La colère des Anglais et les injustices d’une armée de profiteurs
Injustices au Canada : Depuis l’Ordonnance de 1764, la colère des Anglais de la colonie n’a pas dérougi. Peu nombreux — ils sont à peine six cents — les quelques anglo-saxons qui se sont installés au Canada depuis la conquête estiment que les autorités coloniales lèsent outrageusement leurs droits de conquérants au profit des Canadiens de vieille souche.
Ils ne pardonnent pas en particulier au gouverneur Murray d’avoir permis à des catholiques de servir comme jurés et de plaider comme avocats devant la cour des plaids communs. Ceux d’entre eux qui font partie du jury d’accusation ont d’ailleurs, dès le 16 octobre 1764, fait à Londres des représentations extrêmement violentes à ce propos.
Ils y attaquent à fond de train la politique judiciaire de Murray, la permission accordée aux catholiques d’occuper des fonctions officielles, la largeur d’esprit dont il a fait preuve envers les Canadiens, etc.
Ils ont même été jusqu’à utiliser, vis-à-vis de leurs confrères canadiens du jury d’accusation de Québec, de procédés inqualifiables, allant jusqu’à leur cacher le sens précis des articles exclusivement anglais de leurs « représentations », afin d’amener ceux-ci à les signer. Les jurés français, apprenant ensuite la portée des textes qu’ils avaient acceptés sans les comprendre ont immédiatement rédigé une contre-réclamation dans laquelle ils réprouvent les représentations de leurs confrères de langue anglaise.
La colère des néo-canadiens de langue anglaise n’a pas été soulagée par l’attitude de Murray dans son plaidoyer de défense à Londres. Celui-ci ne s’est pas gêné, en effet, pour démontrer que les mécontents ne constituaient qu’une petite minorité d’aventuriers sans scrupule venus s’établir au Canada avec l’espoir de s’y enrichir rapidement.
Cette colère des « conquérants » est pour beaucoup dans les malaises actuels de l’organisation judiciaire.
Les injustices d’une armée des profiteurs
Les Canadiens seraient peut-être plus enclins à considérer la valeur objective des lois anglaises. En fait, si leur application ne les jetait sans rémission dans la gueule d’une bande de loups. Ne connaissant rien aux lois anglaises, les Canadiens craignent pour leurs droits les mieux acquis, pour leurs propriétés. Ils sentent donc qu’ils ne peuvent se fier ni aux avocats, ni aux jurés, ni aux juges qui sont chargés de les appliquer.
Avocats et procureurs, juges et jurés ignorent souvent la langue du pays et la loi anglaise elle-même. Aventuriers avides du gain rapide, ils ne reculent devant aucun moyen pour s’enrichir. Jouant avec l’ignorance des Canadiens, ces assoiffés d’argent multiplient les procès inutiles. Ils amènent donc tout le monde à plaider, chargent des honoraires exorbitants. De plus, ils font saisir les biens de leurs clients dès que leurs émoluments souffrent quelque retard, traînent les mécontents en prison et font régner sur la colonie un véritable régime de terreur.
C’est l’ensemble de ces abus que Murray a fustigé et c’est cette atmosphère de persécution systématique qui a fait monter la fièvre au pays.
(Tiré du journal Boréal Express).