Histoire du Québec

Notes sur l’affaire Rossillon

Notes sur l’affaire Rossillon

Notes sur l’affaire Rossillon (1968)

Dans l’état actuel de leurs relations, le Canada, le Québec et la France pouvaient fort bien se passer dune « Affaire Rossillon »

C’est le moins que l’on puisse dire. En d’autres temps, elle n’aurait certes pas fait la manchette des journaux à travers le pays. Mais puisque M. Trudeau a voulu, le premier, lever lui-même un coin du voile et que par suite d’une mystérieuse fuite le dossier de la Gendarmerie royale a été subitement porté à la connaissance du public, il faut bien l’examiner afin d’essayer d’y voir un peu plus Clair. Souhaitons que dans l’attente des explications supplémentaires qui ont été demandées l’on se garde, au pays et ailleurs de tenir des propos susceptibles d’envenimer les choses.

Est-il déjà trop tard pour tenter de ramener à de justes proportions ce qui semble bien être une petite affaire d’espionnage et de contre-espionnage entre pays traditionnellement amis ? Au vrai, dans ce cas tout particulièrement, les mots « espionnage » et « contre-espionnage » sont peut-être exagérés.

Il vaudrait sans doute mieux utiliser le terme de « renseignements ». Entre les deux, il est vrai, la frontière est plutôt mal définie, beaucoup plus mal, en tout cas, qu’entre l’information et l’agitation. On sait qu’entre ces deux formes d’action, la différence est assez grande.

À notre avis, la question principale qu’il faut se poser est celle-ci : pendant ses voyages répétés au Canada depuis dix ans à titre privé ou en qualité de membre du Comité pour la défense et l’expansion de la langue française, M. Rossillon fut-il un simple informateur ou un véritable agitateur ? Avant la
renaissance des mouvements indépendantistes au Québec, l’une et l’autre fonction n’avaient que peu de raison d’être dans notre milieu de la part d’un ressortissant français.

La poussée séparatiste leur a donné la réalité — ou l’apparence — d’une raison d’être. D’où cette surveillance suivie et pointilleuse de la RCMP sur les allées et venues au Canada d’un personnage inconnu et qui le serait sans doute demeuré, si le président de la République française ne s’était avisé, un soir de l’été dernier, de lancer du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, son cri sur le « Québec libre ».

À partir de ces quelques mots, bien des choses ont changé, pour le mieux ou pour le pire, selon l’option de chacun. Ce qui paraissait simple et clair auparavant est devenu tout à coup confus, en tout cas très difficile à interpréter correctement. Il en est souvent ainsi dans les querelles de famille ou dans les différends entre amis de vieille date, lorsqu’un geste ambivalent est considéré comme une manoeuvre ou une provocation.

Du simple soupçon naît le malentendu qui mène à l’affrontement. Mais les contretemps qui en résultent au niveau individuel ne sont rien à côté de ce qui peut se produire entre gouvernements. Le travail patient et multiforme de plusieurs années s’en trouve tout à coup compromis.

Pour être totalement fructueuse, la coopération requiert une base de confiance que des incidents de ce genre peuvent ébranler dangereusement.

Tous les Canadiens amis de la France — et ils sont légion — doivent constater qu’un peu plus d’un an après le fameux cri, les relations entre leurs deux pays sont plus tendues que jamais et que la confiance, ni nécessaire aux bonnes relations internationales comme aux bons rapports entre individus, est à son plus bas niveau. Pour la plupart d’entre eux, la détérioration des rapports franco-canadiens est une cause de soucis et de regrets profonds. Il en est peu qui se consolent vraiment de cette carence grandissante en voyant les rapports franco-québécois s’étendre et s’améliorer.

À la satisfaction qu’ils voudraient sans mélange se mêle une note d’aigreur et d’hostilité qui gâte un rapprochement attendu depuis trop longtemps. Ne pouvait-il être mené sur les deux fronts à la fois ?

Pourquoi fallait-il perdre d’une main ce que l’on gagnait de l’autre ? On sait maintenant qu’une bonne partie de l’histoire qui ne s’écrit pas est faite d’espoirs déçus et de susceptibilités heurtées, surtout chez les grands hommes.

Malheureusement, les peuples paient cher les décisions nées du déplaisir de leurs gouvernants. Oui, encore une fois, dans l’état actuel de leurs relations, le Canada, Québec et la France pouvaient fort bien se passer d’une affaire de ce genre, qu’il eût été préférable, croyons-nous, de soustraire le plus longtemps possible aux mille trompettes de la publicité.

Ses aspects de complot « barbouze » mené par un seul homme au nom de la défense et de l’expansion de la langue française n’impressionnent que ceux qui ont tendance à voir des complots partout. En réservant notre jugement jusqu’à ce que des renseignements plus complets parviennent à la connaissance du public, nous croyons que pour cette raison a cause et le moment de relancer la crise des relations franco-canadiennes étaient pour le moins mal choisis.

Par Cyrille FELTEAU.

Un dragon à l'intersection des rues Paul Klee (un peintre), Grand Seine (21 quai d'Austerlitz) et 47 quai d'Austerlitz. 13e arrondissement, Paris. Photo : Megan Jorgensen.
Un dragon à l’intersection des rues Paul Klee (un peintre), Grand Seine (21 quai d’Austerlitz) et 47 quai d’Austerlitz. 13e arrondissement, Paris. Photo : Megan Jorgensen.

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