Des projets et des réalisations de Jean Talon
Les principaux projets de Jean Talon tels qu’il les exprimait dans une lettre du 20 septembre 1670 au ministre Colbert :
« …Les premières apparences des recherches que j’ay fait faire et que je continuerai veuillent que moi même j’espère du bois pour les vaisseaux du Roy, de la mine de fer de bonne qualité, du pin de bonne nature pour le goldron, la communication avec l’Acadie, l’établissement des pêches sédentaires, l’ouverture du commerce avec les Antilles par des vaisseaux fabriquez en ce pays, les découvertes éloignées et au delà des peuples, les plus reculez, l’établissement de plusieurs manufactures ».
L’intendant avait hâte de pouvoir écrire à Colbert : « j’ai de quoi m’habiller sur place des pieds à la tête ». Notons aussi qu’il souhaita, à plusieurs reprises, trouver des produits que la France tie possède pas en quantité suffisante. Il espérait ainsi l’éviter d’acheter de l’étranger, par exemple du « prince de la mer baltique », ce en quoi il savait plaire souverainement au Ministre qui désirait par dessus tout mettre le royaume en mesure de se suffire à lui-même.
Colbert ambitionnait de garder en France l’argent dont on avait besoin pour l’achat de produits étrangers : bois de Suède, dentelles de Venise, draps de l’Angleterre, toiles et tapisseries de Hollande. Il comptait largement sur les colonies pour y parvenir.
Talon ne l’ignorait pas. Nous en voulons pour exemple son attitude vis-à-vis la potasse qui « peut être fabriquée en Canada en quantité si grande qu’elle pourra donner lieu à Paris de se passer des soudes d’Espagne, qu’il consomme pour des sommes considérables
Notre premier chantier maritime et le triangle commercial
L’un des projets les plus importants de Talon fut certes l’établissement d’un triangle commercial : France, Antilles et Canada. Voici comment l’intendant conçoit cette réalisation :
« L’ouverture du commerce de Canada avec les Antilles n’est plus regardée comme une chose difficile, elle fut faite par moi en 1668 par un vaisseau construit en Canada qui porta heureusement sa charge de toutes les productions du pays, et qui heureusement aussi repassa chargé de ses retours de sucre en l’ancienne France et de l’ancienne en la nouvelle, avec des denrées du Royaume propres à la colonie.”
Le signe le plus évident de l’excellent travail de Talon réside probablement dans ce qu’on pourrait appeler sa REUSSITE DEMOGRAPHIQUE. En effet, sept années lui ont suffi pour faire doubler le chiffre de la population de la Nouvelle-France. Si le recensement de 1666 indiquait 3,215 habitants, celui de cette année annonce environ 6,700. Ce bond prodigieux s’explique par le taux élevé de natalité et surtout par le grand nombre d’immigrants qu’on évalue à 2,500.
L’établissement d’une partie de la garnison coloniale, de l’ordre de 762 soldats et officiers, joint au mouvement d’immigration des « filles du roi », des engagés (dont le passage est gratuit en échange de trois ans de service), et des familles entières révèle une oeuvre puissante et ordonnée.
La colonie se compose actuellement de « gens aisés, gens indigens et gens tenant des deux extrêmes ». Parmi les premiers, quelques noms valent d’être rappelés : Charles Aubert de la Chesnaye, riche négociant, Jacques Cailhaut de la Tesserie, ingénieur, Jacques Le Ber, Jean-Baptiste Le Gardeur, René-Louis Chartier de Lotbinière, etc…
*
Afin d’assurer l’armature sociale de la Nouvelle-France, Talon souhaitait accroître le nombre de nobles. Aussi chercha-t-il à attirer « beaucoup de gens sans qualité qui possèdent de grands biens et qui sacrifieraient quelque somme considérable à l’acquisition d’un titre ou pour eux ou pour leurs enfants ». C’est dans cette optique qu’il propose au roi de « tirer icy des terres de Chastelenie, Baronnie, Vicomté et autres de plus grand caractère ». Dans le cas de Mathieu Amyot de Villeneuve, Simon Denys et Charles Le Moyne, pour ne mentionner que ceux-là, Colbert donna suite aux recommandations de l’intendant en les anoblissant.
Dans un autre domaine, Talon profita de la pacification des Iroquois pour concéder nombre de seigneuries. De 1663 à 1671, seulement 10 concessions avaient été faites, dont 2 à Québec, 5 aux Trois-Rivières et 3 à Montréal. Dans la présente année, l’intendant fit précéder son départ de 46 concessions qui se répartissent comme suit: 19 à Québec, 6 aux Trois-Rivières et 21 à Montréal. A l’augmentation notable de la population, il faut donc ajouter l’élargissement considérable de la zone concédée aux fins d’exploitation coloniale et l’importance accrue de Montréal, principalement aux dépens des Trois-Rivières.
Talon assura de même le développement économique de la Nouvelle-France. Il envisagea l’agriculture et l’industrie en vue du commerce. Il fonda une brasserie, introduisit la culture du lin et du chanvre, encouragea l’élevage. Les viandes salées pouvaient être exportées, le mouton fournissait la laine, les peaux de veaux et de vaches permettaient l’industries de la chaussure. Les forêts furent exploitées en vue de l’exportation tout en permettant l’établissement de chantiers navals. Il s’intéressa vivement aux mines de toutes sortes, au goudron, à la résine, au brai, au salpêtre, au souffre, à la potasse, etc…
*
Il surveilla avec à-propos les progrès de la traite des fourrures et de la pêche. Sur ce plan, il travailla à rendre la Nouvelle-France aussi indépendante que possible sur les nécessités essentielles. En outre, pour un commerce accru, il savait la nécessité d’une production accrue. Aussi il ne négligea rien.
Enfin, Talon se préoccupa des colonies voisines et assura l’expansion territoriale de la Nouvelle-France. Après avoir rêvé de posséder l’Hudson, il se rabattit sur l’Acadie et vérifia soigneusement les grandes articulations de l’Amérique septentrionale.
Vers l’ouest, il fit partir le sieur de Saint-Lusson « pour pousser tant qu’il trouvera de quoi subsister, avec ordre de rechercher soigneusement s’il y a par lacs ou rivières, quelque communication avec la mer du sud qui sépare ce continent de la Chine… »
Vers le nord, il fait partir « avec le Père Albanel, jésuite, le sieur de Saint-Simon ». « Ils doivent pousser jusqu’à la baye d’Hudson, faire des mémoires sur tout ce qu’ils découvriront. . . » Il veut principalement savoir si des vaisseaux pourront s’y rendre. Cela, en fait, pour « découvrir par cet endroit la communication des deux mers du nord et du sud ».
*
Ces différentes explorations lui permirent de mieux situer le pays. Tout comme d’en mieux saisir les articulations et les communications avec l’Atlantique et le Pacifique. Finalement, d’assurer un bon contrôle du commerce des fourrures auquel il tenait beaucoup. D’ailleurs, il découvre en même temps les positions des voisins anglais, beaucoup plus nombreux (plus de 120,000 actuellement) et animés des mêmes ambitions. De fait, ces explorations traduisent non seulement des préoccupations économiques, mais tout autant des soucis stratégiques.
Donc Talon a assuré la mise en valeur des deux rives du Saint-Laurent, en plus de rattacher la Nouvelle-France à un milieu économique capable de favoriser son développement. On peut dire qu’il fut autant Canadien que Français. Son administration tient du génie. Ses successeurs n’ont qu’à soutenir l’impulsion donnée pour assurer la grandeur de l’oeuvred amorcée ici.
Source du texte : Le Boréal Express, Journal d’histoire du Canada.

Voir aussi :
Illustration : Projets et réalisations de Jean Talon qui discute ses projets. Auteur : Rex Woods, image libre de droits.