Mandement de Mgr de Laval concernant la vente des boissons enivrants aux Amérindiens. Donné à Québec le 5 mai 1660
On connaît bien les tristes conséquences de l’alcoolisme chez les Amérindiens. Leur organisme n’était pas habitué à l’alcool. Une forte dépendance survenait presque dès le premier verre de spiritueux, voire même de vin. Des commerçants peu scrupuleux vendaient leur breuvage à ces victimes de l’alcoolisme, en enivrant la population locale. Mais l’Église intervint. Nous reproduisons ci-dessous le texte complet du commandement du premier évêque de la Nouvelle-France, Monseigneur Laval de Montmorency, interdisant de fournir de l’alcool aux Indiens, sous peine d’excommunication des coupables :
“Nous, François de Laval, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège, Évêque de Pétrée, Vicaire Apostolique en toute l’étendue de la Nouvelle-France et pays adjacents.
Ayant reconnu les grands désordres qu’ont apportés par le passé les boissons enivrantes de vin et d’eau-de-vie données aux sauvages et les suites encore plus funestes qui sont à craindre de jour en jour. Vu d’ailleurs les ordres du roi par lesquels il est fait défense expresse à tous habitants de ce pays, marchands, facteurs, capitaines, matelots, passagers, et à tous autres de traiter en quelque sorte et manière que ce soit. Soit vin, soit eau-de-vie, avec les sauvages, à peine de punition corporelle.
Vu en outre les règlements des gouverneurs qui ont été faits jusqu’à maintenant pour arrêter le cours de ces désordres. Et que nonobstant le mal va croissant de jour en jour, autant d’excès qu’il va non-seulement au scandale tout public. Mais encore qu’il met tout ce christianisme dans un péril évident d’une ruine totale, dans la crainte que nous avons que Dieu justement irrité ne retire le cours de ses grâces et réserve ses plus vigoureux châtiments sur cette Église de laquelle il a plu à sa Divine bonté nous commettre le soin, quoique nous en soyons très indigne.
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Enfin nous voyant obligé d’apporter les derniers remèdes à ces maux arrivés dans l’extrémité. À cet effet nous faisons très expresse inhibition et défense, sous peine d’excommunication, encourue ipso facto, de donner en paiement aux sauvages, vendre, traiter ou donner gratuitement et par reconnaissance, soit vin, soit eau-de-vie, en quelque façon et manière. Et cela sous quelque prétexte que ce soit. De laquelle excommunication nous nous réservons à Nous seul l’absolution. Nous déclarons toutefois que dans ces défenses, sous peine d’excommunication, nous ne prétendons pas y comprendre quelques rencontres qui n’arrivent que très rarement. Cela où l’on ne peut quasi se dispenser de donner quelque peu de cette boisson. Comme il pourrait arriver en des voyages et fatigues extraordinaires et semblables nécessités.
Mandement de Mgr de Laval
Pourtant même dans ces cas l’on saura que l’on tomberait dans l’excommunication susdite si l’on y excédait la petite mesure ordinaire dont les personnes de probité et de conscience ont de coutume de se servir envers leurs domestiques en ce pays. Et tous ceux qui prétendraient sous ce prétexte user de quelque fraude et tromperie en quelque rencontre que ce soit, se souviendront que rien ne peut être caché à Dieu. Et que trompant les hommes, cela n’empêcherait pas que sa malédiction et sa juste colère retombât sur eux. Mais toutefois l’On saura que lorsqu’il s’agira directement ou indirectement de la traite de pelleteries, souliers, et de quoique que ce soit. Alors il ne sera aucunement permis de donner aucune boisson aux sauvages. Non pas même ce petit coup, que, dans les cas susdits, afin qu’on ne tombe point dans notre défense et excommunication.
Et afin que personne ne prétende cause d’ignorance de notre dite défense et censure. Nous voulons qu’on l’envoie en toute l’étendue de notre juridiction. Et que publication s’en faite par trois dimanches consécutifs ou fêtes solennelles, s’il se rencontrait. Et qu’on la réitère de trois mois en trois mois, à un premier dimanche du mois. Cela jusqu’à ce qu’autrement en ait été par Nous ordonné.
Donné à Québec, en notre demeure ordinaire sous notre sceau et seing. Aussi celui de notre secrétaire ce cinquième mai seize cent soixante.
