La guerre et le Québec

Le Canada en guerre

Le Canada en guerre

Un entretien avec le colonel Vanier, ministre du Canada en France

Lundi, 30 octobre 1939. – Au milieu d’un surcroît de travail et de préoccupations, le représentant de la puissance canadienne en France a bien voulu m’accorder un entretien, dont je tiens d’abord à lui dire ici toute ma gratitude.

Un entretien, je le répète, nullement une interview, encore moins une déclaration, mais simplement une conversation familière, où un grand ami de la France laissa parler son cœur devant un Français ami du Canada.

Toutefois, de cet entretien, le colonel Vanier m’autorisa à révéler l’impression générale et à citer quelques paroles.

***

Mais rappelons avant tout quel est l’homme qui, ayant succédé depuis un an à peine à l’honorable Philippe Roy, dont nul Parisien ne perdra le souvenir, va, pendant la nouvelle guerre, représenter le Canada en France.
C’est un des héros de l’autre guerre.

Au mois d’août 1914, M. Vanier était avocat. Tout de suite, il s’engagea, pour venir au secours de la patrie de ses ancêtres, car il descend d’un habitant d’Honfleur qui partit pour la grande aventure, il a trois cents ans. Ses qualités de cœur, de caractère, et d’esprit le désignèrent immédiatement comme future officier. Sous-lieutenant, quelques mois plus tard il s’embarquait pour la France, avec un contingent de vaillant et glorieux 22e « Canadien français ».

Or, en 1918, à la tête de son bataillon, le commandant Vanier tombait auprès d’Arras, la jambe brisée, en entraînant ses troupes. Quand il évoque ce souvenir, avec une extrême simplicité : « J’étais heureux, déclare le grand mutilé de guerre ; car, avant d’être porté à l’ambulance, j’apprenais que notre offensive était victorieuse. »

Et tous les Français sont heureux, monsieur le Ministre, de savoir que nos frères canadiens sont aujourd’hui représentés chez nous par un engagé volontaire, un chef et un blessé de l’autre guerre.

Puis je vous dire, à mon tour, que, malgré l’horreur de cette tragédie, je ressens, non seulement une haute fierté, mais une joie profonde, quand je vois mon pays combattre aux côtés de la France, dans cette guerre de la civilisation et quand je songe que j’ai été choisi par la Providence, en un tel moment pour représenter ma patrie canadienne auprès de la patrie de mes pères. C’est le plus grand honneur et le plus grand bonheur de ma vie.

Tout le sang français qui coule dans mes veines en tressaille de joie.

Je vivrai donc avec vous ces heures tragiques, mais glorieuses, qui se termineront, nul n’en peut douter, par une victoire plus belle et plus définitive que celle de 1918.

Qui, puisque cette guerre était devenue inévitable, puisqu’il fallait en finir, puisque l’Allemagne hitlérienne nous imposait follement ce conflit que nous aurions voulu jusqu’à la dernière minute, épargner au monde, nous n’aurions pu rêver un ensemble de conditions plus favorables aux alliés.

La France ! Je ne sais pas si vous, Français, vous vous rendez compte à quel point elle est belle, elle est grande, elle est digne de la victoire.

Revenant, il y a quelques jours, de ma Normandie, j’ai vu vos soldats et leurs familles en pleine mobilisation. C’était admirable, non seulement d’ordre et de discipline, mais encore de calme et de dignité. Pas de cris, pas d’exaltation. Mais une tenue au-dessus de tout éloge. Les femmes elles-mêmes retenaient leurs larmes, pour ne pas troubler ou amollir les hommes.

Vous avez tellement, en tout, le sens de la mesure.

Tenez ! Il y a quelques semaines, j’assistais, à Saint-Cyr, à la fête du Triomphe. Je ne sais s’il y aurait, au monde, un seul pays capable de réaliser cette perfection. C’est quelque chose, non seulement de sérieux, mais encore de sacré que cette cérémonie traditionnelle ! Et pourtant vos jeunes gens savent sans effort y mêler un humour, une fantaisie bon enfant, qui a le secret de faire rire, sans rien diminuer de l’émotion. Un chef-d’oeuvre de mesure ! »

Et, en me reconduisant avec cette exquise bonne grâce qui, chez ce Canadien français – lui aussi parfait de mesure – s’allie avec la plus fine distinction, le colonel Vanier me répète encore :

« Non, la France ne peut pas périr ! Car elle possède, en soi, la puissance créatrice et elle a, dans le ciel, une légion de saints qui la protègent : des saints jaillis de cette génération même, comme une Thérèse de Lisieux, qui prolongent la lignée de nos vieux saints, tels que ces missionnaires martyres qui, au dix-septième siècle, fondèrent le Canada avec du sang de France!

François Veuillot

(Le Petit Journal, Paris, 30 octobre 1939).

Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photographie de Megan Jorgensen.
Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte. (Ugo Bellagamba L’Apopis républicain). Photographie de Megan Jorgensen.

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