Histoire du Québec

Le Vatican et le Canada français

Le Vatican et le Canada français

Une Rome victorienne

En 1890, l’ultramontanisme canadien-français a plus de 60 ans et connaît un baroud d’honneur, contesté qu’il est après le Programme catholique de 1871 et à travers une figure marginale comme celle de Tardivel. Certes, la papauté demeure centrale dans le catholicisme québécois. Les encycliques Aeterni patris us la philosophie thomiste, Rerum novarum sur la question ouvrière, Affari vos sur la question des écoles du Manitoba, à l’exception peut-être d’Inter sollicitudes sur le ralliement des catholiques de France à la République, y sont revues comme paroles de vérité et principes d’action.

Certes, l’on continue à se tourner vers Rome, notamment pour chercher un arbitrage à des querelles locales interminables (Mgr Laflèche contre Mgr Taschereau, l’infatigable abbé Alexis Pelletier, le zouave G. Drolet, l’abbé J.-B. Proulx). Certes, en éducation et dans d’autres questions « mixtes », l’on continue à affirmer le principe ultramontain de la suprématie du ciel sur la terre, de la religion sur la politique, de l’Église sur l’État. On voyage toujours à Rome, dans cette Italie qui vient enfin de faire son unité et à propos de laquelle l’abbé Léon Provancher écrit en 1881 : « Nous passons ensuite sur la place du Quirinal, où réside l’usurpateur Humbert. Les armées papales, en relief sur le marbre au-dessus de l’entrée principale, sont encore là pour attester à tous les yeux l’usurpation sacrilège du roi impie ». Encore en 1882, le passage au Québec du général français de Charette ravive la ferveur des zouaves canadiens qu’il avait commandés en Italie en 1869-1870.

La transformation la plus décisive dans les relations entre Rome et le Canada français s’opère dans le contexte de l’émergence de la puissance démographique et économique des États-Unis et de l’évolution du Canada de langue anglaise. Cette conjoncture nord-américaine va transformer ls vision qu’ont les Canadiens français de Rome et de la diplomatie vaticane et les rapports intra-ecclésiaux du catholicisme canadien. Cette réorientation de la politique de la politique vaticane s’amorce en 1888 lorsque Léon XIII recommande aux évêques irlandais des États-Unis d’assurer aux immigrants italiens des prêtres de leur langue.. Dans l’Amérique de l’immigration intensive, la sensibilité vaticane aux langues et aux cultures des clergés « nationaux » paraît inévitable. Le chef libéral F.-G. Marchand est attentif à la chose face à à l’éventualité de subdivisions de diocèses dans la vallée de l’Outaouais et du Nord-Ouest ; il s’en ouvre à Rameau de Saint-Père ; « Le seul danger qui nous menace c’est par Rome qu’il nous arrivera, si les renseignements y font défaut. » À nouveau, les chemins mènent à Rome.

En 1891, la crise devient manifeste : à Ogdenburgh, dans cette Nouvelle-Angleterre aux multiples paroisses catholiques peuplées de Canadiens française, des Franco-Américains réclament un évêque coadjuteur de langue française. À Rome, c’est une fin de non-recevoir ; le cardinal Mazelle écrit : « La langue anglaise doit finir par être la seule langue dans l’Amérique du Nord. » Inquiet, Mgr Bégin, alors évêque de Chicoutimi, espère que, dans cette affaire et dans celle de subdivisions possibles de diocèses canadiens.Rome ne sacrifiera pas les Canadiens français du Québec et des États-Unis aux Irlandais et aux partisans de l’américanisation. L’évolution de la situation devient à ce point préoccupante en 1892 que Mgr Racine, évêque de Sherbrooke, porte à Rome un Mémoire de l’épiscopat québécois sur l’attitude des prêtres irlandais à l’égard des Franco-Américains.

Vue de Rome, la situation québécoise et canadienne-française se présente plus que jamais comme celle d’une minorité. L’association foi et langue ne s’impose pas pour les congrégations romaines qui comptent les catholiques en Amérique du Nord et qui les voient en majorité anglophones. Mgr Satolli confie à son collègue Mgr Rampolla : « Il est ridicule d’affirmer que s’ils ne conservent pas exclusivement leur langue maternelle à la maison et à l’église, ils risquent de perdre leur foi, comme si cette dernière était liée de quelque façon à une langue ou à une autre pour chaque nation. En fait, le cours inéluctable des choses pour une nationalité immigrante prouve que le changement et l’uniformisation de la langue et des coutumes surviennent à l’intérieur d’une génération au plus tard. » Ce qui était « inéluctable » pour les catholiques franco-américains l’était-il aussi à moyen terme pour les catholiques francophones du Québec et du Canada ? Dans cette visée de conversion de l’Amérique anglo-saxonne au catholicisme, la responsabilité et l’initiative devaient-elles être celles des évêques et du clergé anglo-irlandais, même si les catholiques canadiens étaient constitués, en 1890, à 70 % de catholiques francophones ?

Le Vatican allait-il se ranger du côté des plus nombreux, avec la majorité nord-américaine contre la majorité catholique du Canada qui est en même temps une minorité francophone au Canada qui est en même temps une minorité francophone au Canada et de surcroît en Amérique du Nord ?

Mgr Lynch, évêque catholique du diocèse de Toronto, le pensait, le souhaitait, lui qui voyait même dans l’exemple de l’Irlande un providentialisme linguistique et religieux : « L’Irlande fut soumise afin d’incorporer plus efficacement ses habitants à la nation anglaise. Ceux-ci résisterent, mais on les contraignit par la force à apprendre l’anglais. Ce sont là les desseins de Dieu. Fouettés à l’école par ce qu’ils ne savaient pas leur leçon d’anglais, les enfants irlandais ne soupçonnaient pas que Dieu destinait la langue anglaise à répandre par leur bouche la parole de son divin Fils dans le vaste monde. »

(Tiré du livre Histoire Sociale des idées au Québec. 1760-1896, par Yvan Lamonde.)

Église de la Nouvelle France
Église en Nouvelle-France, façade gothique. Photo de GrandQuebec.com.

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