Histoire du Québec

Les militaires en Nouvelle-France

Les militaires en Nouvelle-France

Les forces militaires de la Nouvelle-France au XVIIe et XVIIIe siècles

L’institution militaire tenait une place très importante en Nouvelle-France. Elle prit une part centrale dans le peuplement, mais aussi dans l’économie coloniale. La Couronne effectuait de nombreuses dépenses pour assurer la défense de l’Empire, laquelle reposait sur les alliances indiennes, mais aussi sur la présence de troupes et sur une politique de fortifications. Marcel Trudel note ainsi que « vue de l’extérieur », la Nouvelle-France ressemblait « à un camp militaire ». C’était le rôle que s’était vu assigner la colonie au XVIIIe siècle dans le contexte des luttes d’empire.

Il n’existait pas d’armée coloniale à proprement parler en Nouvelle-France, puisque les troupes, pour l’essentiel, étaient issues des réserves de l’infanterie d Marine. La « militarisation » du Canada commença à l’époque de Louis XIV. Les Compagnies, auparavant, se contentaient d’entretenir une poignée de soldats. En 1662, afin de lutter contre les Iroquois, le Roi-Soleil dépêcha cent soldats, et, trois ans plus tard débarqua le fameux régiment de Carignan-Salières, le seul qui soit venu en entier au Canada sous le Régime français. Au total, 1300 soldats réguliers arrivèrent alors dans la colonie, dont la population civile ne s’élevait qu’à 2 500 personnes. Ce régiment fut rappelé en métropole en 1668. À partir de 1683, la guerre ayant repris contre les Iroquois, le roi eut recours non plus à des régiments, mais à des compagnies franches, détachées des troupes de la Marine, qui en France étaient casernées à Brest et à Rochefort.

Chaque compagnie, commandée par un capitaine, était composée en théorie de cinquante hommes. De 1685 à 1697, durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, avec l’arrivée de nouvelles compagnies, le nombre de soldats présents au Canada oscilla entre 1100 et 1600, puis tomba à 700 pendant la guerre de la Succession d’Espagne. Par la suite, on comptait dans cette colonie autour de trente compagnies totalisant environ 1500 soldats.

Ce n’était rien, proportionnellement à la population au regard du millier d’hommes cantonnés à Louisbourg au début des années 1750. L’île Royale, en raison de son importance stratégique, connut en effet une très forte présence militaire durant tout le Régime français. La Louisiane présentait une situation différente. Pendant la régie de la Compagnie des Indes, l’importance des troupes variait en fonction de l’intérêt que celle-ci lui portait, le nombre de compagnies passant de 16 à 8 entre 1721 et 1728. Après le soulèvement des Natchez et la rétrocession de la colonie en 1732, le pouvoir royal décida de porter les effectifs à 800 hommes. Des troupes supplémentaires furent envoyées en prévision de la campagne de 1739 entre les Chicachas, mais elles repartirent après l’échec de l’expédition. Dans toutes les colonies de la Nouvelle-France, la Couronne fut un effort militaire remarquable au cours de la guerre de Sept Ans, envoyant des soldats des compagnies franches de la Marine, amis aussi des troupes de terre, qui relevaient du ministère de la Guerre, au total de quelque 8 500 hommes.

Durant tout le Régime français, les compagnies envoyées de la métropole voyaient rapidement leurs effectifs chuter en raison de actions et surtout des très nombreuses désertions. Ce phénomène, très rare en métropole, se retrouvait presque partout en Nouvelle-France. En 1742, par exemple, sis soldats allemands de la garnison des Illinois tentèrent de rejoindre des traiteurs anglais établis parmi les Chicachas, ils furent suivis par dix autres militaires français qui essayèrent de gagner le Nouveau-Mexique en se faisant guider par des Amérindiens du Missouri.

En Basse-Louisiane, les déserteurs rejoignaient Pensacola, tandis qu’au Canada, ils se rendaient en Nouvelle-Angleterre ou devenaient coureurs des bois dans les Pays d’en Haut. À l’île Royale, des déserteurs furent beaucoup moins nombreux car ils ne pouvaient trouver refuge qu’à Beaubassin, un établissement acadien éloigné et difficilement accessible, situé en territoire anglais.

La crainte d’un châtiment, en cas de délit ou de crime. La mésentente avec un officier ou encore l’ivresse étaient à l’origine des désertions sur le Saint-Laurent. Sur le Mississippi et dans les Pays d’en Haut, les déserteurs évoquaient en outre des conditions de vie très éprouvantes. Selon les circonstances, ils étaient graciés, condamnés aux galères ou punis de mort. À plusieurs reprises, et cela constituait d’ailleurs un aveu d’impuissance, les autorités promulguèrent des amnisties générales.

En dehors de la fuite, les soldats avaient peu de moyens d’échapper à l’arbitraire des officiers. Mais les révoltes individuelles ou collectives étaient exceptionnelles car elles étaient très sévèrement réprimées. En 1754, un soldat du Pays des Illinois fut ainsi condamné à avoir le poing coupé et à être pendu pour avoir mis en joue un officier.

En Nouvelle-France, la plus importante mutinerie collective se produisit à Louisbourg, c’est-à-dire là où les soldats n’avaient guère l’occasion de déserter. En décembre 1744, au tout début d la guerre de la Succession d’Autriche – ce qui constituait une circonstance aggravante, – la presque totalité de la garnison, menée par des soldats suisses, menaça de tuer les officiers et de mettre à sac la ville afin d’obtenir « justice sur les vivres qui leur étaient dus » et « justice des vexations qu’on leur faisait journellement »  La première raison de leur mécontentement était d’avoir été nourris de pois et de haricots secs pourris, alors que les magasins du roi regorgeaient de bons légumes qui étaient vendus aux habitants.

Les soldats se plaignirent surtout du fait que les officiers les forçaient à accomplir des travaux supplémentaires en dehors de leur service, et sans les rétribuer : leur honneur de militaires était froissé de ce qu’on les traitât comme de simples travailleurs et non pas comme des soldats conscients de leurs devoirs. Devant la démonstration de force des insurgés assemblés avec leur baïonnettes, les autorités durent céder. Des groupes de soldats continuèrent néanmoins, dans les mois suivants, à menacer les marchands s’ils ne leur vendaient pas des produits à bas prix. Le ton de la lettre du gouverneur Duchambon et du commissaire-ordonnateur Bigor témoigne ainsi d’une atmosphère tendue : «  Nous sommes ici leurs esclaves, ils font tout le mal qu’ils veulent ». Pourtant, sil es soldats demandèrent qu’on leur accordât un pardon général au début du siège de la forteresse par les Anglais en mai 1745, ils montrèrent durant l’événement un loyalisme sans faille. Après leur évacuation à Rochefort durant l’été, suite à la prise de la ville par les Anglais, les leaders furent poursuivis devant des cours martiales et huit d’entre eux furent exécutés, ce qui constituait la répression la plus sévère d’un soulèvement militaire en France au XVIIIe siècle.

En 1755, une vingtaine d’hommes de Port-Toulouse se révoltèrent à nouveau en raison de la nourriture médiocre. Un soldat qui se plaignait fut battu par un caporal. Les hommes, armés, s’assemblèrent auprès du commandant en lui demandant justice. Mais il le blessèrent, de même que le caporal, et durent prendre la fuite. Rattrapés, ils furent poursuivis devant une cour martiale : six furent exécutés, les autres condamnés aux galères. Aucune autre sédition n’eut lieu en Nouvelle-France durant la guerre de Sept Ans, les troupes, comme les populations civiles, étant trop accaparées par la lutte contre les Britanniques.

(Extrait du livre Histoire de l’Amérique française, par Gilles Havard et Cécile Vidal).

Le destin mêle les cartes et nous jouons. » Arthur Schopenhauer, philosophe allemand. Monument de Simon Bolivar. Photo de Megan Jorgensen.
Le destin mêle les cartes et nous jouons. » Arthur Schopenhauer, philosophe allemand. Monument de Simon Bolivar. Photo de Megan Jorgensen.

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