Histoire du Québec

Noël à Saint-Michel de Bellechasse

Noël à Saint-Michel de Bellechasse

C’est comme ça que cela se passait à Saint-Michel de Bellechasse

Par Benoît Lacroix

Qui de la génération aux abords de la soixantaine ne se souvient de ce petit air rigodon noyé dans le whisky blanc de la gigue qui tourne la maison à l’envers.

Lorsque nous arrive le temps des Fêtes

Tout le monde se sent le coeur réjoui.

On s’amuse bien et on se la souhaite

Avec ses parents et avec ses amis…

Et le refrain donc!

C’est comme ça que ça se passe dans le temps des Fêtes
Tappe la galette, les garçons, les filles avec

C’ est comme ça que ça se passe dans le temps des Fêtes,

C’est comme ça que ça se passe dans le temps du Jour de l’An.

Grand-père disait: « C’est du vrai comme de vrai que le temps des fêtes va de la Messe de minuit au soir des Rois ». Après les Avents, et plus justement au Minuit chrétien, commence le temps des fêtes. Notre Noël ne s’expliquerait pas sans cette perspective festive. La veille, cette année-là, il y avait de tout à Saint-Michel de Bellechasse : la crèche, les décorations des Soeurs, la pratique de chant de Frère Ozias, directeur de la chorale, les concours de confessions, des sapins, les cloches, une bonne dizaine de moutons cartonnés montant et descendant entre collines et cavernes hardiment aménagées et déménagées aussitôt par la femme du bedeau, les cadeaux particuliers de la dernière heure achetés au Magasin Général, les « petits coups de trop » des derniers arrivés des chantiers par le train de Lévis, tandis que dans les rangs le déneigement se poursuit au moins jusqu’à dix heures pour les soirées de poudrerie et de vent. N’oublions pas les derniers messages du Père Noël dans la gazette d’avant-hier arrivée ce soir. Et quoi encore ?

Pour les petits, la crèche est ce qu’il y a de plus fascinant. Entre quelques sapins apportés l’après-midi par un habitant des Rangs qui les a coupés dans sa terre à bois debout, voici une sorte de maison ouverte et sans rambris qui n’a rien à voir, bien sûr, avec les grottes du Proche Orient: c’est la crèche. Des anges, beaucoup d’anges ici et là se bousculent dans les branchages qui s’entrecroisent. Parfois une colombe au sommet du plus haut arbre, une étoile, un ange qui porte dans ses mains une inscription: Gloria in excelsis Deo. La crèche est là pour être vue, à quelques pas ou même par-dessus la balustrade, à droite si possible.

Nous allions en carrioles. Les jeunesses y descendent en sleighs, pour impressionner davantage les filles du village. La neige au froid fait siler les patins. S’il neigeaille et neigeasse, comme on dit encore en Normandie, on se fie plutôt aux grelots et aux balises. Du Troisième Rang au village : 45 minutes, si les chemins sont beaux. Les chevaux dételés, un petit arrêt des « créatures » au magasin, question de se réchauffer les pieds et d’acheter le dernier sac de candies. Les hommes sont partis à confesse.

Minuit moins 20. Le deuxième coup, à deux cloches cette fois. On se dirige vers l’église. Onze heures et 50 : encore tout récemment en l’église Sainte-Sabine de Bellechasse, les enfants de choeur avec quelques petits anges choisis parmi les plus belles et les plus sages — car on est féministe sans le savoir là-bas — précèdent monsieur le Curé en procession vers la Crèche Toute la paroisse est déjà là, sauf les derniers chaudasses qui arriveront au Gloria Monsieur le Curé porte dans ses gros bras mal croisés, car il n’a pas l’habitude des enfants, le petit Jésus habillé par les Soeurs. Les anges dans nos campagnes, chantent la chorale et les enfants qui s’en donnent à coeur joie. Comme on est heureux Le petit Jésus acheté chez Pollack est savamment déposé dans sa crèche sous les yeux de cire d’un âne et d’un boeuf qui ont vraiment envie de rire. La Messe de Minuit sera longue. La chorale doit faire ses preuves. L’occasion est unique Les plus beaux répertoires latins de l’époque y passent avec des Gloria et des Amen en cascades qui n’en finissent pas de finir. Chacun fait son possible. L’harmonium renifle et renifle sous les pieds agités de mademoiselle Bélanger qui le connait comme son enfant. Mon père me racontait comment Jos Lamontagne, yeux fermés et mains dans ses culottes savait te tricoter un Alleluia et trimer un Agnus Dei sans jamais perdre ton et chanson ». « Y était pas diplômé, lui. mais il avait du coeur au gorgeot ». Un sermon pas trop long mais beau, la quête qui allait à monsieur le Curé si j’ai bonne souvenance, un bon quart d’heure de communions enfilées. Ite Missa est, « ne partez pas : la deuxième messe va commencer. »

Le meilleur de la fête pour nous les plus jeunes arrive à la deuxième messe. Enfin on va se comprendre. Les violonneux s’en mêlent. Parfois l’accordéon, une ou deux bombardes : Ca bergers assemblons-nous. Le Fils du Roi de Gloire. Dans cet étable. Nouvelle Agréable. Pas de sermons, pas d-teu-te, une messe basse, rien que des cantiques, des enfants de plus en plus trépidants, les clochettes du Sanctus à deux bras d’acolytes bien réveillés. Daudet n’aurait entendu mieux à Saint-Michel de Bellechasse au temps du curé Desehesne. Sortis de l’église, l’épreuve commence. Il faut remonter dans les rangs. Qui sait: une tempête encore ? Parfois plus d’une heure au froid, au vent. Nous n’avons guère le courage de réveillonner longtemps comme les gens du village. Vite aux cadeaux, un bon « caribou » de Ladurantaye et à cause du « train » à six heures on ne se couche pas tard. Parfois après la tourtière, ou le jambon rosé, on va voir le temps. La lune ? Elle est là, comme cette année elle sera, en premier quartier le 23 et pleine le 29. La journée de Noël est paisible au possible. Vie et rencontres des familles plutôt. Ceux qui ont pris trop de bagosse retournent au lit. Les enfants ont commencé à se disputer autour des jouets, les oranges sont mangées, les candies sont moins bons.

Tout le folklore qui pourrait enluminer cette simple description : Bellechasse est une terre de contes et de chansons. Luc Lacourcière y a recueilli des dizaines et des dizaines de chansons. Du seul Cléophas Fradette à Saint-Raphaël, il a recueilli 65 contes, certains très longs. Du tout par coeur, s’il-vous-plait. Le folklore varie selon qu’on est des terres d’en Bas ou du Haut. Nous étions frappés, nous, par la maman du voisin qui, elle, avait fait une crèche à la maison. Le nombre des moutons dépendait des bons ou des mauvais coups de ses onze enfants. Parfois il y en avait douze autour de la crèche, certains soirs ils étaient tous partis dormir dans l’armoire de la cuisine… Nous entendions parler par ma tante qui était une Fradette que la nuit les animaux célébraient Noël. Le coq chantait, les poules pondaient. On aurait vu les taurâilles se mettre à genoux vers la même heure.

Un petit tour en ville maintenant. Saurons-nous la vérité ? Nous apprenons que les gens de la ville rêvent des noëls dans les petites églises de campagne. Ils échangent déjà des cartes imprimées avec des beaux paysages ruraux. Les protestants eux mangeraient de la dinde à minuit au lieu d’aller à la messe. Les Juifs allumeraient des chandelles, sans compter les autres, les belles dames en longues robes, qui s’en iraient au Château Frontenac ou au Windsor. Mais, comme disait l’oncle Amédée : « Y sont peut-être plus riches, mais y fêtent moins ben que nous autres ».

Il nous arrivait aussi des bruits à propos de Montréal où il y aurait des gens sans messe, des hommes « chauds » plein la rue Sainte-Catherine. Monde lointain, monde moins intéressant.

Que savions-nous, du sens profond de Noël ? Étions-nous païens ou chrétiens ? Au fait, les habitants viennent à la messe de minuit pour mille faisons. Surtout n’allons pas leur demander laquelle est la plus importante. Ils ne sauraient vous répondre. Leur Noël est instinctif. Beaucoup de joie, beaucoup de mystère. Nous le sentions à l’église, comme la Sagouine, quand monsieur le Curé faisait son prône. Il ne chicanait plus, il était gentil. Durant l’Avent il nous avait d’ailleurs préparés à la fête. Notre première source d’informations resterait évidemment le catéchisme qui savait tout et disait tout (…)

Ces leçons de catéchisme étaient parfois vérifiées par monsieur le Vicaire venu au secours des péchés des Rangs. Il y avait en outre les commentaires suaves d’une maîtresse d’école qui s’acharnait à répondre à toutes sortes d’indiscrétions paysannes. À propos de l’immaculée-Conception et du pauvre saint Joseph: « Mademoiselle, la Sainte Vierge est-elle mère ou pas ? Si Dieu est le Père et qu’il est partout, pourquoi n’était-il pas là? » — « Vous dites, mademoiselle Sylvain, qu’à Noëlle petit Jésus vient dans notre coeur. Pis vous dites que si on est en état de grâce, il y est déjà : comment peut-il revenir s’il y est déjà ? » La réponse est-elle trop personnelle ? « Bien sûr, il y est déjà. C’est comme mon cavalier, y est toujours avec moi, mais il a des fois où il est plus avec moi que d’autres fois… Maintenant, vos livres de géographie ».

Il serait trop facile de dire déjà que tout ce remuement d’êtres et de sentiments qui remontent au moyen âge, dont on dit fort gauchement d’ailleurs qu’il fut intensément chrétien, est pur folklore et superstitions. Car chez nous, et je pense plus particulièrement au Québec, à l’Acadie, la messe de minuit ne fait pas qu’ouvrir le temps des fêtes. Avec Marie, saint Joseph, les bergers, les animaux, la paroisse, les arbres, la lune, la neige, la nuit, on y célèbre vraiment la Nativité, et beaucoup d’autres choses aussi, telles la parenté retrouvée, la vie en familles nombreuses, la joie des visites entre voisins, les veillées qui s’y organisent, la rupture d’une certaine monotonie de l’hiver dans l’appréhension du dur carême qui s’en vient, la boucherie réussie. Fête totale, fête de l’abondance, fête des Fêtes, fête cosmique, les enfants la famille, la paroisse. Fête populaire par excellence, on y étrenne, on se fiance, on se réconcilie, on chante, on rit, on mange, surtout on boit.

Nous étions heureux qu’il naisse dans une crèche, comme les chats à la grange. La familiarité avec les lieux et nos travaux quotidiens faisaient que cette naissance nous semblait quasi normale en hiver quand il n’y a pas de place ailleurs. Grand-père les avait vus, son frère aussi, les animaux se mettre à genoux à minuit le 25 décembre. Nous-mêmes, et sans avoir lu Isaïe sur la fraternité du loup et de l’agneau, du veau et du lion, de la vache et de l’ours (Isaïe, 11:1-16), nous avions l’impression que cette nuit-là les chats ne chasseraient pas les souris, les renards ne sortiraient du bois que pour se promener sur la neige, sans surveiller la porte des poulaillers. Nuit de paix et de fraternité universelle. Noël n’était pas un jour comme les autres. Les cadeaux viendraient nous le prouver à chacun. On avait donc raison d’aller se faire geler tout rond comme des cretons pour se rendre à l’église Saint-Michel un 25 décembre à minuit.

Soleil de Noël. Photo d'Anatoly Vorobyev.
Soleil de Noël. Photo d’Anatoly Vorobyev.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *