d’armements ; quand on pense que le déluge de sang qui imprègne encore les champs de bataille est en partie celui des 60,000 hommes que nous y avons laissés. Quand on pense à ces milliers d’autres qui en sont revenus blessés, éclopés pour la vie, désorientés ; quand on pense, enfin, aux désespoirs causés, aux larmes versées, au bonheur ravi à des milliers et des milliers d’autres dont le foyer a été brisé brutalement par cette vague de stupidité mondiale, je vous le demande, mesdames, messieurs, a-t-on même le droit de penser à recommencer aujourd’hui ?

Confiance dans le chef

Je n’ai aucune hésitation à déclarer que la jeunesse compte sur ceux qui dirigent les destinées de notre pays pour faire en sorte qu’advenant une nouvelle guerre européenne, le Canada s’abstienne de toute participation active. Déjà, le très honorable Premier Ministre du Canada a fait savoir que toute décision de la part du Canada de participer à une guerre devra être prise par le Parlement canadien selon les circonstances du moment au Canada et dans les territoires intéressés. Cette déclaration est déjà rassurante et j’ai confiance comme vous, mesdames, messieurs, que le chef du parti libéral ne trahira pas la confiance que nous avons mise en lui.

(Texte publié dans le journal Le Canada, mercredi, le 8 mars 1939).

Monuments aux soldats canadiens tombés dans les guerres. Photographie de Megan Jorgensen.
Monuments aux soldats canadiens tombés dans les guerres. Photographie de Megan Jorgensen.

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