Histoire du Québec

Le voyage du père Gabriel Sagard

Le voyage du père Gabriel Sagard

Le voyage au Canada du père Gabriel Sagard

Vingt ans avant que le jésuite français Alexandre de Rhodes publie, en 1651, 1652 et 1653, les éditions de ses voyages et missions en Chine, Tonkin, Cochinchine et autres royaumes de l’Orient, de 1618 à 1646, et y joigne la première transcription de la langue annamite en caractères romains, un autre missionnaire français, le franciscain récollet Gabriel-Théodat Sagard, publiait, dès 1632, l’édition de son voyage au pays des Hurons de 1623 à 1625. Et il y joignait le premier vocabulaire indien d’Amérique du Nord.

Récollets était alors la dénomination française des Franciscains de stricte observance fondés en Espagne au milieu du XVIe siècle par saint Pierre d’Alcantara, fils d’un gouverneur de la ville du même nom, haut mystique et ascète qui conseilla et protégea sainte Thérèse d’Avila. Ces Alcantarins n’essaimèrent en France qu’à l’extrême fin du XVIe siècle, introduits par le duc de Nevers, un des chefs de la Ligue. Ils y ouvrirent des maisons de récollection, d’où leur nom, semble-t-il. Ils ont été réunis au XIXe siècle à la grande famille franciscaine de l’Observance.

Parfaitement sincère, concret et savoureux, comme on va le voir, en lisant ce récit, le « Grand Voyage » du récollet Sagard demeure, avec l’oeuvre écrite de Champlain et mieux qu’elle, « la principale source sur les Indiens du Canada » (Luc Lacoursière), à cette époque de leurs premiers contacts intimes avec les Européens.

Car, c’est à la suite d’un père récollet, le Père Joseph Le Caron, et sur ses traces, que Champlain fait en 1615-1616 son grand voyage d’exploration vers l’Ouest et que, après ce père, il découvre les Grands Lacs américains. Champlain installé désormais à demeure dans les « habitations » françaises des rives du Saint-Laurent, seuls les pères continuent à vivre, sur place, la vie quotidienne des tribus indiennes à la merci desquelles ils s’abandonnent. Cette vie quotidienne que le Père Sagard est le premier à nous décrire dans tout son détail.

Les jésuites ne viendront à l’intérieur du Canada que plus tard, appelés eux-mêmes par les récollets qui sentent leurs moyens – ils s’interdissent toute possession – au-dessous de la grande tâche de l’évangélisation dans cette portion immense du continent.

Sur les années 1617 à 1625, les fameuses « Relations des Jésuites de la Nouvelle-France » sont muettes. Et pour cause : le première équipe de jésuites arrivée en Nouvelle-France en 1611, celle du Père Biard, y est faite prisonnière par les Anglais dès 1613, sans d’ailleurs avoir partagé la vie des Indiens, n’ayant guère quitté l’établissement français de Port-Royal d’Acadie. Quant au n nouveau supérieur des missions jésuites au Canada, Charles Lallemand, il n’y arrive qu’en juin 1625, en compagnie des PP. Massé de Brébeuf et de trois coadjuteurs, pour s’y retirer d’abord chez les récollets qui accueillent les arrivants avec « tant de charité qu’ils nous ont obligés pour un jamais », écrit Lallemand à Champlain.

Dès 1620-1621 les récollets avaient construit le premier couvent et la première chapelle du Canada sur la rivière Saint-Charles, à une demi-lieue du fort de Québec : Notre-Dame-des-Anges, que nous décrit Sagard.

Et vers 1623, seuls « trois prêtres récollets en robes grises, ceintures de corde, capuchons et sandales de bois, étaient à l’oeuvre parmi les Hurons : Le Caron à Carhagouha, Viel à Toanché, et Sagard à Ossossane » (Théodore Bestermann). Viel se noiera bientôt, à l’arrivée des jésuites, son canoë s’étant renversé à l’endroit connu encore aujourd’hui sous le nom de saut du Récollet; et le jésuite Brébeuf, futur martyr, le remplacera à Toanché, dans sa hutte.

Le Caron, en dépit de la proposition que les Hurons lui firent de le cacher, devra rentrer en France en 1629, conformément aux engagements pris par les missionnaires français de quitter le Canada à la suite de la prise de Québec, cette année-là par les Anglais de Kirk.

Sagard reviendra en France dès 1625, rappelé par son provincial. Outre son « Grand Voyage au pays des Hurons », il publiera en 1636 une « Histoire du Canada » qui fait de lui, déjà premier lexicographe des langues indiennes par son vocabulaire huron, le premier historien du Canada.

Il mourra chez les cordeliers de France en 1650.

Le texte du Grand Voyage au pays des Hurons a été réimprimé à petits tirages au cours des siècles, aujourd’hui introuvables, depuis l’édition originale de 1632. Quant à l’édition originale, elle est elle-même introuvable. On n’en connaît guère que quelques exemplaires passés en vente, qui ont été estimés à des prix de plus en plus considérables, par exemple, 210 francs-or en 1851 (Brunet, in Biographie de Michaud) et 1200 francs-or en 1890 (Gagnon, Bibliographie Canadienne).

(Jean Dumont, préface à « Le grand voyage au pays des Hurons » par P. Gabriel Sagard, présenté et annoté par Jean Dumont). Les amis de l’histoire, Montréal, 1969).

Paysage du nord québécois. Photo de Natalya Vorobyeva.

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